VI année, 1964, Numéro 3-4, Page 171

 

 

Les classiques du fédéralisme :
Ludwig Dehio
 
SERGIO PISTONE
 
 
 
Le fait de placer un essai dédié à un historien tel que Dehio dans le cadre du fédéralisme, peut provoquer une certaine perplexité chez ceux qui ont l’habitude de considérer ce dernier comme une simple théorie juridico-institutionnelle (la doctrine de l’Etat fédéral).
Mais, loin d’être un simple mécanisme institutionnel et, en tant que tel, un appendice des doctrines libérale, démocratique et socialiste, c’est-à-dire des idéologies qui prédominent dans les pays démocratiques, le fédéralisme constitue la réponse à une nouvelle situation historique caractérisée par la contradiction fondamentale entre la tendance à l’union supranationale principalement déterminée par le progrès technologique et la résistance qu’opposent à cette tendance les Etats nationaux qui s’efforcent de garder intacte leur propre souveraineté absolue. Au même titre que les idéologies dont nous venons de parler et qui constituent la réponse aux problèmes fondamentaux d’une époque historique qui va finir, le fédéralisme constitue donc une pensée politique complète et autonome. Non seulement il indique une structure déterminée (l’Etat fédéral), mais il exprime en outre une hiérarchie de valeurs qui lui est propre et qui considère la paix (paix qui ne peut être instaurée qu’à travers la structure fédérale et qui constitue la seule base permettant d’assurer l’avènement définitif de là liberté, de l’égalité et de la justice sociale) comme étant le but suprême de notre époque ; il exprime aussi une vision autonome du cours de l’histoire qui introduit une connaissance plus positive du monde et jette un rayon de lumière sur le passé, mettant en évidence ce que, dans ce passé, les procédés de connaissance courants n’arrivent pas à éclairer.
Pour trouver une confirmation à ces assertions il suffit de considérer brièvement le tableau de la situation historique actuelle, tel que nous le présentent les vieilles idéologies. Pour les libéraux, les démocrates et les socialistes, c’est encore et toujours la lutte pour la réalisation des valeurs indiquées par les différentes doctrines qui en constitue le thème principal. D’ans ce contexte, la nécessité de surmonter progressivement la division de l’humanité en Etats nationaux souverains leur apparaît comme un problème dont la solution est étroitement subordonnée à la réalisation progressive des institutions libérales, démocratiques ou socialistes, à l’intérieur des Etats. Plus nous réaliserons de progrès dans cette direction (pensent-ils) plus la collaboration internationale sur le plan économique, politique, social, culturel, etc… se renforcera.
Or il est évident que cette représentation de la réalité et des devoirs qui en dérivent représente la théorie la plus apte à justifier une conduite politique basée sur la conquête et le maintien du pouvoir dans le cadre des Etats nationaux de la part des classes dirigeantes d’inspiration libérale, démocratique ou socialiste. Mais, d’autre part, il n’est pas difficile de remarquer que cette conduite tend à laisser sur pied ce qui constitue l’obstacle fondamental à l’unification de l’humanité, à savoir l’Etat national souverain.
Cette observation concerne directement la situation de l’Europe, où d’une part la tendance à l’union supranationale est très forte, étant donnée l’éclipse de fait de la souveraineté nationale qui a suivi l’écroulement du système européen des Etats, mais, où, d’autre part, c’est justement la tentative des Etats nationaux de conserver une souveraineté fictive (la seule qu’ils ont pu reconquérir après la débâcle) qui constitue le principal obstacle à l’unification politique du continent. Dans ce contexte, le fait de maintenir la bataille politique au niveau national empêche que l’on ne passe de la phase actuelle de très étroite collaboration internationale à la réalisation d’une unité fédérale effective ; en conséquence de quoi, faute d’un noyau politique européen puissant qui permette de dépasser le précaire équilibre bipolaire actuel, il est impossible que se réalise une détente authentique, condition indispensable de la lutte pour la Fédération mondiale.
Mais de cette façon la réalisation des valeurs dont s’inspirent les classes dirigeantes nationales est elle-même compromise puisque sur le plan européen le divorce de plus en plus net entre la situation réelle (européenne) et la situation légale (nationale) implique la disparition progressive de la démocratie dans le cadre des Etats nationaux, tandis que, sur le plan mondial, la persistance de la tension internationale contraint les Etats à concentrer le pouvoir et par conséquent à subir une dégénération autoritaire progressive et bloque une immense quantité d’énergies économiques et financières qui sont immobilisées pour les dépenses improductives des armements.
Ce n’est qu’à la lumière du fédéralisme que l’on peut se rendre nettement compte de cette réalité ; en effet, seul le fédéralisme inspiré par la valeur de la paix et connaissant les moyens positifs de la réaliser, n’est pas aveuglé par la nécessité de défendre le pouvoir national mais oriente au contraire les hommes vers la lutte ouverte contre l’Etat national, vers la lutte sur le plan supranational.
La vision déformée de la réalité qui oriente les classes dirigeantes nationales vers le maintien de l’Etat national et par conséquent de la division européenne ne concerne pas seulement les jugements politiques sur la situation actuelle, mais se prolonge, donnant lieu à une véritable idéologie historique falsificatrice.
L’histoire récente des Etats nationaux européens a été caractérisée, on le sait, par des phénomènes terribles tels que le nationalisme, l’impérialisme, le totalitarisme, qui renversèrent l’équilibre européen des puissances et provoquèrent leur destruction. Il est nécessaire de donner une explication claire et sans équivoque de ces phénomènes, une explication qui en mette en lumière les racines les plus authentiques et les plus profondes, et cela, non par goût simplement de la connaissance historique, mais parce que ces phénomènes mettent en question, non pas telle ou telle politique de tel ou tel Etat national, non pas certaines institutions internes des Etats, mais le système des Etats nationaux souverains dans son ensemble, et que ceux qui s’apprêtent à faire œuvre politique au sein d’un cadre politico-institutionnel déterminé (l’Etat national) ont le devoir de se demander s’il est impliqué de par sa structure, ou seulement par hasard, dans des phénomènes d’une telle importance.
Or l’historiographie prédominante d’orientation libérale de même que l’historiographie d’orientation démocratique ou marxiste, n’a su dire en substance à cet égard que ceci : l’Etat national était en soi une institution positive, ce sont les déviations de l’idée de nation qui ont provoqué la dégénération bien connue, mais ces déviations sont étroitement liées à l’insuffisante réalisation, à l’intérieur des Etats nationaux, des valeurs libérales ou démocratiques ou socialistes selon le cas. Non seulement cette explication ne satisfait pas mais elle est en contradiction évidente avec la constatation du fait que l’intégration progressive des sociétés nationales (la disparition des contrastes les plus violents entre les classes sociales) qu’ont rendue possible les succès obtenus au cours des luttes libérales ou démocratiques ou socialistes, a eu pour effet de renforcer de façon incroyable les Etats nationaux, exaspérant leurs luttes pour la puissance et suscitant le nationalisme, avec comme conséquence fatale les terribles guerres hégémoniques et totalitaires de notre siècle. En somme, une analyse objective de ces faits oriente vers la mise en évidence d’une responsabilité directe de l’Etat national en tant que tel, de sa structure, au sens large, à l’égard de ces phénomènes. Mais une analyse de ce genre n’est évidemment pas à la portée de ceux qui n’ont pas su, à notre époque, considérer l’Etat national comme l’ennemi à combattre face à face, et qui, par conséquent, sont induits à construire sur le plan de la connaissance historique une vision plus positive de cette forme d’organisation politique : une vision évidemment déformante dans la mesure où elle dépend d’idéologies qui ont désormais été dépassées par la réalité.
Seuls ceux qui ont senti la nécessité de dépasser l’Etat national sont donc en mesure d’atteindre, au delà de ces mystifications, une vision satisfaisante du cours de l’histoire. Parmi ceux-ci, et malgré certaines limites que nous mettrons en lumière au moment voulu, il faut sans aucun doute citer Dehio, lequel, comme peu d’autres historiens, a eu la ferme conviction que la conscience du développement historique est un élément décisif d’une conscience politique clairvoyante. Dans sa recherche des racines du nationalisme, de l’impérialisme et du totalitarisme, il a su mettre en évidence, avec une lucidité sans égale, le lien structural qui existe entre ces phénomènes et la fondation des Etats nationaux. Mais ce faisant il a formulé le verdict d’accusation le plus efficace et le plus décisif contre l’Etat national souverain ; et c’est surtout pour cela qu’il doit être considéré, avec Einaudi, avec Robbins, avec Lothian, comme un classique du fédéralisme.
 
