V année, 1963, Numéro 2, Page 95

 

 

La signification politique de
l’encyclique “Pacem in terris”*
 
 
La dernière encyclique du défunt pape Jean XXIIIe, « Pacem in terris », a suscité, en ce qui concerne les assertions qu’elle contient sur la paix, un chœur presque unanime de louanges et d’approbations. Des membres de l’Eglise catholique aux fidèles des autres confessions, des hommes de culture aux hommes politiques, presque tous ont accueilli l’encyclique avec enthousiasme. L’homme du commun y a vu une lueur d’espérance. Les journaux et les autres moyens d’information l’ont largement diffusée en lui donnant une place de première importance, contribuant ainsi à son profond retentissement. En particulier, elle a rencontré l’approbation et les louanges des organes du gouvernement de l’Union Soviétique lui-même ; et le gouvernement des Etats-Unis a proclamé que la politique de son pays se conforme aux principes indiqués par le Pape.[1] Chez des millions d’hommes la figure et les paroles du pape Jean ont réveillé la foi en un avenir meilleur pour l’humanité, un avenir de paix.
Devant un si grand chœur d’approbations, qui se sont manifestées en liaison avec un problème aussi décisif pour l’avenir du genre humain que celui de la paix, il faut examiner quelle est la signification politique effective de l’encyclique « Pacem in terris ». Il ne s’agit pas bien entendu de se plonger dans une analyse de l’importance de l’œuvre du pape Jean pour la rénovation de l’Eglise catholique et encore moins d’examiner les intentions du Souverain Pontife lorsqu’il a écrit l’encyclique. Sans oublier la très grande autorité d’où elle est issue, sans discuter non plus la générosité et la foi qui l’ont engendrée, il s’agit seulement de chercher à comprendre quelle est la signification politique objective de l’encyclique « Pacem in terris » dans la situation mondiale actuelle.
Pour comprendre, dans cette perspective, la signification de l’encyclique du pape Jean XXIIIe, il faut tout d’abord se rendre compte, d’un point de vue réaliste, de la situation politique effective du monde. Après la seconde guerre mondiale, et déjà pendant celle-ci, on a assisté à la fin du système européen des Etats en tant que centre du monde et à l’instauration, d’un système d’Etats mondial. Le nouvel équilibre mondial aboutissait et aboutit encore à deux superpuissances de dimensions énormes, les Etats-Unis et l’Union Soviétique. Leur grande force économique et militaire les conduisit à diviser autant qu’elles le purent l’humanité en deux zones d’influence, l’une opposée à l’autre, l’une menée de façon rigide et autoritaire et l’autre contrôlée moins durement et avec plus d’élasticité. Dans l’intention de maintenir et d’agrandir leurs positions dans le monde par rapport à la superpuissance opposée, elles s’engagèrent dans une frénétique et gigantesque course aux armements, qui absorbait et absorbe encore une grande partie de leurs budgets nationaux respectifs, et qui se révèle insoutenable pour n’importe quel autre pays. Il s’agit donc d’un équilibre bipolaire, très précaire, et qui a eu pendant longtemps l’aspect de la confrontation rigide de deux blocs ennemis, de la guerre froide et souvent de la guerre chaude même si elle fut de dimensions limitées.
Une situation mondiale de ce genre ne pouvait et ne peut être une situation de paix. L’équilibre des forces ne conduit pas à la paix stable mais seulement à la trêve, c’est-à-dire à une situation transitoire d’absence de guerre, toujours précaire et toujours susceptible d’être bouleversée par la guerre. La paix effective, l’ordre de la paix ne s’instaure que, comme l’avait déjà indiqué Emmanuel Kant, si l’on établit au dessus des Etats un pouvoir plus fort qui puisse contrôler les Etats eux mêmes : en un mot, grâce à la fédération. Contre le désordre international et la guerre, il n’est pas d’idéologie politique ou de pacifisme qui tienne, écrivait Lord Lothian dans son essai Pacifism is not enough, tant que les hommes sont divisés en Etats ayant une souveraineté absolue.[2] C’est la souveraineté absolue des Etats qui impose nécessairement à chaque Etat, comme nécessité première, la défense et la sûreté nationale. De là le désordre international, l’équilibre des forces, la politique de puissance, la guerre. Contre la souveraineté absolue des Etats se brisent tous les pacifismes ingénus et confiants qui espèrent la paix des classes politiques au pouvoir dans les Etats, comme celui actuellement personnifié par Lord Russell, et finissent par supporter l’énorme responsabilité théorique et morale de couvrir le maintien de la guerre sous le masque de la paix ou de l’espoir de la paix.
