XII année, 1970, Numéro 1, Page 19

 

 

L’Europe pour quoi faire ?*
 
FRANCESCO ROSSOLILLO
 
 
Depuis la dernière guerre, la société européenne est parcourue d’une aspiration vers des modes de vie sociale et d’organisation du pouvoir politique qui, donnant corps à une société plus libre et plus juste, encadrée par des structures politiques à la mesure de l’homme, aillent au delà des modèles russe et américain. Empreints de formes d’autoritarisme qui paraissent opposées, ceux-ci exercent en fait le même type de violence sur le libre développement de la personnalité des citoyens.
Seulement virtuelle et, de toute façon, limitée en extension tant que la libre expression de tout ferment idéal était freinée par la guerre froide, de plus en plus explicite et diffuse après que l’écran de la guerre froide eut disparu, cette aspiration antiautoritaire est devenue presque générale. Elle s’est exprimée surtout dans trois secteurs et à propos de trois problèmes cruciaux de la société européenne moderne : l’école, l’usine et le milieu naturel et urbain.
A l’école, elle s’est manifestée sous la forme d’une protestation contre le contrôle bureaucratique par l’Etat et le conditionnement par l’appareil productif qui, concevant l’école comme un instrument dont la fonction exclusive est de créer des citoyens dociles au pouvoir et intégrés à la structure économique de la société, ont imposé et imposent l’enseignement d’une culture pétrifiée et spécialisée et l’adoption d’une pédagogie autoritaire et répressive ; et d’une revendication d’authentique démocratie dans une école libre de tout encadrement bureaucratique et qui, par l’adoption d’une pédagogie moderne, fondée sur le dialogue quotidien des maîtres et des élèves, et l’enseignement d’une culture vivante et actuelle, mette au premier plan l’objectif du développement de la personnalité de l’étudiant au lieu de la mutiler arbitrairement.
A l’usine, elle s’est manifestée sous la forme d’une protestation contre des méthodes de gestion surannées qui foulent aux pieds sans raison la dignité humaine des travailleurs, et d’une revendication aussi bien du droit des travailleurs de s’approprier une plus grande part du produit de l’entreprise que de leur droit de participer, en tant que classe, à la programmation de la production à l’échelle nationale et, en tant qu’individus, aux décisions concernant l’organisation du travail à l’intérieur de l’entreprise et au contrôle de la gestion de l’entreprise en général.
Dans le milieu naturel et urbain, elle s’est manifestée sous la forme d’une prise de conscience diffuse, sans précédent par son ampleur dans l’histoire de la civilisation, de l’urgente nécessité d’une politique du territoire articulée, capable d’harmoniser la solution des problèmes du développement économique et celle des problèmes de la sauvegarde des valeurs naturelles et de la protection, ou de la restauration, de milieux urbains qui permettent le maintien, ou le rétablissement, de rapports communautaires entre les hommes, en bloquant le processus en cours qui conduit, par le développement anarchique en tache d’huile des villes et la destruction systématique du milieu naturel, à une déshumanisation progressive des rapports sociaux et de la vie individuelle. Cette prise de conscience s’exprime sous la forme d’une protestation contre la centralisation des décisions de politique territoriale, qui sert de couverture aux intérêts spéculatifs protagonistes de la destruction du milieu naturel et urbain et sous la forme d’une revendication du droit des communautés territoriales de discuter et de résoudre démocratiquement elles-mêmes les problèmes qui les concernent.
Ces aspirations et ces luttes antiautoritaires diffuses sont accompagnées de la conscience aiguë de la nécessité de réaliser une autre valeur inséparablement liée à toutes celles qui agitent aujourd’hui la société européenne : la paix. Alors même que l’humanité livre une grande bataille pour la libération de l’individu, pour la reconnaissance de sa dignité et de sa responsabilité, elle s’est dotée de moyens de destruction d’une puissance qui la rend capable, et la conscience n’en a jamais été aussi aiguë qu’aujourd’hui, de détruire n’importe quelle conquête de la civilisation en très peu de temps et de rendre ces conquêtes difficiles et incertaines dans la mesure où, faisant peser sur l’humanité la menace de la destruction, elles mobilisent une immense quantité d’énergies matérielles et morales qui sont soustraites aux grandes luttes contemporaines de civilisation.