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Le fondement historique de l’œuvre de Dehio est constitué par la doctrine de l’équilibre européen des puissances qu’il a héritée de Ranke et de son école historique, doctrine à laquelle il a apporté certaines révisions d’importance considérable. Avant de prendre en considération les nouveautés introduites par Dehio, il convient de préciser brièvement quels sont les traits essentiels qui distinguent cette doctrine chez Ranke.
A la base de la théorie de l’équilibre européen des puissances, se trouve cette considération fondamentale selon laquelle la tendance à la plus grande extension possible de sa propre puissance est intrinsèque au comportement de tout Etat. Cette tendance, quand l’Etat n’est pas isolé mais vit au contraire en contact avec d’autres Etats, trouve un obstacle dans la tendance analogue de ces derniers, ce qui contraint l’Etat en question à adapter ses structures intérieures au but de l’expansion extérieure d’une part, et d’autre part à entrer dans un jeu changeant d’alliances et d’antagonismes avec les autres Etats afin de s’affirmer le mieux possible dans la course pour la puissance.
Ces relations s’entrelaçant de façon complexe, en présence de certaines conditions — en particulier l’existence dans une zone limitée d’une pluralité d’Etats ne différant pas trop les uns des autres en ce qui concerne d’une part le type de civilisation, d’autre part les dimensions et la puissance — déterminent la formation de véritables systèmes d’Etats caractérisés par une étroite interdépendance de chaque partie par rapport au tout et par conséquent par l’existence de constantes générales dans leur fonctionnement, constantes qui dirigent les critères particuliers de comportement (les raisons d’Etat) des différents Etats qui en font partie. Au sein de ces systèmes, l’évolution des institutions intérieures et la politique internationale de chaque Etat, loin d’être uniquement déterminées par le processus politique qui se déroule à l’intérieur de cet Etat, dépendent de façon décisive de l’équilibre dynamique des rapports matériels de puissance qui s’établissent entre les Etats et de la position que l’Etat en question occupe dans cet équilibre. C’est donc en gardant ce lien présent à l’esprit que l’on peut saisir la signification générale de toute action importante d’un Etat.
L’exemple classique de système des Etats pouvant être interprété à la lumière de la théorie correspondante de l’équilibre des puissances, était représenté pour Ranke, en ce qui concerne l’histoire antique, par le système des cités-Etats de la Grèce antique. Une situation analogue se présenta ensuite dans l’Italie du XVème siècle, lorsque s’y forma, entre les Principautés italiennes, un système d’équilibre qui fonctionna pendant presque un siècle. Mais le paradigme du système des Etats était représenté, selon Ranke, par l’équilibre européen des puissances qui se forma à la suite de la rupture définitive de l’unité médiévale et après la fin de l’indépendance des Principautés italiennes. En Europe l’équilibre entre les Etats avait réussi à se maintenir malgré les tentatives répétées de la part de certains Etats européens d’imposer leur hégémonie au continent tout entier et cet état de choses semblait devoir durer indéfiniment. Contraignant chaque Etat à une attitude de vigilance continuelle à l’égard des autres Etats et comportant de ce fait même des moments de crise aiguë mais aussi de longues périodes de paix, le système des Etats y avait provoqué un foisonnement d’énergies matérielles et intellectuelles qui n’eût pas été possible autrement. C’est donc en lui que le grand historien allemand voyait le premier fondement de la floraison ininterrompue et sans pareille de la culture européenne, et il le comparait à l’immobilité du monde asiatique qui n’avait pas su créer un système politique analogue et qui par conséquent avait vu se flétrir sa civilisation.
Tel est le canevas théorique essentiel de l’historiographie de Ranke. C’est dans ce cadre qu’il conçut et qu’il entreprit ses recherches sur l’histoire des Etats de l’Europe moderne et qu’il sut en illustrer certains aspects fondamentaux avec une profondeur que personne n’avait atteinte avant lui et que très peu ont dépassé depuis lors. Et il y réussit précisément en raison du fait qu’il sut toujours interpréter les événements concernant l’histoire de chaque Etat particulier en les considérant dans le cadre du système européen des Etats, conçu comme un tout, sur la base de la catégorie pertinente de la raison d’Etat, si bien qu’il évita des points de vue partiels et déformants.
Comme l’observe de façon incisive Dehio : « Le plus grand historien de l’Allemagne abandonna la pensée patriotique d’une histoire de sa patrie pour la bonne raison qu’on ne peut comprendre cette histoire qu’en tant que produit de l’histoire générale. Mais en revanche il devint le maître de l’histoire générale de l’Occident : en particulier de l’histoire du système politique occidental ».[1] Ces mots doivent être particulièrement soulignés justement parce qu’ils mettent en lumière dans quelle mesure et avec quel profit la façon de poser le problème de Ranke se détache de ce que l’on a appelé « l’historiographie nationale ». L’un des traits caractéristiques de cette orientation historique si répandue consiste en effet en la prétention d’interpréter les événements se déroulant à l’intérieur d’une aire étatique ou nationale déterminée en ne se référant directement qu’au contexte historique délimité par cette aire. Mais de cette sorte les faits ne peuvent pas être expliqués de façon satisfaisante et doivent par conséquent être interprétés (si l’on ne se limite pas à faire de la simple chronique) en les rattachant à des causes arbitraires et mythiques, telles que l’âme de la nation, et ainsi de suite.
Il est maintenant nécessaire d’examiner de plus près les acquisitions historiques fondamentales de Ranke à l’égard de l’histoire de l’Europe moderne parce qu’elles nous introduisent directement dans les sujets traités par Dehio. Il émerge clairement du tableau que nous venons de tracer que la suprématie de la politique extérieure sur la politique intérieure est le juste critère sur lequel on doit se baser pour éclairer dans ses différents fondements l’action historiquement marquante des grandes puissances européennes. Il s’agit d’un concept d’une immense valeur heuristique que, bien qu’Alexander Hamilton[2] en ait déjà eu l’intuition, seul Ranke éleva à la dignité d’une véritable règle d’interprétation historique.
Sur cette base l’historien allemand put en premier lieu mettre en lumière le fait que la ligne de conduite des grandes puissances européennes à l’égard des autres Etats a toujours été dictée par un égoïsme fondamental, de sorte que les alliances sont choisies en considérant essentiellement la façon la plus efficace de protéger les intérêts particuliers de puissance tandis que la solidarité idéologique entre les Etats et les coïncidences correspondantes en ce qui concerne les organisations intérieures sont négligées, ou tout au moins passent au second plan. Pour Ranke il s’agissait d’une constante dans le déroulement de l’histoire, constante que les exemples historiques de solidarité et d’alliances entre les Etats fondés sur des idéologies et sur des arrangements sociaux communs, tels que les connut l’époque des guerres de religion puis celle des guerres de la France révolutionnaire, ne servent absolument pas à mettre en doute. Ces cas constituaient en effet des moments de crise, c’est-à-dire des moments au cours desquels les grandes puissances n’étaient pas véritablement telles parce qu’elles étaient bouleversées par des contradictions internes qu’elles ne savaient pas surmonter, et qu’elles étaient par conséquent incapables de guider la société dans son ensemble. Mais ces situations de crise avaient toujours été surmontées (et auraient toujours été surmontées plus tard aussi) au moment où les grandes puissances avaient réussi à créer à l’intérieur un nouvel équilibre politico-social satisfaisant la société tout entière, et à faire reconnaître par conséquent à toutes les couches de la société le loyalisme envers l’Etat et envers son action dans le monde.
La continuité substantielle de la tendance à l’hégémonie de la politique extérieure de la France à travers la succession du régime monarchico-aristocratique et du régime révolutionnaire constituait pour Ranke la confirmation la plus évidente du caractère constant de ce phénomène. Et Ranke fut en effet le premier historien qui cueillit ce lien profond dans l’histoire de la France, ouvrant ainsi une voie d’enquête historique qui fut ensuite suivie par Tocqueville.
Mais ce qui est encore plus digne de mention c’est l’acuité avec laquelle l’historien allemand sut prévoir, à la lumière de ces constantes historiques qu’il venait de découvrir, les traits fondamentaux de la constellation historique qui se forma effectivement en Europe pendant la période des révolutions et des guerres libérales et nationales, et après elle. Au beau milieu de la Restauration,[3] c’est-à-dire à une époque dominée par l’opposition (qui ne connaissait pas les barrières des Etats) entre l’internationale libérale-révolutionnaire et la solidarité conservatrice des monarchies autocratiques, et où tout progressiste était convaincu que la victoire des forces libérales et nationales à l’intérieur des Etats européens allait mettre fin aux contrastes entre les Etats et instaurer une unité et une solidarité internationale définitives, Ranke soutint catégoriquement que l’avenir appartiendrait à l’autonomie des grandes individualités étatiques qui était en train d’être pleinement reconquise par suite de leur transformation et de leur consolidation intérieure. Et il est assez facile de faire observer à quel point cette intuition fut valable, même si l’on doit bien dire que l’optimisme qui l’accompagnait au sujet de la capacité de l’équilibre européen des puissances de maintenir, même à l’avenir, un ordre relatif en Europe, n’a été justifié en aucune façon par les événements qui ont suivi.
La perception aiguë des conséquences intérieures de la politique extérieure de puissance des Etats lui a en outre permis d’éclairer un autre problème central de l’histoire européenne : l’évolution différente (respectivement dans le sens de la liberté et de l’autonomie et dans celui de la centralisation et de l’autoritarisme) des situations politico-institutionnelles à l’intérieur des Etats insulaires et à l’intérieur des Etats continentaux européens. Ici aussi il sut voir juste quand il indiqua que la situation des relations internationales continentales, caractérisée par une tension à peu près continuelle et par le danger de guerre toujours présent, était le principal obstacle à une application effective et durable des institutions libérales et démocratiques dans les Etats du continent.
Ranke en est donc arrivé là. Se rattachant à l’œuvre du maître, mais riche de l’expérience du bouleversement de l’équilibre européen causé par deux guerres mondiales, l’œuvre de Dehio représente, comme nous l’avons déjà dit, à la fois une continuation et une révision critique du tableau historique brassé par Ranke.
 