La trêve instaurée par le nouvel équilibre mondial bipolaire a été particulièrement précaire et constellée de conflits locaux. Les deux superpuissances, incapables de contrôler directement le globe tout entier, et constamment effrayées par un élargissement de la zone d’influence de l’ennemi respectif, ont été portées à intervenir — directement ou indirectement — partout où se manifestait une situation de faiblesse particulière, ou de pénétration particulière, de l’une par rapport à l’autre. Le gouvernement réel du monde, l’équilibre à deux, a donné lieu, par conséquent, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, presque continuellement, à des situations locales chaotiques, à des guérillas et des guerres limitées, au cours desquelles des milliers d’hommes ont perdu la vie dans les combats. Les Etats groupés dans les deux sphères d’influence, se sentant défendus par le protectorat de leur respective puissance hégémonique, ont été portés à méconnaître leur situation réelle d’Etats dépendants et à se maintenir divisés, à l’encontre de toutes les exigences économiques, sociales et politiques du monde contemporain. En particulier, les Etats de l’Europe occidentale, qui, en se fédérant, auraient pu et pourraient jouer un rôle pacifique de grande importance pour les pays sous-développés et pour le monde entier et relancer dans l’histoire des hommes le principe fédéral comme principe dépassant la souveraineté absolue des Etats, sont restés divisés, en dépit de la liberté d’action qui leur était laissée par les Etats-Unis d’Amérique. Et cela en raison de la sottise et de l’incapacité des classes politiques, et surtout de l’absence très grave des fédéralistes, incapables jusqu’à maintenant de construire une force politique européenne en mesure d’abattre la souveraineté absolue des Etats du continent.
En une telle situation où l’équilibre à deux et l’incapacité des Européens à s’unir ont mis le monde dans le désordre et dans un état de trêve constellé de conflits, la sincère aspiration à la paix de l’énorme majorité des hommes n’a pas pu s’acheminer vers les principes et les objectifs de la paix effective. Au contraire, elle a été dirigée vers principes et institutions qui n’ont que l’apparence de la paix, et qui n’ont, en réalité, que la fonction objective de masquer la situation réelle de désordre et de trêve : le désarmement et l’O.N.U.
De désarmement, on en a parlé sans cesse depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Comités et Commissions spéciales, créées dans le sein ou en dehors de l’Organisation des Nations-Unies, ont négocié inlassablement autour des problèmes dits du désarmement. De ce mot comme de celui de paix, on s’est gargarisé sans cesse, naturellement, surtout les gouvernements des deux superpuissances mondiales, pendant qu’en même temps ils se glorifiaient et se glorifient encore, afin de menacer l’ennemi possible et de l’avertir, de l’énorme puissance militaire de leurs pays, de leurs immenses crédits militaires, de l’effroyable force destructrice de leurs bombes atomiques, de la foudroyante rapidité et de l’efficacité de leurs missiles porteurs d’engins nucléaires. On a donc parlé du désarmement et négocié, à n’en plus finir, mais on n’a pas fait un seul véritable pas en avant. Le traité de Moscou lui-même, portant sur l’interdiction des expériences nucléaires non-souterraines, n’est pas une première réalisation du désarmement : il n’arrête même pas l’augmentation des armements. La raison de cette faillite est très simple : le désarmement véritable et général n’est pas une prémisse, mais une conséquence de l’instauration de l’ordre de la paix. Sans un pouvoir supérieur qui maintienne l’ordre du droit, les Etats doivent avant tout préserver leur propre sécurité : c’est pourquoi non seulement ils ne veulent, mais ne peuvent, désarmer. Et pourtant les hommes sont portés à croire réellement, à espérer sincèrement, que le désarmement se réalisera un jour ou l’autre dans la situation présente du monde.