 
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Ces ferments et ces revendications sont, d’une part, guidés par les valeurs que les grandes luttes politiques du dix-neuvième siècle ont fait surgir et doivent donc être interprétés comme la manifestation du besoin de poursuivre les révolutions libérale, démocratique et socialiste. Ces dernières et les ferments antiautoritaires et pacifistes actuels se situent par conséquent dans la même ligne d’évolution : celle de la prise en main progressive par l’homme de son destin, de l’humanisation progressive du pouvoir et, en général, des rapports entre les hommes. En effet les exigences qui agitent la société européenne d’aujourd’hui proposent à nouveau sous des formes différentes les grandes valeurs qui ont inspiré les idéologies du dix-neuvième siècle : la liberté individuelle contre l’arbitraire du pouvoir ; une plus grande participation des citoyens à la prise des décisions qui les concernent à tous les niveaux ; et une répartition plus juste de la richesse.
Mais, en même temps, les luttes en cours aujourd’hui en Europe ont fait surgir des perspectives de valeur nouvelles. Alors que les grandes idéologies du dix-neuvième siècle se donnaient comme objectif la libération d’une classe sociale — la bourgeoisie d’abord, puis le prolétariat —, le sens des inquiétudes actuelles — malgré la terminologie de classe dont usent souvent quelques uns des groupes qui les expriment, et qu’on peut expliquer sur la base de l’observation de Marx suivant laquelle tout mouvement historique a tendance à exprimer ses revendications en employant la terminologie de celui qui l’a immédiatement précédé — est celui de la libération de l’individu en tant que tel.
D’autre part, même la valeur de la paix, qui était pourtant présente dans l’horizon des idéologies libérale, démocratique et socialiste, n’est placée qu’aujourd’hui au sommet de l’échelle des valeurs ; ce n’est qu’aujourd’hui qu’elle est considérée comme une fin à atteindre en soi, alors que dans les grandes idéologies du dix-neuvième siècle elle occupait une position subordonnée et sa réalisation était considérée comme un sous-produit de l’instauration d’un ordre libéral, démocratique ou socialiste respectivement.
Cette transformation des perspectives de valeur, aujourd’hui en Europe, par rapport à celles qui marquèrent les grandes révolutions du dix-neuvième siècle, n’est pas arbitraire ; c’est le résultat de l’évolution des moyens matériels de production et des forces productives.
L’évolution des moyens matériels de production et des forces productives au cours du dix-neuvième siècle a eu pour résultat l’intégration progressive des classes sociales, ce qui ne signifie pas, assurément, que les injustices dans la répartition de la richesse en Europe sont aujourd’hui vaincues, mais que, les classes laborieuses ayant atteint un niveau moyen de revenu qui leur permet de mener une existence digne, la lutte des classes a dépassé sa phase violente et a cessé d’être le problème-clef de la vie politique. Autrement dit, le dix-neuvième siècle a en fait libéré les classes. Ce développement a donc créé la base matérielle de l’émergence d’une valeur nouvelle : la libération de l’individu par l’instauration de rapports sociaux communautaires, qui étaient impensables tant que la haine de classe élevait une barrière insurmontable entre prolétaires et bourgeois du même Etat, de la même ville, du même village.
D’autre part, ce processus qui a conduit à l’intégration des classes sociales n’a pas agi seulement en profondeur mais a commencé, au cours du vingtième siècle, à agir aussi en extension, c’est-à-dire à intégrer des populations d’Etats différents. Cette nouvelle direction du processus, qui s’est manifestée de manière particulièrement évidente en Europe où la contradiction entre le degré actuel de développement des moyens matériels de production et les dimensions des Etats nationaux, héritées du dix-neuvième siècle, est plus profonde, a eu deux conséquences apparemment opposées, mais en fait convergentes. D’un côté, avec le développement des moyens de communication et des armements qu’elle a produit, elle a rendu la guerre immensément plus destructive que dans le passé et, par conséquent, elle a pour la première fois fait apparaître la paix comme la condition indispensable d’un progrès quelconque de la civilisation.