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L’effort de révision critique de l’œuvre de Ranke accompli par Dehio s’est déroulé sur deux plans, celui de la considération objective du déroulement de l’histoire et des facteurs qui le déterminent et celui du jugement de valeur, de la prise de position morale en face de la réalité historique, deux plans qui sont sans aucun doute étroitement interdépendants et que nous ne prendrons séparément en considération que pour les besoins de notre exposition.
En ce qui concerne la reconstruction du déroulement des faits historiques, Dehio a surtout su, à la lumière des expériences des guerres mondiales, décerner de façon plus précise et plus convaincante la dynamique de l’équilibre européen des puissances, apercevant l’importance décisive des puissances latérales par rapport au système, et l’influence des espaces coloniaux extérieurs sur la rupture et sur le rétablissement de l’équilibre même. Contrairement à son maître qui, en substance, resta lié à une vision continentale du fonctionnement du système européen, notre auteur a clairement vu comment, et pas seulement dans les guerres de notre siècle, on a pu parer aux différentes tentatives d’hégémonie qui, se sont succédées sur le continent, de Charles-Quint à Hitler, en raison surtout de l’apport des grandes puissances extérieures. Ces puissances qui, justement en raison de leur position insulaire ou périphérique (Angleterre, Russie, Amérique), se sont toujours maintenues en dehors du système, ont pu favoriser la formation, sous leur propre égide, de vastes coalitions contre l’Etat qui menaçait à ce moment-là d’imposer son hégémonie sur le continent entier, et préserver de la sorte avec l’équilibre, l’indépendance des Etats continentaux européens.
Mais, justement parce qu’elles étaient obtenues grâce à l’apport décisif et croissant des grandes puissances extérieures, ces victoires du principe de l’équilibre sur celui de l’hégémonie eurent pour prix la perte progressive de puissance du système au profit des espaces extérieurs. Et ce fait (dont l’historien, anglais Seeley[4] avait déjà eu nettement l’intuition vers la fin du siècle dernier) impliquait fatalement la décadence des Etats européens. En effet ces derniers, au cours de la première moitié de notre siècle, se sont montrés trop faibles pour rester divisés face aux grandes puissances de dimensions continentales, mais cependant trop forts pour pouvoir se soustraire au jeu antique des luttes d’équilibre et d’hégémonie. C’est pourquoi, dans la volonté de puissance des Etats européens, qui se manifeste tour à tour dans la tendance à prédominer ou dans la défense à tout prix de leur propre indépendance, dans cette volonté de puissance que Ranke saluait avec une confiance optimiste, Dehio voit le facteur historique principal de la mort du système européen et de sa dissolution dans le nouveau système mondial bipolaire.
En mettant ainsi en évidence dans ses termes véritables la dynamique du système européen il ne s’en tient pas purement et simplement à la considération des rapports diplomatiques et de puissance, en faisant abstraction des fondements réels de l’action des Etats. On note au contraire clairement, dans son œuvre, un effort pour connaître de plus près et plus profondément la volonté de puissance qu’il considère, ainsi que Ranke, comme le ressort fondamental du comportement des Etats et, par conséquent, du déroulement de l’histoire.
L’une des limites théoriques de Ranke réside dans le fait qu’il est incapable, lié qu’il est à la culture romantique, de décrire en termes positifs les bases réelles, c’est-à-dire humaines et sociales, de la politique. C’est pourquoi même si d’une part il a réussi à apercevoir avec une maîtrise sans égale les conséquences de la tendance de l’Etat à étendre à tout prix sa propre puissance, d’autre part il n’a pas su, quand il a tenté d’expliquer le fondement de cette tendance, faire autre chose que la rattacher à une origine métaphysique : l’idée dont chaque Etat est le porteur et que l’on ne peut définir qu’en termes métaphysiques ou organiques. Se libérant de ces perversions terminologiques romantiques, qui révèlent d’ailleurs clairement l’attitude conservatrice de Ranke et de la culture à laquelle il appartient, Dehio s’efforce au contraire d’expliquer les comportements humains qui soutiennent la politique de puissance. Et il indique : tantôt les intérêts concrets de pouvoir qui conditionnent le choix des classes dirigeantes qui ont la responsabilité de la politique de l’Etat, tantôt l’influence qu’exerce la pression des masses et de l’opinion publique sur les actions de l’Etat, tantôt l’état d’âme, fait de crainte et de méfiance éternelles, qui, dans un monde anarchique d’Etats absolument indépendants (et par conséquent se trouvant entre eux dans un état de tension continuelle et tel que tout Etat ne peut obtenir ce à quoi il pense avoir droit que par la force), pousse l’homme d’Etat à profiter de toute occasion favorable pour accroître la puissance de son propre Etat, n’hésitant pas, pour ce faire, à violer les règles du droit et de la morale.
De cette sorte, la vie politique et en particulier le vie des Etats se clarifie dans ses bases humaines, psychologiques et sociologiques, et l’on peut dire que se produit un renversement entre la théorie et la pratique : le processus historique réel, qui restait chez Ranke ancré au monde exsangue des idées, est maintenant mis en relation avec le monde des comportements humains concrets ; la dialectique qui autrefois « concernait des têtes d’ange sans corps, est remise sur ses pieds ». Et il est juste de rappeler à ce propos que Dehio a suivi les traces de son autre grand maître, Friedrich Meinecke, qui dans « L’idée de la raison d’Etat dans l’histoire moderne » avait déjà entrepris l’effort d’affranchir les enseignements de Ranke des limites de la culture romantique.
Mais, étant donné qu’il procède plus par intuition que sur la base d’une rigoureuse méthodologie scientifique (ce qui révèle d’ailleurs entre autres les limites de sa formation idéaliste), l’enquête qu’il conduit dans cette direction ne porte pas Dehio à élaborer des schémas théoriques rigoureusement fondés et encore moins à élaborer une théorie générale du pouvoir. Toutefois cette enquête lui révèle des problèmes historiques que Ranke, lié à l’expérience historique d’un Etat économiquement sous-développé, tel que l’était alors la Prusse, a, au contraire, complètement négligés. Autrement dit elle l’induit à prendre en considération l’influence qui a été exercée par la dynamique des forces sociales que le développement de l’économie et de la technologie moderne a mis en marche, sur la vie des Etats européens, et par conséquent sur leur politique de puissance. Dans ce contexte il réussit à mettre en évidence un élément nouveau mais qui assume une importance décisive dans l’histoire du système européen des Etats, un élément faute duquel on ne pourrait pas s’expliquer la façon particulièrement terrible et tragique dont l’équilibre des puissances européennes est mort. En effet si, de Charles-Quint à Hitler, on assiste à une même série de tentatives d’hégémonie alternant avec des rétablissements de l’équilibre, et qui s’expliquent toutes sur la base des lois de fonctionnement du système des Etats, il existe toutefois entre elles de profondes différences qualitatives qui sont le produit d’un phénomène ou mieux d’un ensemble complexe de phénomènes que Dehio appelle « civilisation » et qui n’est pas de nature politique mais sociale. Du reste l’implication politique de cet élément social autonome, à savoir la formation de l’Etat bureaucratique moderne, d’une part, et, d’autre part, la possibilité qu’a l’Etat d’utiliser les instruments de la technique moderne pour atteindre ses objectifs de puissance, assume une importance considérable. C’est ainsi qu’avec le progrès de la civilisation, l’élément démoniaque du pouvoir, qui dans les luttes pour l’hégémonie des Etats continentaux se manifeste toujours de façon accentuée, s’exaspère, à mesure que le temps passe, pour en arriver à son paroxysme avec Hitler, l’auteur de la dernière et de la plus terrible tentative d’unifier l’Europe sous son hégémonie.
Cette vision désenchantée des forces réelles qui déterminent les actions des Etats, et qui en conditionnent souvent les effets démoniaques, n’induit pas Dehio à une attitude de négation préjudicielle et moraliste de l’Etat ou à méconnaître son importance dans le cours de l’histoire. Au contraire, justement parce qu’il a mis en lumière la terrible capacité qu’a l’Etat d’exploiter pour ses propres fins de puissance toutes les ressources humaines et techniques fournies par la civilisation moderne, il le considère, de même que le faisait Ranke, comme étant le facteur central de la vie historique, « le point d’intersection de ses grandes lignes, le lieu où se groupent ses grandes impulsions, le principal modeleur de notre existence à travers l’ordre et l’autorité ».[5]
Ce qui diffère, et radicalement, c’est l’évaluation de cette réalité.
Bien des gens ont reproché à Ranke un culte sans conditions de la puissance. Ce reproche, à mon avis, n’est pas entièrement justifié, si l’on tient compte du fait que l’affirmation selon laquelle le devoir suprême de l’Etat est de s’affirmer et d’affirmer sa propre puissance était accompagnée, chez Ranke, de la conviction qu’au sein d’un système d’Etats tel que le système européen, qui avait toujours réussi à éviter que les luttes pour la prépondérance entre les Etats ne se transformassent en guerres radicales de destruction, les effets négatifs de la politique de puissance sont plus que compensés par les effets positifs qui en dérivent. Et cet historien allemand rappelait que cette exigence de la part de l’Etat de s’affirmer à l’extérieur a favorisé de façon décisive l’introduction, à l’intérieur, d’institutions telles qu’elles permettent une adhésion autonome, moralement parlant, des sujets aux requêtes de l’autorité à leur égard ; et ceci parce que, comme il le, dit textuellement, « en ceci réside également le secret de la puissance : elle n’arrivera à utiliser toutes ses ressources que lorsque toutes les forces obéiront spontanément à son commandement ».[6] D’autre part le renforcement de la société et de l’Etat qui a ainsi dérivé des luttes pour la puissance, a constitué des bases sans égales pour le développement des cultures nationales qui ont donné vie, avec leur variété et du fait qu’elles se complétaient en même temps, à ce phénomène sans pareil qu’est la culture de l’Europe moderne. C’est à ces considérations qui, à l’époque où il écrivait, n’étaient pas très éloignées de la réalité, qu’était lié le jugement positif exprimé par Ranke au sujet des luttes pour la puissance. D’autre part il est vrai que cette évaluation très optimiste finissait par attribuer à l’Etat une auréole de divinité, induisant à considérer l’indépendance et la puissance de l’Etat comme des valeurs définitives et historiquement insurpassables.