Les mêmes remarques doivent être faites pour l’Organisation des Nations-Unies. L’O.N.U. groupe tous ou presque tous les Etats du monde. A l’O.N.U., même les représentants des Etats les plus faibles ont l’impression d’avoir une voix, un poids, dans l’équilibre du monde. A travers l’O.N.U. les Etats-Unis ont proclamé pendant longtemps leurs buts et leurs luttes « pacifiques ». Maintenant, l’Union Soviétique commence également à s’en servir. Les hommes voient en l’O.N.U. un organisme qui regroupe la plus grande partie des pays de la terre et qui peut préserver la paix. Et pourtant elle n’a aucun pouvoir réel au-dessus des Etats ; elle n’a absolument pas la force d’empêcher la guerre, d’imposer des limites aux politiques des Etats. Quand le monde traverse une période de crise effective, comme c’est arrivé avec la récente crise de Cuba, ce n’est pas du tout l’O.N.U. qui compte mais le gouvernement réel du monde, l’équilibre de puissance bipolaire, des Etats-Unis et de l’Union Soviétique. L’O.N.U., comme le désarmement, masque, dans l’esprit des hommes, la situation de trêve précaire dans laquelle ils se trouvent. En substance, comme les négociations sur le désarmement et la Société des Nations masquèrent, entre les deux guerres, le désordre international et la préparation de la guerre en Europe, aujourd’hui les négociations sur le désarmement et l’O.N.U. masquent le désordre international dans le monde, la course aux armements et les guerres locales.
Depuis un certain nombre d’années, l’équilibre bipolaire s’atténue peu à peu. Déjà auparavant, en raison de l’impossibilité dans laquelle se trouvaient les deux superpuissances de contrôler le globe tout entier, de nombreux pays, spécialement dans le tiers monde, avaient assumé une position de neutralité entre les deux blocs. Puis, à l’intérieur des deux blocs eux-mêmes, se sont fait entendre des voix qui ne s’alignaient pas parfaitement sur leurs têtes de file respectives. Le grand développement économique des six pays du Marché commun a commencé à faire souffler un vent de fronde en Europe, surtout dans la France de de Gaulle. La Chine communiste a déjà creusé un fossé qui semble infranchissable entre elle-même et l’Union Soviétique. Les deux superpuissances mondiales, impuissantes à maintenir inchangée leur position dans le monde, en raison aussi des notables difficultés intérieures causées par l’effort énorme qu’elles soutiennent dans le domaine international, commencent à essayer d’atténuer marginalement leur conflit, dans l’intention de préserver leur suprématie dans leurs propres zones d’influence. C’est dans cette perspective que doit être considéré également le récent traité sur l’interdiction partielle des explosions nucléaires. Mais le déclin de leur puissance contraint les Etats-Unis et l’Union Soviétique à tenir le plus grand compte de forces qu’auparavant ils parvenaient à diriger ou à écraser. En particulier, dans l’Est européen, l’Union Soviétique et les régimes communistes sont conduits à considérer avec plus de respect l’organisation de l’Eglise catholique, très puissante dans certains Etats de cette zone. Des compromis entre les régimes communistes et l’Eglise catholique deviennent ainsi pensables et possibles.[3]
C’est dans cette situation que doit être estimée la signification politique effective de l’encyclique « Pacem in terris ». L’atténuation du pouvoir des deux superpuissances mondiales et le processus qui en résulte de ce que l’on appelle la détente, ont permis au pape Jean de détacher, en partie, et remportant un certain succès, la voix de l’Eglise de ce qui apparaissait un alignement exclusif sur l’un des deux blocs. Il a adressé l’encyclique non seulement aux catholiques, mais à tous les hommes de bonne volonté. Son grand mérite, qui doit être souligné, a été justement de s’élever au-dessus des deux blocs opposés et d’adresser le mot « paix » à toute l’humanité, sans exclure personne.[4]