De l’autre, en mettant en contact de plus en plus étroit et fréquent des peuples d’Etats différents, elle a pour la première fois créé les conditions de la pensabilité de la réalisation de la paix par le dépassement des barrières entre les nations.
D’autre part, la situation existant aujourd’hui en Europe, telle que nous l’avons définie dans ses aspects de valeur et dans ses aspects matériels, est encore en l’attente d’une théorie politique qui fournisse les catégories pour comprendre la réalité nouvelle de la société européenne et pour créer des institutions en mesure d’appeler sur elles le consensus des citoyens européens et d’exprimer une politique adaptée aux nouveaux besoins. Cette théorie ne peut être ni la théorie libérale, ni la théorie démocratique, ni la théorie socialiste qui, indépendamment des aspects idéologiques qu’elles contenaient, ont rempli la fonction de fournir les catégories pour interpréter la réalité sociale des différentes phases du dix-neuvième siècle. Il doit s’agir d’une théorie nouvelle, qui conserve ce qu’il y a de non idéologique dans le libéralisme, la démocratie et le socialisme, mais les dépasse dans une vision adaptée aux problèmes de notre temps.
Cette théorie est le fédéralisme. Le fédéralisme, en effet, considéré dans son aspect de structure comme la théorie de l’Etat fédéral, fournit un instrument institutionnel qui, d’un côté, a la caractéristique d’être ouvert, c’est-à-dire de ne pas être limité à l’étendue d’une seule nation traditionnelle, et capable à la limite de servir de formule politique pour un gouvernement mondial ; et qui, de l’autre, a la caractéristique de présenter une large articulation, propre à garantir la plus grande division territoriale du pouvoir et le maximum de self-government local. L’Etat fédéral constitue par conséquent la seule formule politique qui, d’un côté, permette de dominer par la méthode démocratique le cours supranational actuel de l’histoire mondiale en dépassant les barrières entre les nations et, en perspective, de penser à la réalisation de la paix perpétuelle par la création d’un gouvernement démocratique mondial ; et qui, de l’autre, en garantissant un large degré d’autonomie des collectivités locales, permette de créer les conditions du développement d’une véritable vie communautaire et donc de la libération de l’individu.
 
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Qu’une théorie fournissant les catégories propres à exprimer les ferments nouveaux qui agitent la société européenne ne se soit pas encore largement répandue doit être attribué à l’obstacle politique qu’ils ont rencontré et qui les a changés, faute d’avoir découvert une issue positive, en mouvements de révolte ou en une malaise stérile ; notre problème est donc maintenant de comprendre la nature de cet obstacle et d’identifier la solution politique de l’état de crise où se débat l’Europe par suite de la contradiction profonde qui s’y est créée entre la situation de fait et les valeurs partagées par la plupart des citoyens.
L’obstacle, comme on l’a déjà indiqué précédemment, consiste dans l’Etat national. L’abattre constitue donc l’indispensable condition préalable pour faire une politique quelconque de progrès aujourd’hui en Europe.
Les raisons pour lesquelles l’Etat national constitue aujourd’hui le goulot d’étranglement qui empêche toute évolution progressive de la politique et de la société en Europe peuvent se comprendre si l’on considère deux éléments — l’un historique, l’autre actuel — qui expliquent son incapacité à résoudre les problèmes de notre temps.
Le premier consiste dans la centralisation de l’Etat en Europe continentale, que notre époque a reçu en héritage de l’histoire antérieure. Il s’agit d’un phénomène dont les raisons ne peuvent pas être étudiées ici, mais qui a marqué d’une empreinte profonde toute la vie politique et sociale des Etats continentaux européens au cours de l’histoire moderne. En créant un appareil étatique autoritaire, bureaucratique, éloigné de la vie des citoyens et donc soustrait à toute possibilité de contrôle de leur part, il a partiellement effacé les efforts des protagonistes des révolutions libérale, démocratique et socialiste et est responsable de l’autoritarisme qui, encore aujourd’hui, est présent dans tous les secteurs de la société et contre qui luttent, à l’école, à l’usine et dans le milieu naturel et urbain, les étudiants, les ouvriers et la partie la plus consciente du peuple.