C’est justement cette évaluation dangereuse que, dans les enseignements de son maître, Dehio repousse de la façon la plus radicale. Et ceci parce que toute représentation optimiste des conséquences de la politique de puissance a été définitivement désavouée par les terribles expériences historiques récentes au cours desquelles l’équilibre européen des puissances s’est révélé incapable d’endiguer l’explosion primitive et destructrice dés potentialités démoniaques du pouvoir. C’est pourquoi on ne trouve, dans l’œuvre de Dehio, aucune glorification de l’Etat et de son autonomie absolue, tandis que s’y dessine au contraire la conscience nette de la nécessité absolue de dépasser l’autonomie de l’Etat justement dans le but de sauvegarder les valeurs fondamentales de la culture européenne et de l’humanité.
Ayant rénové le schéma de Ranke et dépassé ses limites, Dehio a pu dégager, avec une lucidité que peu d’autres historiens ont su égaler, les conséquences de la naissance des Etats nationaux modernes en Europe
En face des bouleversements que le nationalisme a provoqués en Europe au cours de notre siècle, l’orientation prédominant en histoire soutient, comme nous l’avons dit au début, qu’ils sont le produit d’une déviation de la véritable idée de nation. En effet cette idée avait été conçue par ceux qui la formulèrent à l’origine en termes cosmopolites, donc comme un moyen de faire fraterniser les peuples en mettant fin aux contrastes entre les Etats, contrastes qui étaient au contraire liés à l’existence des monarchies absolues. Selon cette conception le nationalisme serait donc tout bonnement le contraire de l’idée de nation, puisque l’idée de nation implique logiquement le respect de l’indépendance de toute nation.
Ce prolongement de l’idéologie de Herder et de Mazzini jusqu’à notre époque est définitivement démasqué par l’œuvre historique de Dehio. Se rattachant aux études, de Friedrich Meinecke, qui déjà vers la fin de la première guerre mondiale avait commencé à parcourir la voie qui mène de l’Etat national au cosmopolitisme, notre auteur détecte, entre la création des Etats nationaux et la politique impérialiste de notre siècle, avec toutes les conséquences qu’elle entraîne, non pas un fossé mais un lien étroit de continuité historique. La naissance des Etats nationaux fut en effet fatale pour l’Europe parce qu’elle rongea les bases du fonctionnement du système européen. Depuis des siècles, le frein le plus puissant contre les débordements de la politique de puissance était constitué non seulement par les idéaux cosmopolites, fruit de la culture européenne commune, mais aussi par le fait que les moyens réels de puissance étaient limités, si bien qu’ils ne furent, jamais et nulle part, suffisants pour détruire l’équilibre de la force en instaurant une monarchie universelle. Mais cette situation de faiblesse relative des entités étatiques commença à se modifier de façon substantielle à partir du moment où, en concomitance avec le processus de nationalisation des Etats européens, s’entrouvrirent les portes qui, de par leur fermeture, avaient jusqu’alors tenu les peuples loin de la participation à la politique de puissance. L’introduction de la conscription générale, possible seulement dans le cadre de l’Etat national, et les moyens rendus disponibles par la technique moderne, multiplièrent de façon inouïe l’efficacité militaire des Etats, avec l’inévitable conséquence de rendre les relations internationales plus tendues. De sorte que le vieille logique du système européen des Etats, toujours en balance entre la tentative d’hégémonie et le maintien de l’équilibre et périodiquement rompu par la guerre, non seulement survécut, contrairement aux espérances des prophètes des idées nationales, mais augmenta progressivement en violence, pour aboutir tragiquement enfin aux guerres impérialistes.
A la lumière d’une perception si claire des conséquences de la fondation des Etats nationaux dans le cadre du système européen, Dehio est en mesure d’exprimer à propos de la révolution de 1848 des considérations aiguës, qui se placent sur la même ligne d’interprétation que l’analyse classique de Namier,[7] tandis que par ailleurs l’œuvre politique de Bismarck lui apparaît elle-même sous un nouveau jour. S’adressant à ceux qui veulent attribuer à l’échec de la révolution de 1848 le début de ce que l’on a appelé la « dégénération » de l’idée de nation, il observe justement : « Quelle conclusion inconsidérée que celle de dire qu’une victoire de la démocratie nationale aurait pu épargner à l’Europe de futures luttes ! La Révolution française avait bien remplacé la machine gouvernementale de l’Ancien Régime par une machine nouvelle et beaucoup plus terrible ! Les forces de la vie moderne, qui se manifestaient instinctivement dans les mouvements populaires, tendaient au fond à l’expansion. Elles ne pouvaient pas l’obtenir par dés moyens pacifiques dans le continent resserré. Leur victoire, en 1848, aurait facilement pu avoir une suite de guerres ardentes de peuples qui, quant à leur force destructrice, auraient laissé loin derrière elles les guerres de cabinet, brèves et conduites froidement, des vingt années suivantes ».[8] Et dans la politique de Bismarck, qu’il n’hésite pas à reconnaître comme conservatrice, il voit l’expression d’une sage raison d’Etat, dont le « Chancelier de fer » fut le dernier champion et sans laquelle l’ancien monde européen se serait peut-être écroulé quelques dizaines d’années plus tôt. « Mais qui peut dire, affirme-t-il, quelles explosions de forces informes a quand même empêchées Bismarck ; quels pouvoirs dangereux auraient pu prendre la place de la monarchie prussienne ? L’impulsion vitale, qui fermentait mystérieusement dans la nation renouvelée qui se précipitait dans la civilisation, ne fut pas produite par lui. Il l’a guidée, mais aussi endiguée. Il dominait le problème posé en 1848, et manœuvrant hardiment et selon l’occurrence, il recueillait ce vent de tempête dans la voile du navire de l’Etat : l’homme d’Etat se contentait de tenir le gouvernail. Après 1872 il l’orienta rigoureusement vers la conservation de ce qui avait été obtenu en luttant ».[9]
Ce jugement mesuré trouve une confirmation ultérieure dans son admirable exposition de l’ensemble des conséquences que l’avancement progressif des revendications libérales, démocratiques et sociales, favorisé par la révolution industrielle, a déterminé dans les Etats du continent. A cet égard on a souvent tendance à considérer comme un pur enrichissement toutes les améliorations que l’Etat moderne a reçu avec les afflux successifs des idées libérales, démocratiques et sociales. En bien, Dehio a su comme peu d’autres voir le revers de la médaille, c’est-à-dire mettre en lumière la façon dont ces développements ont dressé devant la raison d’Etat des forces dont elle n’a plus été complètement maîtresse.
D’une part, l’intégration de classes sociales de plus en plus nombreuses dans la vie de l’Etat, en raison du fait que les luttes des classes, ont été progressivement surmontées, a contribué à accentuer le caractère bureaucratique et centralisé de l’Etat continental. Ceci a évidemment renforcé les bases pratiques de la politique de puissance et par conséquent des phénomènes du nationalisme et du militarisme, auxquels les classes dirigeantes libérales, démocratiques, et socialistes se sont progressivement adaptées, trahissant leur propre inspiration originaire universaliste. D’autre part l’étroitesse et le caractère fermé des Etats continentaux, en contraste avec l’ouverture des vastes sociétés insulaires, a représenté un obstacle insurmontable, à une époque plus récente, à l’accomplissement complet de la révolution industrielle et technologique, et par conséquent à la satisfaction des attentes légitimes des masses que les premières phases du développement de la civilisation moderne avaient mises en mouvement. C’est pourquoi, tandis que dans les vastes espaces insulaires ouverts la société industrielle moderne a pu s’affirmer harmonieusement et progressivement, sans provoquer de contrecoups destructeurs, le même processus s’est trouvé embouteillé dans les ruelles que constitue la division en Etats nationaux bureaucratiques et militarisés. On a cherché à sortir de la crise qui en est résultée en empruntant la vieille voie de l’expansion impérialiste, avec, come résultat, les deux dernières terribles guerres d’hégémonie européenne.
Le caractère d’essentialité et en même temps d’acuité profonde pour lesquels on admire la description de ce processus que nous offre Dehio, ne peuvent pas ne pas nous rappeler les considérations d’Einaudi sur ce même problème dans son célèbre discours sur « La guerre et l’unité européenne ». S’occupant des deux dernières guerres mondiales et, à l’encontre de toutes les explications traditionnelles, indiquant le problème de l’unité européenne comme étant leur cause, Einaudi a mis en évidence dans les mêmes termes que Dehio le noyau central de cet enchaînement historique, à savoir la contradiction entre la tendance à la désagrégation nationale propre au système européen des Etats et l’exigence historique de fonder de vastes ensembles politiques continentaux et supranationaux, contradiction qui peut être résolue soit par le système de l’hégémonie, soit au moyen de la libre fédération des peuples européens.
Comme Einaudi, Dehio aussi voit dans le dépassement de la division de l’Europe en Etats nationaux souverains, c’est-à-dire dans le dépassement d’une institution historique, l’Etat-nation, que l’histoire elle-même a condamné sans appel, l’unique possibilité qu’a l’Europe de survivre à l’époque des puissances de dimensions continentales. Et cette conviction, Dehio l’exprime avec une puissance de représentation sans égale grâce à la comparaison rétrospective des Etats nationaux européens avec les « polis » de la Grèce antique qui, justement parce qu’elles étaient incapables de surmonter leur propre fractionnement, furent supplantées par un grand empire.
 