Toutefois, si l’encyclique « Pacem in terris » a dépassé, au moins partiellement, l’enrégimentation objective de l’Eglise catholique dans l’un des deux blocs, elle n’a pas dépassé réellement l’actuelle situation mondiale de puissance fondée sur l’équilibre bipolaire, l’état de trêve et non de paix, et en définitive le maintien de la guerre. L’encyclique brise une lance en faveur du désarmement : désarmement général fondé sur la confiance réciproque. Selon l’encyclique, il serait rendu possible en ce sens qu’il est réclamé par la juste raison, qu’il est ardemment désirable et qu’il est de la plus haute utilité : « La justice, la sagesse, le sens de l’humanité réclament, par conséquent, qu’on arrête la course aux armements ; elles réclament la réduction parallèle et simultanée de l’armement existant dans les divers pays, la proscription de l’arme atomique et enfin le désarmement dûment effectué d’un commun accord et accompagné de contrôles efficaces. ‘Il faut empêcher à tout prix, proclamait Pie XII, que la guerre mondiale, avec ses ruines économiques et sociales, ses aberrations et ses désordres moraux, déferle une troisième fois sur l’humanité’. Mais que tous en soient bien convaincus : l’arrêt de l’accroissement du potentiel militaire, la diminution effective des armements et — à plus forte raison — leur suppression, sont choses irréalisables ou presque sans un désarmement intégral qui atteigne aussi les âmes : il faut s’employer unanimement et sincèrement à faire disparaître la peur et la psychose de guerre. Cela suppose qu’à l’axiome qui veut que la paix résulte de l’équilibre des armements, on substitue le principe que la vraie paix ne peut s’édifier que dans la confiance mutuelle. Nous estimons que c’est là un but qui peut être atteint, car il est à la fois réclamé par la raison, souverainement désirable, et de la plus grande utilité ».
Ainsi, on tombe dans l’antique erreur, propre à tous les pacifistes les plus ingénus, selon laquelle on considère le désarmement possible sur la base de la bonne volonté des Etats, plutôt que sur la base d’un pouvoir supérieur aux Etats eux-mêmes ; on croit que la situation internationale de puissance peut être modifiée de façon substantielle par la raison et la bonne volonté des gouvernants, alors que c’est précisément la situation internationale de puissance qui marque les limites dans lesquelles les gouvernants peuvent manifester leur raison et leur bonne volonté.
Il est vrai que dans l’encyclique on reconnaît, la nécessité de la constitution d’une puissance de dimensions mondiales : « De nos jours, le bien commun universel pose des problèmes de dimensions mondiales. Ils ne peuvent être résolus que par une autorité publique dont le pouvoir, la constitution et les moyens d’action prennent eux aussi des dimensions mondiales et qui puisse exercer son action sur toute l’étendue de la terre. C’est donc l’ordre moral lui-même qui exige la constitution d’une autorité publique de compétence universelle ». Mais, peu auparavant on dit que : « Il n’appartient pas à l’autorité de la communauté mondiale de limiter l’action que les Etats exercent dans leur sphère propre, ni de se substituer à eux. Elle doit au contraire tâcher de susciter dans tous les pays du monde des conditions qui facilitent non seulement aux gouvernements, mais aussi aux individus et aux corps intermédiaires l’accomplissement de leurs fonctions, l’observation de leurs devoirs et l’usage de leurs droits dans des conditions de plus grande sécurité ». Une telle formule même si l’on peut espérer qu’elle pourra susciter quelque approfondissement, est très ambiguë puisqu’il n’est pas possible de sauvegarder la paix et la sécurité entre les Etats sans limiter substantiellement leurs pouvoirs, sans rompre le dogme de la souveraineté absolue. Mais surtout, l’encyclique indique comme « signe des temps » en ce domaine la formation de l’Organisation des Nations-Unies et, après l’avoir louée pour la Déclaration universelle des Droits de l’homme, déclare : « Nous désirons donc