D’autre part, ce type d’Etat, même s’il est affaibli aujourd’hui, comme on verra par la suite, et s’il laisse par conséquent un espace pour la naissance d’aspirations à la décentralisation et à la reviviscence des nationalités minoritaires, ne permet pas à ces aspirations de prendre racine, de trouver une expression politique effective et donc de se traduire par des résultats concrets parce que, d’une part, il se fonde sur l’idéologie de la nation, en tant qu’entité éternelle et indivisible et, d’autre part, par une action séculaire de nivellement, il a systématiquement étouffé toute particularité locale de caractère linguistique ou culturel et donc la base sociale elle-même, la source de la volonté politique du rétablissement d’un degré effectif de décentralisation à l’intérieur des Etats existants.
Le second facteur, qui s’est manifesté avec une évidence de plus en plus dramatique au cours du vingtième siècle, consiste, comme nous l’avons déjà indiqué précédemment, dans l’inadéquation croissante des dimensions des Etats européens aux dimensions que le développement ininterrompu des moyens matériels de production a donné aux rapports économiques et aux problèmes stratégiques. Les Etats européens étaient des unités politiques à la hauteur des problèmes posés par les sociétés du dix-neuvième siècle, mais ils ne sont plus du tout à la hauteur de ceux que pose la société de notre temps et, par voie de conséquence, ils ont été déchus de leur rang de protagonistes à celui de simples objets de la politique mondiale et c’est seulement au prix du sacrifice d’une large part de leur souveraineté en matière économique qu’ils ont pu, avec le Marché commun, sauver leur prospérité matérielle.
C’est la seule vraie raison de la crise de l’Etat en Europe occidentale, dont tout le monde parle aujourd’hui sans pour autant en comprendre la nature. Considérée sous l’angle le plus général, elle se manifeste sous la forme d’une crise de consensus, d’une désaffection des citoyens pour l’Etat, motivée par l’incapacité de ce dernier, profondément ressentie par les citoyens eux-mêmes, même si c’est tout-à-fait inconsciemment, de garantir par son action leur sécurité et leur bien-être qui dépendent désormais d’autres centres de décision : le gouvernement américain et le capitalisme international agissant librement dans le cadre du Marché commun.
Cette crise de consensus devient immédiatement crise du processus de formation de la volonté politique, en ce sens qu’aucune classe politique ne peut, sans une forte participation de l’opinion publique, exprimer des majorités stables et homogènes, capables de promouvoir des politiques courageuses et que la sélection de la classe politique elle-même, dans une situation où les partis sont de plus en plus discrédités et en crise d’adhérents, se détériore, portant à la direction de l’Etat des personnalités médiocres et privées de capacités politiques.
Cela explique pourquoi, même en présence de la menace du désordre, les gouvernements européens n’ont pas su montrer l’énergie et l’imagination nécessaire pour aborder les problèmes de l’école, du monde du travail, du milieu naturel et urbain et sont en train de laisser se gangrener, dans la confusion et l’impuissance, une situation qui devient de plus en plus intenable.
En particulier, cela explique l’impuissance de la classe laborieuse, condamnée à un rôle subordonné par les dimensions nationales des syndicats, qui sont engagés dans une lutte inégale contre une classe capitaliste, dont les secteurs avancés agissent dans une dimension européenne.
D’autre part, l’impuissance des Etats nationaux européens — dont la structure close et militariste avait depuis toujours rendu précaire l’équilibre européen — a créé en Europe — et dans la partie du monde qui s’attendrait naturellement à être aidée par l’Europe — un vide de puissance qui a contribué de façon déterminante à détériorer l’équilibre mondial dans la mesure où il a contraint les deux superpuissances à étendre, d’un formidable effort militaire, financier et idéologique, leurs zones d’influence à des parties du monde que la géographie exclurait naturellement de leur rayon d’action ; et, par conséquent, dans la mesure où il a placé les deux superpuissances elles-mêmes directement l’une en face de l’autre, sans tiers protagoniste dans l’équilibre international, capable de jouer un rôle de médiateur dans leurs conflits. L’impuissance des Etats nationaux européens a donc eu une importance négative énorme par rapport aussi au but du maintien de la paix.