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Bien que Dehio, en suivant la méthodologie de Ranke, garde constamment présente à son esprit l’histoire de l’Europe dans son ensemble, la partie centrale de ses recherches historiques est dédiée aux vicissitudes de l’Etat national allemand, dont il a été, on peut le dire sans crainte d’exagérer, l’interprète le plus perspicace et le plus profond.
La recherche des racines profondes de l’aventure impérialiste à travers laquelle l’Allemagne moderne a bouleversé l’Europe et le monde constitue l’un des thèmes les plus passionnants et les plus discutés dans le cadre de l’historiographie moderne, même s’il a rarement été abordé avec une sévère mentalité critique. Mise à part l’historiographie d’orientation radicalement marxiste, dont on doit reconnaître le caractère rigoureusement scientifique dans sa façon de poser les problèmes mais aussi la limitation unilatérale des conclusions tirées, en raison de l’absence complète de la catégorie de la raison d’Etat de son horizon méthodologique, le reste de l’historiographie nous frappe en effet par l’absence presque totale de critères d’information satisfaisants dans ses enquêtes. Dans ce domaine la méthode de l’histoire des idées occupe une position importante ; en effet, remontant de l’empirisme philologique aux idées considérées comme des schémas explicatifs des faits, elle fournit des interprétations qui, quand elles ne sont pas tout à fait arbitraires, sont pour le moins partielles. Ceci parce que l’évolution des idées ne représente qu’un aspect, aucunement privilégié, de l’évolution historique dans sa totalité.
Mais une façon de voir qui est peut-être encore plus répandue est celle qui s’appuie sur la mise en évidence de l’« essence » ou « âme » des peuples (dans le cas en question l’« âme démoniaque » de la nation allemande), qui gâte, du moins en partie, même l’œuvre d’un historien tel que Meinecke, plus précisément « La catastrophe de l’Allemagne ».[10] Si l’on se base sur ce critère, quand on passe de la chronique à l’interprétation historique, on ne sait pas faire autre chose que parler d’un fond originel du peuple allemand, d’une volonté que l’on n’aperçoit dans aucun organe politique déterminé et dans aucune action de caractère empirique, mais qui constitue cependant l’ultime fil conducteur de tous les événements particuliers que la chronique a relevés. Mais de cette façon, on finit, sans même s’en rendre compte, par justifier l’impérialisme allemand, avec tous ses méfaits, du moment que l’on admet l’existence de cette essence, de ce caractère originel duquel se dégagerait, avec la nécessité du « fatum », la vie historique du peuple allemand. Et ce point de vue trouve un appui dans l’histoire des idées elle-même, quand celle-ci est construite par des historiens imprudents, qui, voulant mettre en lumière la « continuité » de l’esprit allemand, insèrent dans une même ligne de déroulement Luther, Kant, Hegel, les romantiques et ainsi de suite, voyant en chacun d’eux, à sa façon, un précurseur de Hitler. Un jugement plastiquement convaincant a été formulé à l’égard de ces généralisations par l’historien suisse Walter Hofer,[11] qui a défini cette catégorie d’historiens comme les « terribles simplificateurs » de l’historiographie.
Or, ce qui, sur le plan méthodologique, éloigne de la façon la plus évidente l’œuvre de Dehio de ce genre d’historiographie, c’est son intention déclarée de faire une œuvre d’histoire politique et non pas d’histoire de « l’esprit allemand » ou autre chose du même genre. Sa recherche pointe donc directement au cœur des événements politiques en question, à savoir à la raison d’Etat, qui n’est pas une hypostase abstraite mais une cristallisation historique réelle dont le contenu est déterminé par les impulsions provenant des différents secteurs de l’activité humaine et en particulier de l’équilibre de la balance internationale de la puissance. Et c’est précisément la mise en évidence du contenu de la raison d’Etat, d’abord de l’Etat prussien, puis de l’Etat national allemand, qui constitue, pour lui, la voie à travers laquelle on peut arriver à éclairer de façon substantielle les événements historiques qui se sont déroulés sur cette aire.
L’évaluation du matériel recueilli, que Dehio accomplit selon ce critère d’information, l’amène lui aussi à reconnaître la continuité de l’histoire prusso-allemande. Et il considère cette continuité comme étant incorporée à une « raison d’Etat militariste », produit de la position géographique malheureuse de la Prusse d’abord, puis de l’Allemagne ; position qui les exposait à être attaquées sur plusieurs fronts et qui, pour cela même, les obligeait à maintenir une centralisation accentuée et un appareil militaire puissant, avec toutes les conséquences inévitables que comporte un tel état de choses. Les résultats les plus évidents ont été le raidissement sous forme hiérarchique de la structure sociale et la prédominance absolue des méthodes autoritaires dans les rapports entre le citoyen et l’Etat, données qu’aucune réforme politique et sociale n’a jamais su effacer substantiellement. Dans ces conditions, le but principal de c’e genre d’Etat, vers lequel convergeaient toutes les données du système, a toujours été une politique étrangère dynamique dans laquelle les succès visibles constituaient l’unique justification de cette entreprise de puissance ; mais pour atteindre ces succès des moments de repos étaient nécessaires. Ce lien fatal a marqué l’histoire prusso-allemande jusqu’à Hitler et a laissé naturellement une trace profonde dans la mentalité de l’homme ordinaire, conditionnant la naissance de l’esprit de soumission bien connu et du respect absolu pour l’autorité ; et c’est un simplisme grave que d’attribuer cet état de choses de façon directe et principale à la religion luthérienne. Cependant il s’agit de dispositions et d’attitudes qui n’ont rien de naturel et d’originaire, mais qui sont au contraire le produit de conditions historiques précises et qu’on peut facilement mettre en lumière.
Tel est donc le contexte pertinent au sein duquel sont recherchées les racines de la politique d’hégémonie de l’Allemagne. Mais, sur le plan concret, de quelle façon commença et se déroula le processus historique qui pivote sur la tentative d’hégémonie de l’Allemagne ? Dans le cadre de la continuité de l’histoire prusso-allemande et de celle du système européen des Etats, l’événement fatal, l’événement qui a mis en crise de la façon la plus directe le concert européen des puissances, c’est, selon Dehio, la création de l’Etat national allemand. La concentration inouïe de pouvoir qu’elle fit surgir juste au centre du continent, la méfiance peureuse et les contre-mesures pratiques qu’elle provoqua dans les autres Etats qui décelèrent promptement la présence menaçante du colosse allemand, tout cela joint à la dynamique de l’expansion économique et démographique prédestina en effet dès le début, selon les lois du système européen, l’Allemagne au rôle de nouveau prétendant à la suprématie continentale après les tentatives françaises et espagnoles des siècles précédents. Si cette potentialité ne se traduisit en actes que plus tard, ce fut dû essentiellement à la ferme volonté de Bismarck qui, hautement conscient des dangers qui pesaient sur la situation européenne sut, grâce à son immense autorité, maintenir la politique du Reich dans les limites de l’horizon continental européen. Mais lorsque ce guide sûr vint à manquer la voie fatale fut prise, et le pas décisif à cet égard fut la décision prise par l’Allemagne au cours des dix dernières années du XIXème siècle, de s’élever au rang de puissance mondiale, en mesure de traiter d’égale à égale avec les Weltnationen et en particulier avec l’Angleterre. Par cette décision et par les mesures pratiques qui la suivirent, en particulier, avec la construction de la flotte de guerre et l’expansion coloniale, commença le processus de réactions et de contre-réactions diplomatiques et militaires qui devait aboutir à la première guerre mondiale et à la première tentative d’hégémonie de l’Allemagne.
L’argumentation avec laquelle Dehio soutient cette thèse, non seulement met encore une fois en relief sa capacité sans égale d’interprétation, mais encore laisse apparaître de façon évidente la très forte, presque dramatique tension intellectuelle et morale avec laquelle, plus que pour toute autre question, il a traité ce sujet. Et cela n’a rien d’étonnant si l’on tient compte du fait que cet historien assista directement à la partie centrale de ces événements, non pas en tant que témoin muet et consterné (ceci n’advint que lors de la seconde phase, la phase hitlérienne du fanatisme hégémonique), mais en apportant sa participation théorique et pratique active. En effet la première tentative d’hégémonie se produisit dans des conditions qui d’une part permirent la libre discussion sur les fins et les moyens de la politique allemande, et d’autre part laissèrent subsister dans l’âme de bien des hommes sincères, la conviction qu’à l’expansion de la puissance allemande dans le monde pouvait correspondre la réalisation de valeurs éthico-politiques authentiques.
Portant son attention sur les polémiques de ces années-là (polémiques qui ne sont pas encore apaisées aujourd’hui), il entend avant tout tirer au clair le fait que la première lutte pour l’hégémonie en Europe ne fut pas le produit d’un plan allemand pré-ordonné et diabolique. Selon les intentions conscientes de la grande majorité de l’opinion publique et de la classe dirigeante, la politique étrangère du Reich visait à assurer à l’Allemagne une position d’égale à égales dans le concert des puissances mondiales, tout objectif d’expansion continentale étant exclu. Si la politique d’expansion hégémonique sur le continent prévalut ensuite fatalement, et de façon consciente et désordonnée pendant la guerre seulement, quand s’établit la dictature du général Ludendorff, cela est dû au fait qu’un tel développement était étroitement lié à la dynamique même de la politique de fond de l’Allemagne. En effet, en quoi consistait l’obstacle décisif à la réalisation des objectifs allemands, si ce n’est en la permanence de l’équilibre européen des puissances ? Et de quelle façon, sinon grâce à la conclusion victorieuse d’une guerre pour l’hégémonie européenne, l’Allemagne aurait-elle pu s’assurer une base de force continentale telle qu’elle lui permette de siéger, au même titre que les autres puissances, à la table où se prenaient des décisions d’importance mondiale ?
C’est dans cet enchaînement complexe de causes que s’encadrent les décisions successives qui entraînèrent enfin le Reich de Guillaume II dans une aventure impérialiste désespérée, les choix particuliers d’ordre pratique étant imposés par l’inévitable nécessité d’adapter les moyens au but désiré et la volonté et la capacité des hommes responsables de ces choix ayant une importance indéniable mais cependant pas décisive. Une telle vision de ces événements ne signifie pas l’acceptation d’un schéma de déroulement déterministe des faits, selon lequel tout ce qui est arrivé ne pouvait qu’arriver, et arriver de cette façon. En effet l’effort fait par l’auteur pour déceler les situations et les problèmes objectifs devant lesquels on se trouva en suivant une certaine ligne politique, et les choix qui étaient effectivement possibles dans ces conditions, apparaît clairement.
En persévérant dans cette voie l’analyse se fait à ce moment ultérieurement incisive par la mise en évidence des contradictions insurmontables en présence desquelles se trouvèrent au cours de ces événements les historiens de l’école de Ranke et avec la critique subtile (qui est aussi, du moins en partie, autocritique), qu’il élabore à l’égard de leurs thèses. Justement parce qu’ils étaient les héritiers de l’école de Ranke, ces historiens (parmi lesquels Dehio rappelle particulièrement Max Lenz, Hans Delbrück, Otto Hintze, Erich Marchs et Meinecke lui-même) se considéraient comme les uniques représentants de la science historique allemande et de ses aspirations à être à la fois universelle et nationale ; et effectivement, dans le chœur polyphonique de l’opinion publique ils apportaient la voix centrale dominante et certainement la plus écoutée. Or, étant donnée cette matrice culturelle, ils ne soutinrent la politique étrangère de l’Allemagne de Guillaume II dans son intention fondamentale d’élever le Reich au rang de puissance mondiale que parce qu’ils crurent pouvoir démontrer que cette politique n’était absolument pas en contraste avec la vision rankienne des rapports internationaux. Ils voyaient en effet émerger de la situation diplomatique tendue et dangereuse de ces années-là un système mondial d’Etats qui, à leurs yeux, aurait suivi les mêmes règles de fonctionnement que le vieux système européen et dans lequel l’Allemagne, après avoir détruit la prétendue hégémonie anglaise sur les mers, aurait occupé la place à laquelle elle avait droit. En réalité ce raisonnement fournissait la meilleure justification idéologique à l’impérialisme allemand, parce qu’il faisait apparaître la tendance de l’Allemagne à émerger en tant que puissance hégémonique en Europe comme une tentative de garantir un juste équilibre mondial, et par conséquent la liberté des Etats dans le monde contre les prétentions d’hégémonie de la Weltnationen, de même que le Royaume Uni avait garanti l’équilibre européen. Cette justification idéologique était beaucoup plus efficace que celle que fournissait par exemple le nationalisme exaspéré de la ligue pangermanique, parce qu’il était en mesure de grouper autour de l’impérialisme allemand cette opinion publique libérale et nationale, si répandue et si consistante alors en Allemagne, et qui n’avait pas rompu les ponts avec les valeurs universelles de la culture européenne.
L’erreur tragique dans laquelle tomba cette catégorie d’historiens fut donc celle de ne pas se rendre compte de la nature réelle de la puissance qui était en train de naître et que, nouveaux apprentis sorciers, ils avaient contribué à renforcer et à justifier aux dépens de leur propre responsabilité. C’est justement pour cette raison, et bien qu’ils aient su assumer parfois une attitude critique en face des événements les plus inquiétants qui accompagnaient inexorablement la marche de la puissance allemande dans le monde, qu’ils ne réussirent jamais à dépasser les limites d’un triste rôle de mouches du coche, de ceux qui, par leur protestation morale, couvrent les racines du mal au lieu de l’exposer aux regards dans ses contours nets et précis.
