VI année, 1964, Numéro 1, Page 1

 

 

Notre programme d’action
jusqu’à la fondation de la Fédération européenne
 
 
Le moment est venu d’exposer publiquement notre programme d’action jusqu’à la fondation de la Fédération européenne. Depuis de nombreuses années nous travaillons dans ce but. Depuis de nombreuses années, sur la base de notre conception de l’histoire contemporaine et du processus politique européen, nous croyons en la possibilité de conquérir, au nom du peuple fédéral européen en formation, et pour son compte, le pouvoir de décider la fondation de la Fédération européenne. Depuis de nombreuses années nous avons basé sur cette hypothèse de travail notre participation à la vie politique. Toutefois nous n’avons jamais parlé de la conquête du pouvoir européen, si ce n’est d’une façon toute théorique, parce qu’une hypothèse de travail n’est pas une certitude. Nous ne voulions annoncer publiquement que ce que nous pouvions vraiment faire dans chaque situation déterminée. Alors que bien des dirigeants du M.F.E. ont continué à glorifier ce qu’ils ne faisaient pas et qui ne pouvait pas être fait, nous nous en sommes tenus à indiquer chaque fois les objectifs qui se trouvaient à notre portée.
Mais à présent une bonne moitié du chemin est parcourue. Une moitié de notre hypothèse de travail est passée dans les faits et nous pouvons enfin présenter l’autre moitié comme un programme d’action à porter à son terme d’ici 1970. Ces années à venir verront se dérouler la dernière phase de l’intégration européenne. Il est hors de doute qu’on ne peut plus revenir en arrière sur la route de l’Europe. La seule tentative de le faire provoquerait des crises telles qu’elles obligeraient à reprendre immédiatement le chemin européen. Et il est de fait qu’à Bruxelles on affronte désormais des problèmes économiques qui ne pourront pas être efficacement résolus sans la fondation d’un gouvernement européen : à savoir les problèmes de la conjoncture, de la monnaie, de la programmation, des prix agricoles, etc… D’autre part on ne rencontre aucun obstacle à cet égard, ni de la part de la population, ni de celle des syndicats, ni de celle du patronat, en grande partie favorables à l’unité européenne. Nous allons donc entrer dans la phase dans laquelle la fondation d’un gouvernement européen est possible, et dans laquelle, en outre, on ne peut plus avancer sans le fonder.
Ce n’est pas seulement une question économique. En 1969, alors que la période transitoire du Marché commun sera sur le point de finir, le Pacte Atlantique arrivera à échéance. A côté du problème de l’organisation définitive de l’économie européenne se posera donc, sans possibilité de le renvoyer à plus tard, celui de l’organisation politique de l’Europe, qui fut mis de côté à la fin de la seconde guerre mondiale en raison de l’extrême faiblesse dans laquelle se trouvaient les Européens. Mais, avec le processus d’unification l’Europe a retrouvé sa force, son autonomie et sa confiance en elle-même. Dans cet état de choses elle ne peut plus désormais dépendre des U.S.A. comme au cours des années de l’après-guerre. C’est pourquoi elle devra en devenir vraiment — ce qui est impossible sans un gouvernement européen — l’« equal partner ».
Même si peu de gens se rendent encore compte de cette réalité, parce que la dimension nationale des moyens d’action et d’information, des gouvernements aux partis et aux journaux, déforme dans le sens national la vision du processus politique, tout converge désormais vers la fondation d’un gouvernement européen. Il ne manque qu’un seul anneau à la chaîne, la participation directe des Européens à la construction de l’Europe politique. Ceci concerne directement les mouvements fédéralistes. Et ici s’insère notre programme d’action. Le voici.