Les considérations qui précèdent font clairement apparaître la conclusion qu’aucune des aspirations idéales qui agitent aujourd’hui l’Europe ne pourra connaître un début de réalisation tant que la société européenne continuera à être organisée sous la forme historiquement dépassée de l’Etat national, avec sa centralisation et son impuissance ; et que la seule lutte qui puisse leur donner un aboutissement positif est la lutte pour le dépassement de l’Etat national sous la seule forme historiquement concevable aujourd’hui : la fondation de la fédération européenne.
La fédération européenne écarterait les deux facteurs que nous avons indiqués précédemment et qui font de l’Etat national le goulot d’étranglement qui empêche la société européenne d’évoluer vers des formes plus élevées de vie sociale. Elle naîtrait avant tout dans une zone fortement diversifiée du point de vue linguistique et culturel, c’est-à-dire sur le terrain des nations européennes historiquement consolidées. La structure fédérale de l’Etat européen ne serait donc pas une formule juridique vide, mais aurait pour support des comportements sociaux historiquement enracinés qui donneraient une vie effective à l’articulation juridique fédérale et, par la division du pouvoir qu’elle créerait, laisserait un large espace aussi à l’expression concrète des aspirations au self-government des collectivités plus petites, territoriales et fonctionnelles.
Recouvrant un rôle de premier plan dans l’équilibre international et la capacité de contrôler une économie qui a atteint des dimensions continentales, elle rétablirait aussi le circuit de confiance entre les citoyens et le pouvoir, irrémédiablement coupé dans les Etats nationaux, et saurait donc exprimer une volonté politique dotée de l’énergie et de l’imagination nécessaires pour résoudre les problèmes de notre temps.
C’est donc seulement dans la fédération européenne qu’est concevable la réalisation d’une école démocratique et pluraliste ; c’est seulement dans la fédération européenne que les syndicats, mis en crise par leur dimension nationale qui les rend impuissants en face d’une économie qui a atteint des dimensions continentales, recouvreraient la force nécessaire pour faire participer substantiellement les travailleurs à la planification de l’économie, pour leur faire obtenir une part réellement, et pas seulement nominalement, plus grande du produit social et pour affirmer par des mesures concrètes le principe du droit des travailleurs de participer aux décisions concernant l’organisation du travail et la gestion de l’entreprise en général ; c’est seulement dans la fédération européenne que les collectivités locales pourraient acquérir l’autonomie et le pouvoir suffisants pour participer activement, chacune dans le cadre de son ressort territorial, aux décisions de politique du territoire, en y faisant valoir, au delà des intérêts du développement économique à court terme, ceux de la sauvegarde des valeurs communautaires et des conditions d’un libre développement de la personnalité individuelle.
La fédération européenne enfin apporterait une contribution essentielle à l’instauration d’un équilibre mondial plus pacifique, remplissant, par sa seule présence, le vide de pouvoir qui rend l’équilibre actuel tendu et instable ; et elle mettrait entre les mains des citoyens européens décidés à lutter pour la paix un instrument capable de traduire leurs aspirations en une politique, plutôt qu’en témoignages stériles, comme il arrive aujourd’hui dans le cadre des impuissants Etats nationaux.
 
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Une fois comprise l’immense portée des transformations sociales que la fondation de la fédération européenne permettrait de réaliser, il est extrêmement important de mettre en relief, pour éviter des déviations idéologiques, que la fondation de la fédération européenne ne sera pas la fin de la préhistoire, le saut du règne de la nécessité dans le règne de la liberté.
Historiquement, les principales sources de la domination de l’homme sur l’homme ont été au nombre de deux et sont, du reste, étroitement liées entre elles : la division sociale du travail, qui rend nécessaire l’organisation du travail lui-même, et donc l’instauration de rapports de commandement et d’obéissance ; et l’anarchie internationale, qui produit la guerre et la nécessité d’encadrer la vie sociale toute entière dans un réseau de rapports autoritaires pour se préparer à y faire face, ou même seulement à l’éviter, et qui, par conséquent, perpétue la division sociale du travail même là où, dans l’abstrait, elle pourrait être surmontée.