N’arrivant pas à se rendre compte de la nature éminemment agressive de la politique allemande d’armement naval, ils ne saisirent pas les véritables raisons de la tension avec l’Angleterre et de l’action connexe d’encerclement que le système européen produisait pour sa propre défense ; et ils attribuèrent au contraire une importance tout à fait disproportionnée à certaines gaucheries de la politique du Kaiser, qu’un observateur très perspicace comme l’est Lothian[12] (son analyse de ces événements concorde pleinement avec celle de Dehio) considère comme tout à fait secondaires. Et ils ne prirent pas plus clairement conscience de la réalité quand les développements hégémoniques de la politique de puissance, qu’ils avaient appuyée dans ses grandes lignes directrices, se manifestèrent sans équivoque. En face du phénomène de la lutte hégémonique qui venait de commencer, Delbrück, Hintze, Meinecke et les autres ne surent pas reconnaître que l’Allemagne n’avait pas d’autre alternative que de remporter une victoire complète, c’est-à-dire d’assurer son hégémonie sur l’Europe avec la négation radicale de toute valeur supranationale que cela impliquait, ou de capituler sans conditions. Ils choisirent donc une position de compromis, car c’est cela et pas autre chose que signifiait la recherche d’une paix négociée, d’une paix sans vainqueurs ni vaincus, accompagnée de la condamnation de la fureur hégémonique. Tout en reconnaissant qu’étant donné la situation, il s’agissait là d’une attitude courageuse et dictée, surtout en ce qui concerne Meinecke, par un attachement sincère aux valeurs de la paix et de la collaboration internationale, Dehio ne manque pas de faire remarquer que cette attitude ne touchait pas au problème fondamental ; c’était en substance une position stérile et velléitaire parce qu’elle condamnait l’exaspération du nationalisme et les objectifs démesurés que celui-ci se proposait, sans mettre en évidence la situation désespérée dans laquelle ils prenaient racine et les choix politiques faits par la société allemande dans son ensemble et qui avaient inexorablement conduit à cette situation. Le fait que l’appel des historiens libéraux-nationaux n’ait eu aucune prise sur le cours des événements et qu’au contraire ceux qui, Ludendorff en tête, soutinrent l’impérialisme hégémonique, aient pu imposer leur propre ligne d’action jusqu’à l’écroulement de la puissance allemande, rentre donc dans l’ordre logique des choses.
A ce point, quelqu’un pourrait objecter que, en raisonnant de la sorte, Dehio finit par justifier, par un esprit d’objectivité historique mal compris, n’importe quelle attitude, même la plus coupable. Il est facile de répondre à cette objection en faisant remarquer que Dehio est bien loin d’exclure la nécessité, pour un historien, d’émettre des jugements de culpabilité ; le fait est qu’il n’a pas l’intention de s’arrêter à ce stade, au moment où il se trouve à analyser des situations historiques desquelles émerge fatalement le dérèglement en face d’un vain appel à la modération. Dans ce cas le devoir le plus difficile pour l’historien éclairé, celui qui engage le plus sa responsabilité, consiste à mettre à nu sans préjugés les racines profondes du mal, car ce n’est que de cette façon que son œuvre peut être vraiment utile aux hommes qui agissent dans le présent, en leur indiquant les obstacles qui doivent être surmontés pour prendre la voie exacte.
La situation de l’Allemagne de Guillaume II à l’époque de la guerre d’hégémonie représente sans aucun doute un cas de ce genre. En effet dans cette situation les hommes qui avaient soutenu dans ses lignes directrices la politique de puissance du Reich (et pouvaient-ils se comporter autrement puisqu’il s’agissait d’une politique étrangère dont l’une des bases essentielles résidait dans le développement d’immenses énergies humaines et techniques à l’intérieur de la société allemande ?) étaient contraints à prêcher dans le vent quand se manifestaient, sans qu’ils fussent préparés à les accepter, les effets inévitables de cette politique, et par conséquent l’extrémisme le plus irrationnel et le plus autodestructeur émergeait dans une position de premier plan.
Et il faut reconnaître que la description de la politique de l’Allemagne de Guillaume II que Dehio fait en ces termes implique un courage intellectuel et moral bien plus grand que celui qui est nécessaire pour condamner le nationalisme exaspéré des pangermanistes, la politique de Ludendorff, la faiblesse et l’étourderie du Kaiser, et ainsi de suite. En effet il n’est pas difficile de comprendre que mettre en évidence sans préjugés la situation sans issue (ou n’ayant que des issues désespérées) dans laquelle se trouvait l’Allemagne met en question non pas tellement la politique d’un certain type de gouvernement ou d’un certain type de régime, mais la constitution même de l’Etat allemand. Est-ce que ces événements ne constituaient pas une confirmation ponctuelle des prophéties non écoutées de Humboldt, de Constantin Frantz, de Burckhardt, bref de ceux qui s’étaient opposés à la création d’un Etat national allemand parce qu’ils avaient justement compris que la formation d’une si puissante entité politique juste au centre de l’Europe aurait éliminé ce qui restait encore du vieux concert européen et ouvert la route à une anarchie internationale croissante ? Et est-ce que le fait d’en revenir maintenant aux jugements de ces savants et d’accepter à la lumière de leur sagesse la leçon des faits ne signifie pas mettre en question l’idée même de l’Etat national allemand ?
L’admission de ces douloureuses vérités est implicite dans l’analyse que Dehio a faite de l’histoire de l’Allemagne de Guillaume II jusqu’à son écroulement ; et en être arrivé jusque là, c’est indubitablement faire preuve de courage en même temps que d’acuité intellectuelle.
Ce même courage et cette même acuité d’interprétation soutiennent ses recherches sur la seconde phase de la tentative allemande d’hégémonie. Toutefois sa tâche a alors été plus facile, car en ce qui concerne l’expérience de l’Allemagne nazie le problème n’est pas de saisir les raisons pour lesquelles une politique extérieure qui ne se proposait pas consciemment des objectifs d’expansion sur le continent s’est transformée en une lutte pour l’hégémonie européenne, mais d’expliquer comment un mouvement politique qui avait comme but déclaré la conquête de l’hégémonie en Europe et était prêt à employer tous les moyens nécessaires pour arriver à ses fins, a pu conquérir les rênes du pouvoir en Allemagne et mettre en œuvre, jusqu’à son épouvantable conclusion, sa tragique expérience.
Même en face de ce problème, la première préoccupation de Dehio a été d’écarter les interprétations partiales ou simplistes, telles que celles qu’ont données les historiens de tendance marxiste et ceux qui attribuent une importance décisive à la dureté des conditions du traité de Versailles ou à la crise économique des années 1930. Fidèle à sa méthode historique il vise à saisir le processus historique en question dans sa totalité et, cherchant dans cette direction, il ne lui est pas difficile de voir dans la situation devenue désormais chaotique de l’équilibre européen des puissances, les racines profondes de l’aventure hitlérienne. Sortis de la guerre avec un héritage de haine réciproque profonde, mais aussi nettement affaiblis dans leur propre puissance, qu’ils soient vainqueurs ou vaincus, les Etats européens auraient pu se maintenir en paix et se diriger ainsi sans autre grave secousse vers leur propre déclin en tant qu’Etats nationaux souverains, si les grandes puissances extérieures avaient eu la volonté et la possibilité d’instaurer de façon définitive leur propre hégémonie sur l’Europe. Cela n’eut pas lieu parce que la Russie dut se replier sur elle-même pour se consacrer au terrible effort d’industrialisation et de création d’une société moderne, tandis que l’Amérique du Nord, pays de traditions insulaires enracinées, ne fut pas encore en mesure d’apprendre à fond le rôle impérial auquel l’évolution des rapports mondiaux de puissance l’avait désormais destinée. L’ancien jeu de l’équilibre européen put donc être repris dans une situation encore plus précaire et plus chaotique que celle de l’avant-guerre ; et dans de telles conditions il suffit d’une crise économique aux proportions énormes, avec l’aggravation des tensions sociales et politiques qui l’accompagna, pour ouvrir la voie du pouvoir à la force politique qui entraîna l’Allemagne dans sa dernière aventure impérialiste. Mais ce qui met nettement en évidence le fait que la crise économique et les luttes sociales qui en découlèrent ne furent pas la cause mais plutôt l’occasion de l’avènement du nazisme, c’est la constatation du fait que les mêmes problèmes, qui dans la vaste société insulaire américaine ouverte furent résolus dans le cadre des institutions démocratiques, trouvèrent, dans l’Etat continental, une réponse dans l’aventure hégémonique menée cette fois avec l’aide des systèmes totalitaires les plus perfectionnés. Et ceci parce que l’imposait la logique du système européen des Etats dans lequel l’Allemagne, malgré sa défaite, était restée l’Etat le plus puissant, n’étant plus contrebalancée par les autres Etats européens devenus trop faibles (y compris l’Angleterre), et les puissances mondiales ne l’ayant pas arrêtée à temps.
Dans ce contexte l’histoire de l’Allemagne nazie prend donc une clarté toute logique tandis que la découverte des facteurs déterminants de ce cours d’événements permet à Dehio de voir juste même en ce qui concerne la question discutée de la faute de l’Allemagne à l’égard des terribles événements qui ont accompagné la fin du système européen des Etats. A ce propos l’historiographie a en général assumé une attitude qui tient plus du plaidoyer de l’avocat que de la recherche scientifique. Bien que cette attitude soit en partie compréhensible, étant donné d’une part l’horreur que les méfaits nazis ont suscité et d’autre part la répercussion profonde et immédiate qu’un jugement historique concernant de tels événements a dans la conscience d’hommes qui y ont assisté directement, on ne peut cependant pas la considérer comme une attitude tout à fait ingénue et désintéressée. Il est en effet très évident que dans bien des cas elle est également imputable à la volonté de défendre des intérêts concrets de pouvoir. On peut s’en rendre compte à propos de la polémique (qui, dans l’historiographie concernant la question de la faute de l’Allemagne, occupe, avec les nuances les plus diverses, la place centrale) entre ceux qui tendent à mettre l’accent de façon exclusive sur les fautes de Hitler et des nazis, et ceux qui mettent au contraire en évidence les fautes de la nation allemande dans son ensemble. Il est évident que dans le premier cas on vise à obtenir un meilleur traitement de l’Etat allemand de la part des puissances victorieuses et par conséquent à reconquérir progressivement des positions de puissance perdues, tandis que derrière l’autre jugement se cache l’intérêt à maintenir l’Allemagne dans des conditions d’infériorité.
Mais, conditionnement idéologique mis à part, poser le problème en ces termes est de toute façon une erreur. En effet, s’il est juste de reconnaître avant tout les fautes de Hitler, il est par ailleurs tout à fait antihistorique de négliger les conditions générales qui lui ont permis d’accomplir ses méfaits ; d’autre part, dire que ces conditions générales ont été créées par la méchanceté innée de la nation allemande n’a guère de sens, pour peu que l’on considère, à part les observations déjà faites quant au caractère a-scientifique et arbitraire de telles thèses historiographiques, qu’en raisonnant de telle sorte on attribue au peuple et à sa volonté consciente un degré d’influence sur les décisions d’un Etat, ce qui n’est pas du tout réaliste. Le peuple n’est en effet qu’une partie de la réalité complexe qui constitue un Etat ; pour comprendre à fond l’expérience historique d’un Etat il faut tenir compte du degré de développement économique et social qu’il a atteint, de ses institutions politico-juridiques, de la position qu’il occupe dans le cadre des rapports internationaux et enfin des problèmes qui dérivent de ces conditions générales. Il ne sera pas difficile alors de constater historiquement que, quand un peuple se trouve aux prises avec des problèmes de pouvoir qui ne permettent que des solutions désespérées et sans mesures, ces problèmes induisent à des choix irrationnels et favorisent par là même la montée de forces politiques et sociales qui s’en font le soutien.
Cette réalité ressort en termes clairs et précis de l’analyse de Dehio, laquelle ne se termine pas par une absolution générale car les coupables restent tels pour lui et aucun artifice dialectique ne peut transformer en nécessité historique ce qui est au contraire une faute morale nette et individuelle. Mais justement parce qu’il vise à atteindre à une vision plus profonde et par conséquent qui l’engage davantage, à propos de la question de la faute de l’Allemagne, il va au delà du plan de la simple détermination des fautes des particuliers. De ses considérations historiques il se dégage en effet un tableau impressionnant de la nature objectivement démoniaque de l’Etat allemand, un tableau rendu encore plus frappant, bien que plus trouble, par le rappel de la continuité de l’histoire prusso-allemande de Frédéric II à Hitler. Et l’expression « démoniaque » que certains jugeront peu scientifique, peut légitimement être employée pour caractériser l’expérience historique d’une formation d’Etat comme le fut la formation prusso-allemande, gouvernée pendant tout le temps qui va de son ascension à son écroulement par une raison d’Etat militariste qui a créé un abîme infranchissable entre la culture et la politique et qui a de ce fait rendu toujours vaine la tentative des forces de la culture et de la raison d’y introduire une civilisation politique authentique.
Cette vision, qui refuse justement d’attribuer des fautes à la nation allemande dans son ensemble, constitue en revanche l’acte d’accusation le plus formidable et le plus convaincant qui ait jamais été formulé contre l’Etat allemand et c’est justement pourquoi elle trouve son prolongement naturel dans une position aussi radicale et courageuse à l’égard de la problématique politique contemporaine de l’Allemagne. Parmi les historiens allemands contemporains, Dehio est en effet celui qui a affirmé de la façon la plus nette la nécessité urgente de dépasser définitivement l’Etat national souverain allemand et qui a soumis à une critique implacable tout projet de réunification allemande qui ne s’insère pas dans le cadre de l’unité du monde européen et occidental. En soutenant ces arguments il a démasqué non seulement les thèses des nationalistes mais aussi les thèses des neutralistes de droite et de gauche, plus séduisantes, donc plus dangereuses, qui soutiennent que cette réunification interdite à une Allemagne insérée dans le système défensif atlantique et européen peut au contraire être obtenue par une Allemagne neutre et pacifique. C’est surtout contre ces trompeuses illusions que Dehio ne s’est jamais lassé de rappeler que toute politique qui part de la considération du problème de la division de l’Allemagne comme d’un problème qui peut être résolu sur un plan purement national ne peut qu’entraîner les Allemands dans des aventures fatales, sans que ce problème en ait pour autant la moindre chance d’être résolu.
Il est donc permis de remarquer à ce propos comment la conscience lumineuse qu’a Dehio du développement de l’histoire conduit dans ce cas à une position politique courageuse et lumineuse.
 