vivement que l’Organisation des Nations-Unies puisse de plus en plus adapter ses structures et ses moyens d’action à l’étendue et à la haute valeur de sa mission. Puisse-t-il arriver bientôt le moment où cette Organisation garantira efficacement les droits qui, dérivent directement de notre dignité naturelle, et qui, pour cette raison, sont universels, inviolables et inaliénables ». De cette façon est assigné à l’O.N.U. un rôle qu’elle n’a absolument pas et ne peut avoir, et la confiance des hommes est dirigée vers une institution incapable de sauvegarder ou d’établir l’ordre du droit dans le monde, la paix mondiale. Cela vient aussi du fait que, tandis que dans l’encyclique « Pacem in terris » on comprend la toujours plus grande interdépendance économique, sociale et politique qui unit toujours davantage entre eux les hommes et les peuples, on croit que de cette interdépendance peut naître directement et graduellement une communauté politique mondiale (ou mieux, que peuvent naître des « pouvoirs publics mondiaux »). On ne s’aperçoit pas qu’une telle communauté n’a présentement aucune perspective réelle et que ce n’est que dans cette zone du monde où l’interdépendance s’est développée au point de dépasser les Etats eux-mêmes — la partie occidentale du continent européen — qu’on peut entreprendre le long chemin, en lutte contre la souveraineté absolue des Etats, qui doit être parcouru pour déboucher finalement sur la paix stable du monde.
En conclusion, on doit dire avec douleur que malgré la bonté et la générosité des buts du pape Jean, la parole de paix contenue dans l’encyclique « Pacem in terris » oriente en réalité les hommes vers ces principes et ces institutions qui, comme le désarmement et l’O.N.U., ont la fonction objective de masquer l’état de trêve, fondé sur le maintien de la guerre, dans lequel se trouve encore le genre humain. On peut maintenant comprendre pleinement la signification des approbations et des louanges adressées à l’encyclique « Pacem in terris », en particulier par les puissants de la terre, par les gouvernants de l’Union Soviétique et des Etats-Unis d’Amérique. Ils ont justement vu, dans la paix conçue en termes de désarmement et de développement de l’O.N.U., un soutien à leur politique et à la situation mondiale actuelle, pour le moins dans le sens d’une incitation à fonder des espoirs sur le développement pacifique de cette situation mondiale. La signification politique objective de l’encyclique « Pacemin terris », il est pénible de le dire, est donc de contribuer à masquer idéologiquement l’état de trêve précaire et le maintien de la guerre.
On pourra objecter que l’encyclique du pape Jean ne s’adressait pas tant, ou seulement, aux puissants de la terre, aux gouvernants et aux classes politiques, que surtout à l’homme du commun, à tous les hommes du monde. Et, en tant que telle, pourra-t-on dire, elle a suscité dans l’âme des hommes du commun, en raison de la haute autorité dont elle provenait, une nouvelle étincelle d’espoir, un désir renouvelé et fervent de paix mondiale. Mais l’argumentation n’a pas de poids : c’est justement là qu’est l’aspect objectivement mystificateur de l’encyclique « Pacem in terris ». La nouvelle espérance de paix qu’elle suscite chez l’homme du commun, en fait, est dirigée vers le désarmement et l’O.N.U. qui sont en fait la couverture du maintien de la guerre. Et même si le message de paix du Souverain Pontife parvient à l’homme de la rue sans référence aux instruments nécessaires pour la rejoindre, ne sera-t-il pas naturel pour lui de se tourner avec la plus grande foi et le plus grand espoir vers la raison et la bonne volonté des puissants ? Faire naître le désir et l’espoir de paix, sans indiquer les instruments effectifs pour l’obtenir, ou en indiquant des instruments qui par leur structure ne sont pas valables, n’a d’autre but que de justifier — à travers ce désir et cet espoir — la puissance de ceux qui seuls ont la réputation de pouvoir les satisfaire. De cette façon l’homme de la rue est mystifié, il n’est pas amené à se rendre compte de la véritable nature de la paix et de celle de la guerre, ni des difficultés qui s’opposent à la construction d’un ordre pacifique, ni de l’œuvre qu’il est lui-même appelé à accomplir pour le réaliser. « Pacem in terris » n’est pas un message de témoignage et de scandale tourné vers le futur, mais un message loué et honoré tourné vers le présent.[5]