Or, le stade actuel de l’évolution des rapports matériels de production dans la partie la plus industrialisée du monde permet d’entrevoir la possibilité d’éliminer ces deux sources de l’oppression. D’un côté, la révolution du mode de production que constitue l’automatisation — qui, aujourd’hui déjà, transforme à un rythme accéléré l’ouvrier en technicien — fait apparaître à l’horizon la perspective de l’abolition complète du travail aliéné. De l’autre, l’accroissement en extension de l’interdépendance dans les rapports humains qui dépend de la même évolution du mode de production, engendre la tendance historique à la création d’unités politiques de dimensions de plus en plus vastes et rend possible, même si ce n’est qu’en perspective, l’unification politique du genre humain dans le cadre d’une fédération mondiale qui, abolissant définitivement la division du monde en Etats souverains, éliminera l’anarchie internationale et donc la racine même de la guerre.
Dans cette perspective, une époque devient concevable où la journée de travail de tous les hommes sera de trois heures ; où toutes les énergies des hommes, libérées par la disparition (au moins tendancielle) du travail aliéné et par l’élimination de la violence dans les rapports internationaux, pourront être consacrées au gouvernement démocratique des libres communautés où se déroulera leur vie et, en particulier, au gouvernement à des fins sociales de l’activité productive qui s’y développera ; où la propriété privée des moyens matériels de production elle-même pourra être abolie sans pour cela tomber dans la capitalisme d’Etat et dans le centralisme bureaucratique ; où le modèle de l’école démocratique pourra être complètement réalisé parce que la société ne demandera plus à l’école des forces de travail aptes à remplir certaines fonctions prédéterminées, mais des hommes accomplis.
Dans cette société, par conséquent, les rapports entre les hommes, aujourd’hui fondés sur la domination et l’exploitation, abstraits et mécaniques, déterminés par les nécessités objectives de la division sociale du travail et de la raison d’Etat, seront remplacés par un nouveau type de rapports, qui se manifestent aujourd’hui, tout au plus, dans le cadre de la famille : des rapports où, pour employer l’expression de Brecht, l’homme sera un homme pour l’homme, où les hommes se considèreront réciproquement comme des fins et non comme des moyens. La cellule de base de cette société ne sera donc pas l’organisation autoritaire de l’usine, de l’administration et de l’armée, mais la communauté, c’est-à-dire la sphère sociale où ces rapports d’homme à homme se manifesteront quotidiennement dans leur réalité.
Dans cette société, le pluralisme deviendra une réalité vivante parce que la société elle-même ne sera plus une machine gigantesque dont les hommes sont les engrenages et à laquelle ils sont contraints de sacrifier leur identité d’homme, leur individualité pour s’adapter au rôle d’éléments d’un plan unique, impersonnel ; mais bien la sphère où se manifesteront les vocations individuelles, infiniment diverses, des hommes et leurs libres initiatives associatives.
Mais, si la libération définitive de l’homme est devenue aujourd’hui pour la première fois concevable en perspective, il est impensable au contraire que sa réalisation coïncide avec l’unification politique de l’Europe. En effet, aucune des deux causes de l’oppression et de l’exploitation, dont nous avons fait mention précédemment, ne sera éliminée par la fondation de la fédération européenne.
Comme nous avons vu, elle réalisera un équilibre international bien plus pacifique et progressif que l’actuel ; mais elle sera toujours un Etat souverain dans un monde d’Etats souverains et elle n’éliminera donc pas la racine de la guerre et de la tension internationale et elle aura elle-même, que cela plaise ou non, une politique d’influence. Elle permettra de grandes conquêtes dans les secteurs névralgiques de la société d’aujourd’hui, à l’école, dans le monde du travail, dans le milieu urbain et naturel. Mais il est impensable que l’automatisation, qui en est encore à ses débuts, puisse conduire dans un bref laps de temps, et tant que subsiste l’anarchie dans les rapports internationaux, à la disparition de la division sociale du travail ; et il n’est donc pas concevable que la société européenne de demain dépasse le stade capitaliste — bien que contrôlé et humanisé — de l’évolution des rapports de production, ni la nécessité des rapports de commandement et d’obéissance dans l’activité économique, ni un certain degré de subordination de l’école et de la politique territoriale aux exigences de la structure productive.