***
 
Avec ces dernières considérations nous en sommes arrivés au moment d’examiner directement la conception générale de Dehio au sujet de l’ensemble des problèmes politiques contemporains, après quoi notre analyse de sa pensée historico-politique pourra être considérée comme terminée. Si nous voulons dresser dans ses grandes lignes un tableau de cet aspect de son œuvre (tableau qui ne prétend pas du tout être complet) je crois que nous pouvons commencer par observer qu’il n’est pas tout à fait satisfaisant et que par conséquent on ne peut pas l’accepter avec l’admiration reconnaissante avec laquelle on suit au contraire ses interprétations de l’histoire passée. Sur les directives politiques fondamentales qui émergent de notre époque, à savoir sur la nécessité de surmonter la division de l’Europe en Etats nationaux souverains, c’est-à-dire la division de l’humanité, et sur le rejet de toute tentative de réunification allemande sur un plan exclusivement national, il s’est exprimé, comme nous l’avons déjà dit, de façon claire et perspicace. Cependant il n’a pas su tirer de ces jugements toutes les conséquences théoriques et pratiques qu’ils impliquent et cela parce qu’il a superposé à ces jugements une représentation générale de la situation contemporaine qui pivote sur l’indication du contraste insurmontable qui existe entre la démocratie et le communisme, entre le monde occidental et le monde oriental, comme étant le problème central de notre époque auquel tout autre problème est subordonné.
Ceci constitue, à mon avis, une grave limite de la conception politique de Dehio, et comporte la déformation de valables en elles-mêmes ; mais avant de prendre en considération les conséquences de cette conviction il convient de la et de mettre en vue ses fondements.
La vision d’un monde dominé par l’irrémédiable conflit entre Occident démocratique et Orient communiste émerge de son œuvre historique, dans laquelle le système mondial bipolaire apparaît comme le résultat final d’un cours historique de plusieurs siècles caractérisé par l’opposition entre la tendance au fractionnement et à l’anarchie sur le plan européen et la tendance à l’unité sur le plan mondial. Après la conclusion de la dernière guerre d’hégémonie européenne l’Europe a définitivement cessé de constituer un obstacle à l’égard de la tendance à l’unification du globe, favorisée et de plus en plus par le développement de la civilisation. Mais à sa place se présente un nouvel et puissant obstacle : la Russie soviétique qui, avec sa tendance innée à l’expansion continentale, renforcée maintenant de façon décisive à l’intérieur par un système totalitaire perfectionné, et à laquelle aucun Etat européen ne peut plus faire obstacle, incarne jusqu’à ses ultimes conséquences le principe de l’Etat continental et sa logique impérialiste. Dehio observe : « De nouveau, le principe continental et le principe insulaire se trouvent face à face et ils s’y trouvent simplifiés et potentialisés au dernier degré à l’échelle mondiale. A un pôle, la Russie, héritière de toutes les grandes puissances européennes continentales des siècles passés, et qui, partant de leur tradition, se lance dans le monde, et à l’autre pôle l’Union qui s’étend dans le monde à partir de la tradition insulaire européenne ».[13]
D’après ce point de vue, la conclusion implicite de Dehio est que c’est seulement par la victoire du monde occidental guidé par la puissance américaine et par le principe de la démocratie de tradition insulaire sur le monde oriental dominé par la Russie communiste, que pourra être éliminé le dernier obstacle qui s’oppose à l’union de l’humanité. Alors qu’il affirme explicitement que la lutte contre le communisme, tant sur le plan des rapports de puissance que dans le cadre de la politique intérieure, constitue le devoir principal de notre époque caractérisée non plus par le heurt des différents égoïsmes d’Etat, mais par l’opposition entre deux conceptions différentes concernant les bases de la future unité du monde. Et il est évident que dans le cadre de cette vision d’un monde divisé, non pas tellement par les raisons d’Etat en contraste que par des principes différents quant à l’organisation de la société, lesquels déterminent de puissants groupements politico-idéologiques dépassant les barrières des Etats dans une mesure telle qu’elle n’avait jamais été atteinte jusqu’à maintenant, la possibilité que présente le processus historique de porter à la formation d’un nouveau système pluripolaire de puissances mondiales, dont la politique serait guidée comme dans le vieux système européen des puissances, en premier lieu par le simple intérêt de puissance et en second lieu seulement par la solidarité idéologique, n’est même pas prise en considération. Aux yeux de Dehio cela ne peut apparaître que comme un retour à une situation historique désormais définitivement dépassée par le cours des événements.
Tel est le tableau général de la situation historique actuelle et de ses tendances évolutives qui sert de base à la conception que notre auteur se fait des problèmes politiques contemporains. Bien qu’il ne soit pas difficile d’y trouver certains points faibles, que nous signalerons plus loin, on doit admettre que nous nous trouvons en présence d’une construction intellectuelle qui est loin d’être improvisée et qui s’appuie sur des bases historiques sérieuses. On ne peut cependant pas négliger d’observer que ce ne sont pas seulement ces considérations historiques qui déterminent son jugement à propos de la situation actuelle car il est évident que celui-ci est aussi influencé de façon décisive par des convictions idéologiques précises qui n’ont guère à voir avec la froide analyse historique. Ceci devient clairement évident quand il met sur le même plan le système communiste et le totalitarisme nazi-fasciste ; et il tire de cette évaluation la vision d’un contraste absolu entre communisme et démocratie, contraste qui ne pourra être surmonté que par l’anéantissement de l’un des deux systèmes de la part de l’autre, toute possibilité d’évolution du communisme vers des formes de démocratie et de libéralisme étant exclue. Ces observations relèvent du fanatisme idéologique plutôt que de l’analyse politique objective et donnent indubitablement raison à ceux qui, en Allemagne et ailleurs, lui ont reproché des vues conservatrices.
En effet, une certaine mentalité conservatrice est à la base des jugements politiques de Dehio, et cela apparaîtra peut-être encore plus nettement si l’on cherche à en découvrir les racines. Je pense à ce propos que ceux qui en voient l’explication dans l’attitude spirituelle de Dehio à l’égard de la civilisation ont raison.[14] En effet, Dehio ne considère la civilisation ni comme un phénomène technique (donc pour cela même politiquement neutre) dont les conséquences peuvent être positives ou négatives selon le contexte historico-politique dans lequel elle se déroule, à savoir, en dernière analyse, selon le comportement concret des hommes, ni comme un phénomène historique progressif. Elle lui apparaît au contraire comme une force démoniaque qui tend objectivement à détruire l’intériorité de la conscience, à rendre relatives les valeurs métaphysiques auxquelles, en tant que catholique, il rapporte la liberté de l’individu et à annuler la responsabilité individuelle dans un monde fait de déterminismes.
Or, (et je laisse à d’autres le soin d’évaluer le mérite de cette conception idéologique) il n’est pas difficile de comprendre que cette attitude peut produire des conséquences à l’égard de l’analyse historique et politique même, dans la mesure où l’incidence d’un facteur historique déterminé sur le cours de l’histoire est déformée, donc fétichisée, au risque de laisser dans l’ombre les causes les plus profondes et les plus déterminantes des événements.
Cette observation n’est pas casuelle. Tout d’abord il faut répéter bien fort que l’œuvre historique de Dehio, justement à cause de son sens historique aigu et de sa rare honnêteté intellectuelle, a su éviter les extrapolations simplistes que permet une telle attitude intellectuelle. On ne peut pas dire la même chose à propos d’autres historiens (et en particulier à propos de Gerhard Ritter) qui, n’ayant pas eu le courage de notre auteur pour dénoncer jusqu’au fond la nature démoniaque de l’Etat national et sa responsabilité directe dans les expériences les plus négatives de notre siècle, ont trouvé commode d’attribuer beaucoup de ces maux à la « déshumanisante » civilisation technique moderne. Il faut au contraire faire un autre raisonnement à propos des jugements politiques contingents de Dehio. Ici est en effet évident le lien qui existe entre l’évaluation fétichiste du communisme et l’attitude négative à l’égard de la civilisation. Une attitude plus positive et plus objective à l’égard de ce phénomène lui aurait permis de considérer le communisme comme une méthode impitoyable et même inhumaine d’introduire la civilisation moderne, base irremplaçable de tout progrès politique et spirituel ultérieur, dans des pays arriérés ; et s’il avait adopté ce point de vue il aurait pu émettre un jugement plus compréhensif du sysitème communiste en tant que phase de transition douloureuse et tragique vers des formes plus humaines de vie sociale et politique. Rien de tout cela. Au contraire, pour les raisons idéologiques que nous avons dites, le communisme s’identifie à ses yeux avec la civilisation dans ses conséquences logiques et extrêmes, en somme avec un phénomène aux caractères démoniaques et qui, avant même d’être scientifiquement étudié, doit être idéologiquement repoussé. Par conséquent les possibilités qu’a le régime communiste, une fois dépassées les phases les plus difficiles de l’industrialisation forcée, d’évoluer vers des formes de gouvernement plus libérales et de perdre pour cette raison même ses traits agressifs marqués à l’égard de l’extérieur, ne sont même pas prises en considération ; et la lutte à mort contre ce régime apparaît comme la conclusion logique de cette façon de voir.
Tels sont donc, en termes essentiels, les fondements historiques et idéologiques de la conception politique générale de Dehio. Il s’agit maintenant de considérer les conséquences qui en dérivent quant à la prise de conscience des problèmes particuliers et spécifiques et des devoirs en présence desquels se trouvent ceux qui agissent dans le cadre de l’horizon historique actuel.
Commençons par la situation des rapports mondiaux de puissance et par les responsabilités politiques qui en émergent.
Dehio a justement vu dans l’existence d’un système mondial bipolaire un symptôme de la tendance à l’unification mondiale et il a aussi justement vu, dans la tension entre bloc occidental et bloc oriental inhérente à ce système, l’obstacle principal auquel se heurte cette tendance ; cependant les motifs fondamentaux de la tension mondiale lui ont échappé. C’est-à-dire qu’il ne s’est pas rendu compte du fait que, depuis qu’en Russie a commencé le « dégel » (mais évidemment il ne reconnaît pas ce processus) le heurt russo-américain ne dérive plus en premier lieu de la volonté des dirigeants soviétiques de faire la révolution mondiale, mais avant tout des caractères objectifs de rigidité et de précarité, de l’équilibre à deux. S’il avait appliqué à l’analyse du présent les enseignements de Ranke avec la lucidité avec laquelle il les a appliqués à l’analyse du passé, il aurait bien pu comprendre qu’un tel système de rapports de puissance tend de par sa logique même a déterminer une tension continuelle et dangereuse, du moment que, faute de tierces puissances équilibratrices, les deux seules puissances qui garantissent l’équilibre se trouvent partout face à face dans le monde, et chaque partie du monde devient un élément de sa propre sécurité auquel on ne peut pas renoncer. Ceci implique la formation d’un équilibre extrêmement rigide dont la polémique entre communisme et démocratie ne représente pour une grande part que le reflet idéologique, et détermine, pour des raisons évidentes, une situation de forte tension à l’intérieur même des grandes puissances. Les produits les plus évidents de cette tension intérieure sont, d’une part les difficultés que doit affronter le processus de déstalinisation, d’autre part l’apparition d’une attitude nationaliste inquiétante au sein de la politique américaine.
Or, il est évident que la situation ne peut être surmontée de façon positive par la victoire d’un bloc militaire sur l’autre, comme donne l’impression de le croire Dehio, oubliant que cela comporterait la destruction nucléaire ; mais au contraire au moyen de l’instauration d’un équilibre pluripolaire plus stable et plus élastique de puissances mondiales, c’est-à-dire d’un équilibre basé non seulement sur les deux grandes puissances qui existent déjà, mais aussi sur l’apport substantiel des deux puissances qui sont en train d’émerger : la puissance européenne et la puissance chinoise. Et il ne s’agit pas ici d’une simple spéculation théorique, mais au contraire d’une interprétation objective de la direction dans laquelle se meuvent des tendances qui sont déjà en acte dans la situation actuelle des rapports mondiaux de puissance. En somme, que Dehio le veuille ou non, l’histoire s’oriente déjà clairement dans le sens de la constitution d’un nouveau système mondial d’Etats, comme le prouvent les poussées vers l’indépendance de plus en plus efficaces des Européens et des Chinois. Et le véritable problème ne consiste donc plus à s’efforcer de tenir sur pied un équilibre désormais définitivement en crise, mais d’agir consciemment afin que le nouvel équilibre mondial en formation constitue dans la plus grande mesure possible la base de la lutte future pour l’unité de l’humanité. Et cela justement parce que Dehio nous a enseigné de façon particulièrement brillante à reconnaître, en dépit de la vision optimiste de Ranke, qu’un système d’Etats souverains et indépendants, pour objectivement préférable qu’il puisse être considéré par rapport à un autre système, représente cependant toujours une construction précaire, surtout à l’époque nucléaire. Il est évident que cette observation concerne directement les Européens, lesquels sont actuellement en mesure de choisir entre la construction d’un Etat fédéral, à savoir d’une société ouverte et dotée, de par sa structure même, d’une dynamique politique pacifique, ou la simple mise sur pied d’alliances d’Etats ou de patries, qui, pour se maintenir, ont justement besoin du mythe de l’« ennemi séculaire ».
Passant maintenant de la discussion concernant la signification qu’assume la construction d’une société démocratique européenne en égard à l’équilibre mondial à la discussion concernant les difficultés intérieures européennes qui retardent la naissance d’un Etat fédéral sur le vieux continent, on doit bien admettre que, même à l’égard de ce problème, les jugements de Dehio ne sont pas particulièrement convaincants.
Il convient de partir ici d’un extrait de notre auteur : « Le commun dénominateur de tous ces phénomènes désordonnés c’est le concept de l’agonie du système européen des Etats. Ce n’est qu’un amas de ruines, mais son esprit continue à vivre non pas tellement chez les hommes d’Etat, qui sont de plus en plus comme des officiers sans armée, mais dans la population dont les anciens instincts s’opposent à ce que les décombres puissent servir à édifier une nouvelle structure. Ainsi les décombres de ce pont écroulé émergent au milieu du fleuve, gênant la navigation sans réussir à constituer un gué utile pour passer d’une rive à l’autre ».[15]
Eh bien, au premier abord on est stupéfié de voir comment, après avoir mis en lumière de façon si magistrale, dans ce qui est peut-être le meilleur de ses essais, le fait que la base politique du processus d’intégration européenne est constituée par l’éclipse de fait des souverainetés nationales par suite de l’écroulement de l’équilibre européen des puissances, Dehio peut ensuite arriver à voir, dans les résidus de mentalité nationaliste des population européennes, un obstacle fondamental à l’accomplissement de l’unification du continent. En fait, c’est le contraire qui est vrai, car ce sont les tentatives des classes dirigeantes nationales qui constituent le principal obstacle au succès définitif de l’intégration européenne. Au contraire, les peuples européens, rendus de plus en plus interdépendants sur le plan économique, social et culturel par la force intégratrice de la civilisation, qui, en Europe, n’est plus gênée par la course pour la puissance, sont désormais prêts à se fondre en un unique groupement politique.
On se rend compte que cette déformation est loin d’être accidentelle, pour peu que l’on se rappelle les conditionnements idéologiques de ses argumentations politiques. Tout d’abord apparaît nettement un reflet conservateur d’ordre général dans ces assertions qui opposent les hommes d’Etat éclairés à la « populace vile et ignorante ». Mais, à part cela, c’est sans aucun doute son aversion primitive envers le communisme qui lui empêche d’apercevoir que le véritable ennemi de l’unification fédérale européenne est la classe dirigeante qui lutte pour la conquête et pour le maintien du pouvoir national. Il a en effet l’occasion de rappeler ailleurs que la stimulation principale à la tendance unitaire européenne doit être constituée par la nécessité de lutter contre le danger communiste, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur des Etats. On comprend bien que, sous une perspective si déformante, on peut prendre les amis pour des ennemis et vice-versa. Si la lutte contre le communisme est le devoir principal auquel tout autre devoir doit être subordonné, la collaboration entre les partis et entre les gouvernements nationaux assume une importance essentielle quelle que soit sa forme, contre le danger commun, tandis que la nécessité de réaliser une forme authentique d’unité européenne sur une base démocratique c’est-à-dire fédérale, et par conséquent l’organisation d’une lutte politique sur le plan supranational, dans ce but, semble un problème sans importance. C’est pourquoi nous voyons Dehio affirmer tranquillement qu’on peut se satisfaire même d’une union de type gaulliste !
A ce point il faut observer que, même si telle n’est évidemment pas son intention, cette façon de poser le problème européen (qui rappelle une atmosphère de guerre froide à une époque où les problèmes se posent au contraire en termes très différents) risque de couvrir les pires intérêts de conservation nationale. D’abord, le contraste entre démocratie et communisme est l’un des thèmes les plus chers aux classes dirigeantes nationales, surtout dans leur secteur le plus conservateur et le plus réactionnaire parce qu’il constitue une excellente justification du pouvoir et de l’usage qui en est fait, comme le libéralisme, la démocratie et le socialisme, avec leurs limites idéologiques mentionnées, représentent des instruments de pouvoir de première importance pour les classes politiques nationales dans leur ensemble. En second lieu, derrière le mythe de la croisade anticommuniste, s’abrite commodément la renaissance des différents nationalismes européens et en particulier du plus dangereux de tous, du nationalisme allemand ; au sein des rapports actuels de force, ces nationalismes ne sont évidemment plus en mesure de poursuivre une politique autonome de puissance mais ils peuvent, alliés en communautés européennes ou atlantiques, apporter une contribution décisive à de nouvelles aventures de puissance.
Ces dangers objectifs qu’implique la conception politique de Dehio devaient être mis en évidence. Ceci fait, et voulant récupérer les justes proportions dans l’évaluation de son œuvre, nous ne pouvons qu’en conclure qu’il a été avant tout un grand historien. Dans le domaine spécifique de l’analyse historique il a accompli sa tâche de façon magistrale, c’est-à-dire qu’il a éclairé le passé avec une telle lucidité qu’on peut déduire de son œuvre la meilleure route à suivre vers l’avenir, sans crainte de se tromper, pour peu qu’on étudie cette œuvre sans quedes idéologies déformantes nous mettent des œillères.