Pour ces raisons nous ne nous unissons pas au chœur de louanges et d’approbations adressées à « Pacem in terris » pour la façon dont le problème de la paix y est posé. Tandis que les puissances de la terre déclarent conformer leur politique aux principes de l’encyclique, tandis que certains partisans de l’Europe eux-mêmes ont trouvé le moyen de justifier le processus dit d’unification européenne à sa lumière, tandis même que des feuilles fédéralistes l’ont louée sans réserve, ou presque, oublieux de la grande responsabilité qu’ont ceux qui devraient savoir ce que signifie la paix et la lutte pour l’obtenir, c’est un devoir inéluctable de dire la vérité.[6] La vérité c’est que la trêve n’est pas la paix, mais son contraire, le maintien de la guerre ; qu’il n’y a aucune perspective pour la paix mondiale tant que le principe fédéraliste — qui dépasse la souveraineté absolue des Etats — n’est pas relancé dans le monde, brisant et démystifiant les deux blocs opposés ; que la bataille pour la paix mondiale, la fédération mondiale, comme pour les fédérations régionales, doit être livrée par les peuples contre la souveraineté absolue des Etats, et donc contre les classes politiques au pouvoir ; que, pour employer les mots de Bertold Brecht :
 
LES PUISSANTS DISENT : PAIX ET GUERRE
Sont de nature différente.
Mais leur paix et leur guerre
Sont comme le vent et la tempête.
La guerre naît de leur paix
Comme le fils de la mère.[7]
 
Le Fédéraliste


* Cet éditorial est l’opinion commune d’un large groupe de fédéralistes, les rédacteurs et les amis de la revue, comprenant des catholiques comme des non catholiques.
[1] Il n’est point besoin de rappeler ici, même sommairement, les éloges et les appréciations extrêmement positifs qui ont été faits sur l’encyclique dans toutes les parties du monde. Dans le but qui nous intéresse il suffira de noter quelques réactions qui se sont vérifiées de la part des gouvernements des superpuissances mondiales, l’Union Soviétique et les Etats-Unis.
Les Isvestia de Moscou, lors de l’émanation de l’encyclique « Pacem in terris », manifestèrent clairement l’approbation et la satisfaction du Kremlin. Et à la mort de pape Jean XXIIIe, on pouvait lire — toujours sur les Isvestia — cette appréciation concernant son œuvre en faveur de la paix : « Le défunt Pape s’était assigné la tâche de construire un monde sans guerre, d’affirmer sur la terre une paix effective et durable, cette paix à laquelle s’intéressent aujourd’hui les hommes dont les convictions religieuses, politiques et sociales sont les plus diverses. Il affronta cette tâche d’une manière nouvelle et avec beaucoup d’énergie. Justement parce qu’il s’imposa cette mission et qu’il lutta pour la réaliser, franchissant des obstacles qui semblaient insurmontables et ouvrant des perspectives qui hier encore apparaissaient irréelles, pape Jean XXIIIe a été l’une des personnalités les plus marquantes "du monde contemporain ».
Le 11 avril 1963, le Département d’Etat des Etats-Unis publiait la déclaration suivante : « Le Gouvernement des Etats-Unis accueille chaleureusement l’émouvant message adressé par Sa Sainteté Jean XXIIIe à tous les hommes de bonne volonté. ‘Pacem in terris’ est une encyclique historique d’importance mondiale, qui correspond profondément à l’esprit du Concile Œcuménique. Aucun pays ne pourrait être plus sensible que les Etats-Unis à l’appel profond qui y est contenu, à la réaffirmation de la dignité de l’individu et du droit de l’homme à la paix, à la liberté et à la recherche du bonheur.