La conscience du caractère seulement partiel de l’objectif de la fédération européenne peut décourager quelques belles âmes, mais constitue un instrument intellectuel essentiel de notre lutte. La prétention de présenter le fédéralisme, entendu comme projet politique immédiat, comme la réalisation achevée de toutes les valeurs, est fausse et contradictoire. Elle est fausse pour tout ce que nous avons dit précédemment. Elle est contradictoire parce qu’une valeur est complètement réalisée seulement quand elle est réalisée pour tous les hommes, alors que le fédéralisme en tant que projet politique ne concerne que les Européens, même si la fondation de la fédération européenne aura d’importantes répercussions au niveau mondial. Cela signifie que, quelle que soit la portée des réalisations que la fédération européenne rendra possibles, l’expérience fédérale européenne se déroulera dans un monde qui continuera d’être dévasté par la guerre, par la faim et par l’injustice.
Or, une expérience politique doit être considérée historiquement comme un échec si ses protagonistes ne sont pas impliqués dans les souffrances du reste du monde. Les pays riches, libres et justes qui ne se laissent pas toucher par la tragédie du monde pauvre et opprimé — en général, il s’agit de petits pays privilégiés — sont des sépulcres blanchis ; ils ne sont en vérité ni vraiment libres ni vraiment justes parce qu’ils nient dans leurs rapports avec le reste du monde ces valeurs qu’ils prétendent avoir réalisées chez eux.
Mais, être impliqués dans les souffrances du monde pauvre et opprimé signifie assumer la responsabilité de leur soulagement. Et la responsabilité suppose une politique d’influence, la possession d’un armement, l’organisation du pouvoir à l’intérieur de façon à pouvoir utiliser cet armement, le maintien de sa propre productivité à un haut niveau par l’organisation du travail : cela implique en un certain sens renoncer à une part de ses propres conquêtes civiles et se charger d’une part des misères qu’on veut soulager.
L’Europe, qui sera par ses dimensions mêmes un des grands protagonistes de l’équilibre mondial, se trouvera précisément dans ces conditions. Mais si sa fondation ne signifie pas la réalisation définitive de toutes les valeurs, cela n’entamera aucunement sa signification historique universelle. La signification historique des grandes révolutions ne se mesure pas seulement, en effet, aux transformations matérielles qu’elles ont réalisées, mais aussi et surtout à l’importance du message qu’elles ont délivré à l’humanité, des perspectives qu’elles lui ont ouvertes. L’importance historique de la Révolution française ne se justifierait assurément pas si sa seule fonction avait été de porter la bourgeoisie au pouvoir en France. Or, même la fondation de la fédération européenne prendra une signification historique universelle non pas tant pour les transformations matérielles qu’elle réalisera à l’intérieur — qui pourtant seront considérables — que pour l’importance de l’exemple qu’elle donnera au reste du monde et pour les contradictions mêmes qu’elle mettra en évidence.
La fédération européenne, en effet, sera l’exemple de la transformation institutionnelle nécessaire pour le gouvernement démocratique d’une société moderne, caractérisée, à cause de l’évolution du mode de production, par des sphères d’interdépendance dans les rapports humains de plus en plus vastes, et cela grâce au dépassement de l’idée de nation comme base nécessaire de l’organisation du pouvoir politique. Autrement dit, la fondation de la fédération européenne sera le premier exemple de contrôle politique démocratique du cours supranational de l’histoire mondiale, c’est-à-dire d’un processus qui se manifeste en Europe aujourd’hui sous une forme aiguë, mais qui intéresse dès à présent, et intéressera de plus en plus, l’humanité tout entière. C’est pourquoi la fédération européenne aura une signification historique universelle, non limitée à la zone directement intéressée. Elle sera la préfiguration de la fédération mondiale.
La signification historique universelle de la fédération européenne est déjà visible dans le rôle objectivement anti-impérialiste et anticolonialiste qu’elle jouera automatiquement, en naissant, dans l’équilibre mondial. Impérialisme et colonialisme sont la seule formule politique opposable au fédéralisme qui permet le contrôle politique de la phase supranationale actuelle du cours de l’histoire. Cette formule serait vaincue par la naissance de la fédération européenne, qui briserait le monopole de pouvoir russo-américain et serait en mesure de faire une politique responsable à l’égard des pays du tiers monde, leur permettant vraiment de sortir de la spirale du sous-développement, et les mettant ainsi en condition d’évoluer vers des formes d’intégration de plus en plus profondes et, par conséquent, vers une indépendance réelle, et pas seulement nominale, prémisse indispensable de la création d’une fédération mondiale, qui peut naître seulement comme un pacte entre peuples également libres et civilisés.