[1] Cfr. Ludwig Dehio, Gleichgewicht oder Hegemonie, à p. 10 dans l’édition Scherpe, Krefeld, 1960.
[2] Cfr. en particulier l’essai VIII de The Federalist.
[3] Cfr. Leopold Von Ranke, « Politisches Gespräch », publié pour la première fois dans Historisch-politische Zeitschrift, Berlin, 1836.
[4] Cfr. John Robert Seeley, Expansion of England, publiée pout la première fois en 1883.
[5] Gleichgewicht oder Hegemonie, cit., p. 10.
[6] Cité par Friedrich Meinecke dans Die Idee der Staatsräson, à p. 452 de l’édition R. Oldenbourg, Munich, 1960.
[7] Cfr. Lewis B. Namier, The Revolution of the Intellectuals, Londres, 1946.
[8] Gleichgewicht oder Hegemonie, cit. p. 175-176.
[9] Gleichgewicht oder Hegemonie, cit. p. 194.
[10] Cfr. à propos de cette œuvre de Meinecke et en général à propos des limites de l’historiographie relative au problème allemand Mario Albertini, « La colpa della Germania (a proposito del processo Eichmann », dans Il Federalista, III, 3/4 (1961), pp. 178 à 187.
[11] Cfr. Walter Hofer, Geschichte zwischen Philosophie und Politik, Bâle, 1956, p. 15 et suivantes.
[12] Cfr. Lord Lothian, Pacifism is not enough, nor patriotism either, Londres, 1935.
[13] Gleichgewicht oder Hegemonie, cit. 231-232.
[14] Cfr. A. Cavalli, « Ludwig Dehio », dans Le Fédéraliste, V, 3 (1963), p. 203 et 204.
[15] Cfr. L. Dehio, « Das sterbende Staatensystem », dans Deutschland und die Weltpolitik in 20. Jahrhundert, Fischer Verlag, Frankfurt/M - Hamburg, 1961, pp. 124-125.

 

 

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