L’appel de Pape Jean XXIIIe pour un désarmement qui serait sûr pour tous, pour un ordre mondial consolidé à travers un renforcement des Nations-Unies et pour l’expansion des droits humains, de la liberté religieuse et des possibilités économiques étendues à tous les hommes, exprime le désir de l’humanité du monde entier. C’est ainsi que devraient être les aspirations de tous les gouvernements, afin qu’il devienne possible d’atteindre l’objectif principal de l’encyclique : la paix basée sur la justice, sur la vérité et sur le respect des droits des nations et des individus ». Un diplomate américain à Rome affirmait en exultant que l’encyclique « Pacem in terris » « comprend toutes les finalités pour lesquelles les Etats-Unis ont opéré. Nous ne pourrions être davantage d’accord avec elle » (Voir Time, The Weekly New Magazine, du 19 avril 1963). Et dans le New York Times du 12 avril on pouvait lire, se référant au contenu de la « Pacem in terris » : « La majeure partie de ces suggestions et de ces principes sont déjà appliqués par les Nations-Unies et par les Etats-Unis. Ils acquièrent une plus grande valeur parce qu’une autorité, à laquelle le premier ministre Khrouchtchev lui-même s’est symboliquement incliné, les a fait siens ».
[2] E. Kant, Pour la paix perpétuelle, 1795 ; Lord Lothian, Pacifism is not enough, nor Patriotism either, Oxford University Press, London, 1935.
[3] Nous ne pensons pas, naturellement, à des compromis de nature idéologique ; mais à des compromis concernant la situation et l’activité de l’Eglise catholique dans les régimes communistes de l’Est européen.
[4] Pour souligner cet aspect de l’encyclique « Pacem in terris », on a forgé des expressions ad hoc, comme « désoccidentalisation » et « fin de l’ère constantinienne ». Les gauches communistes ont parlé de la fin de l’« esprit des croisades ». Dans la publication hebdomadaire du Parti Communiste Italien Rinascita du 20 avril 1963, on lit par exemple, signé par Ambrogio Donini : « En dehors de toutes les considérations doctrinales et politiques qui donnent au dernier document de pape Roncalli — le huitième de son pontificat — un caractère nouveau et extrêmement important, le motif central de la position que le Souverain Pontife traite avec une hardiesse remarquable, est celui de la « fin des croisades », la condamnation de toute discrimination faite sur la base de pures idéologies entre hommes qui participent également à une « dignité naturelle », qui n’est plus offusquée par des brouillards moralisants et hypocrites, mais est considérée pour la première fois comme une réalité vivante, en train de se réaliser dans l’histoire ». Le même principe a été exprimé par de très nombreux partis, même catholiques. Par exemple, dans le numéro de juillet-août de la revue Humanitas, Giorgio Campanini a écrit : « Après Jean XXIIIe, l’Eglise ne s’est plus retirée derrière aucun retranchement, ni matériel, ni spirituel, mais s’est ouverte sur le monde, tendue pour écouter le battement de l’histoire, pour s’insérer en elle et pour l’orienter vers le Christ » (p. 700) ; et Franco Demarchi, encore plus explicitement : « Encore peu de temps avant que pape Jean XXIIIe ne parvienne au seuil pontifical, les catholiques étaient invités d’en haut à refuser le dialogue avec les représentants de groupes hostiles à l’Eglise : cette attitude assumait bien, dans les meilleurs cas, la signification d’un acte de solidarité simple et justifié avec les catholiques persécutés, mais dans la majeure partie, elle assumait l’expression banale d’une crainte exagérée, d’un dédain ostentateur envers les autres et d’une mésestime intime envers nos militants eux-mêmes. Pape Jean XXIIIe conversa avec tous sans l’ombre de dédain. La foi n’en souffrit point, mais se répandit » (p. 704-705).
[5] Puisque, à la lueur de l’enseignement et du témoignage de vie du Pape bientôt défunt, nous ne pouvons penser que ce résultat objectif ait jailli d’une intention précise du Souverain Pontife et de ses collaborateurs, on doit déduire qu’à la base de ces douloureuses erreurs, il y ait cette lacune culturelle profonde qui se trouve dans l’esprit du temps et que nous, fédéralistes, cherchons de combler par tous les moyens à notre disposition, et dans l’esprit de vérité.