Dans deux ans, en 1966, nous conquerrons la majorité au sein du M.F.E. Entre temps nous aurons élargi la campagne du Recensement à presque toute la zone du M.F.E. et nous aurons atteint un nombre d’adhésions suffisant pour donner au Recensement une force d’attraction, faible encore, mais de plus en plus grande, sur la classe politique nationale, sur les journaux et sur l’opinion publique. Nous aurons en outre créé les prémisses pour un élargissement en tache d’huile de la Campagne grâce aux premières brèches ouvertes tant en direction des autres organisations européistes — qui constituent avec le M.F.E. ce que nous appelons l’« européisme organisé » — qu’en direction de l’« européisme organisable », qui est au contraire constitué à notre avis par tous ceux qui, ayant tendance à faire de la contradiction entre valeurs et faits une question personnelle, n’ont de débouché que dans le fédéralisme (forces moralement et culturellement saines, jeune classe politique en formation, base des partis, groupements politiques divers, organisations religieuses, culturelles, syndicales, etc.).
Cela signifie que d’ici 1966 existeront, dans toutes les villes qu’englobe cette zone, les deux leviers essentiels de la participation directe des Européens à la construction de l’Europe politique : des fédéralistes indépendants et un lien organique du fédéralisme, à travers le Recensement, avec la population. A l’intérieur de cette zone on ne parlera plus du problème européen sans parler également du Recensement, à savoir du peuple fédéral européen comme titulaire du pouvoir constituant. Le « fédérateur » sera entré dans l’équilibre politique.
A partir de 1966, exploitant pleinement le gouvernement du M.F.E. et la première force d’attraction du Recensement, nous pourrons faire un grand pas vers l’unification des mouvements européistes, vers leur renforcement avec les cadres de l’« européisme organisable » et vers l’extension territoriale de la Campagne. L’unification transformera un cumul de faiblesses en une force. Avec cette force, et en faisant disparaître tous les points de vue arbitraires sur le fédéralisme qui proviennent de l’existence de mouvements séparés, l’unification donnera à tous les fédéralistes la conscience de leur rôle historique d’avant-garde du peuple fédéral européen. D’autre part la population, tant en raison de son encadrement dans le Recensement qu’en raison de l’unité de sa représentation européenne, le fédéralisme, commencera à se rendre compte qu’elle peut intervenir directement dans l’intégration européenne et finira par acquérir la conscience que c’est à elle que revient le droit démocratique de dire le mot décisif au moment décisif.
A partir de 1968 nous disposerons d’une force suffisante pour faire élire par la population, dans cent villes d’Europe au moins, le même jour, le Congrès du Peuple Fédéral Européen. Alors apparaîtra dans toute son évidence la représentation européenne de la population. Les échéances de la politique des Etats nous permettront d’autre part de choisir le moment le plus opportun, celui où les gouvernements et les partisse trouveront en présence de choix impossibles à renvoyer et n’auront d’autre alternative démocratique que la solution européenne. Nous appuyant sur cette situation nous pourrons réunir d’un seul coup, autour du Congrès, toute la population européenne qui n’aura pas encore été encadrée dans le Recensement et nous pourrons de la sorte défier les gouvernements nationaux.
Ce jour-là nous réclamerons la convocation immédiate de la Constituante Européenne. Si les gouvernements ne cèdent pas tout de suite nous pourrons dénoncer l’illégalité du manque de reconnaissance des droits démocratiques du peuple fédéral européen, proclamer la désobéissance civique et demander aux soldats, après nous être assurés de la possibilité d’influencer dix mille jeunes gens au moins, d’abandonner les casernes et de rentrer chez eux. A ce moment-là la convocation de la Constituante deviendra une stricte nécessité parce qu’on ne pourra rétablir l’ordre que sur la base du centre européen de pouvoir.
Tel est notre programme d’action. Personne ne peut dire d’ores et déjà si nous devrons le mener jusqu’au bout. Il se peut que, contraints par la force des choses, les gouvernements reconnaissent la nécessité de fonder l’Etat fédéral européen avant la dernière échéance de notre programme. Mais pour ouvrir la voie à cette possibilité même il n’y a qu’un moyen : rendre public notre programme et le réaliser étape par étape avec une volonté inexorable, de façon à modifier, grâce aux répercussions mêmes de son application progressive, l’état des forces en présence en les obligeant à préciser de façon toujours plus concrète la forme et les échéances de leur politique européenne.
 
Le Fédéraliste

 

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