C’est dans cet esprit de vérité que nous devons repousser tous les innombrables commentaires qui ont considéré l’encyclique comme un acte audacieux (voir par exemple le commentaire de Guy Mollet à la mort du Souverain Pontife : « …il a pris sur le problème de la paix une position audacieuse », celui de l’Aurore : « …qui, si sage et si prudent fût-il, n’avait pas craint de nourrir, pour l’avènement de la paix sur la terre, de vastes et audacieux desseins », signé par Robert Bony), ou même comme un « pari » sur l’avenir (voir l’organe du Parti Socialiste Italien, l’Avanti !, du 14 juin 1963) ou comme un événement d’immense importance historique (« …pas même l’invention de la bombe H avait fait comprendre au monde que des nations numériquement fortes et matériellement prospères — les vieux Empires — ne, peuvent plus, ‘dicter’ la paix en imposant leurs propres conditions. Et néanmoins l’encyclique ‘Pacem in terris’, écrite alors que ce grande pape devait déjà savoir qu’il ne disposait plus que d’une brève période de vie, peut bien avoir sauvé la vie de millions d’hommes qui n’ont jamais entendu la parole du Christ, et même de millions d’hommes qui ont fermé leurs oreilles à cette parole. Maintenant il semble naturel que la paix ne soit pas exclusivement réservée aux chrétiens, ou aux bouddhistes ou aux communistes ou aux musulmans ou aux Américains ou aux Russes, mais il fallut avoir un grand homme pour que cette chose devienne naturelle. Combien d’encycliques papales peuvent être comparées, pour l’influence qu’elles ont eue dans le monde, à l’effet d’une bombe à l’hydrogène ? ». Ce sont les paroles de Roy Mac Gregor-Hastie, dans Humanitas, déjà cité, pag. 774.
[6] Mr. Pierre Pflimlin, président de l’Assemblée consultative du Conseil de l’Europe, ancien président du Conseil, a déclaré, par exemple, à la mort de pape Jean XXIIIe : « Je suis sûr que tous les membres de l’Assemblée consultative du Conseil de l’Europe, quelle que soit leur croyance ou incroyance, sont profondément attristés.
En adressant à tous les hommes de bonne volonté son message de fraternité humaine, Jean XXIIIe a fortifié le courage de ceux qui s’efforcent de surmonter l’égoïsme national et la volonté de puissance.
Son encyclique ‘Pacem in terris’, qui apparaît aujourd’hui son testament spirituel, nous a aidés à comprendre le sens de la construction européenne, qui doit être une étape sur la voie qui un jour aboutira à créer une communauté mondiale » (voir Le Monde du 5 juin).
Malheureusement l’organe officieux du M.F.E. lui aussi, Fédéralisme Européen, dans son numéro de juin-juillet a pris une position analogue : se référant à l’encyclique « Pacem in terris », en effet, on lit : « Les fédéralistes retiendront notamment de ces enseignements ceux qui concernent la paix ; la condamnation des hégémonies ; la supranationalité ». Dans le numéro d’août de Peuple Européen, édition française, le Chanoine Maurice Orban, après avoir longuement souligné ce qui lui semblait être de profondes similarités de vue entre la pensée fédéraliste et le contenu de la « Pacem in terris », conclut : « En somme cette encyclique qui s’adresse non seulement aux catholiques, mais à tous les hommes confirme, et avec quelle autorité, les efforts que les fédéralistes européens, déjà d’ailleurs encouragés à de nombreuses reprises par Sa Sainteté Pie XIIe, prodiguent depuis quinze ans pour préparer par étapes l’unification fédérative du genre humain ». Voir, substantiellement dans le même sens, également l’article de C. Merlini, sur Peuple Européen, édition italienne, avril 1963.
[7] DIE OBEREN SAGEN : FRIEDE UND KRIEG
Sind aus verschiedenem Stoff.
Aber ihr Friede und ihr Krieg
Sind wie Wind und Sturm.
Der Krieg wachst aus ihrem Frieden
Wie der Sohn aus der Mutter.
Il s’agit de vers tirés d’une des poésies qui forment la « Deutsche Kriegsfibel », ou « Deutsche Marginalien » que Brecht écrivit en 1938.

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