Mais, surtout, la fédération européenne portera en soi une contradiction lourde de développements futurs, qui en fera un élément dynamique et progressif de la prochaine phase du cours de l’histoire. Sa fondation ne sera pas, comme la fondation de la fédération américaine, un expédient pour résoudre une situation de crise spécifique d’une zone particulière en marge de l’équilibre mondial, mais le dépassement conscient de l’Etat national, c’est-à-dire du principe d’après lequel l’Etat doit nécessairement coïncider avec la nation.
La fédération européenne ne se justifiera donc pas, à sa naissance, comme l’Etat des Européens, mais seulement sur la base d’un principe négatif : précisément la négation de la nation comme base de l’organisation politique de l’humanité. Elle se présentera, en conséquence, avec un caractère qui, tout en étant conforme à la structure de l’Etat fédéral, était resté caché dans l’expérience américaine : celui d’être une forme ouverte à tous les peuples du monde, par rapport à laquelle toute délimitation territoriale constitue une négation de son principe. D’autre part, la réalité de l’équilibre mondial ne permet pas aujourd’hui de considérer la fédération mondiale comme un objectif politique immédiat. La fédération européenne naîtra donc en tant que fédération régionale et elle sera destinée à le rester longtemps. Elle devra donc, comme on l’a déjà dit, obéir aux impératifs d’une raison d’Etat, bien que dans l’ensemble plus progressive que celle des Etats nationaux actuels, elle aura une politique d’influence, bien que dans l’ensemble plus évolutive ; à l’intérieur les rapports de domination ne seront pas abolis, même s’ils y sont plus humains. Mais le pouvoir politique n’aura dans ses mains aucun instrument idéologique d’efficacité comparable à l’idéologie nationale pour justifier la guerre, la domination et l’exploitation.
L’Etat national, fondé sur le principe de la coïncidence nécessaire de l’Etat et de la nation, est une formule politique achevée. Elle fournit au pouvoir tous les instruments idéologiques pour justifier l’inégalité entre les hommes, l’égoïsme national, la guerre et l’exploitation. L’Etat fédéral au contraire, dans la mesure où il est limité à une région du monde, est une formule politique imparfaite. Limitée dans l’espace, elle ne peut pas éliminer l’inégalité entre les hommes, l’égoïsme national, la guerre et l’exploitation, mais, née en opposition au nationalisme et à la fermeture, elle ne peut pas les justifier. C’est une formule politique faible et contradictoire parce qu’en se réalisant elle nie son principe.
Mais cela signifie que c’est une formule évolutive, parce que la contradiction qui la mine est le moteur qui l’empêche de se cristalliser, qui la rend instable tant que le cosmopolitisme qui constitue son principe n’est pas réalisé dans la fédération mondiale.
Ces considérations sont à notre avis d’importance extrême pour comprendre quels contenus la société européenne sera en mesure d’exprimer, quelles valeurs se manifesteront en elle. Elles nous permettent de comprendre que, sous cet angle, la société européenne se situera aux antipodes de la société américaine non seulement parce qu’elle est passée par l’expérience socialiste que la société américaine n’a pas connue ; non seulement parce que le pluralisme de la société européenne sera bien plus riche et plus enraciné que le pluralisme factice de la société américaine ; mais aussi, et surtout, parce que la naissance de la fédération européenne, étant objectivement qualifiée dans son aspect de valeur par le dépassement de l’Etat national et donc de la division du monde en Etats souverains, déchaînera des comportements sociaux orientés par rapport à la valeur du cosmopolitisme, lesquels, se trouvant frustrés par la réalité de la politique européenne, constitueront un ferment permanent d’opposition, un rappel permanent des valeurs, une mauvaise conscience permanente des hommes politiques européens. Ces comportements seront le sel de la société européenne et maintiendront vivante la signification de valeur que la fondation de la fédération européenne aura objectivement eue pour le reste du monde. Tout cela signifie que les véhicules de la signification historique de la fédération européenne ne seront pas seulement les classes politiques au pouvoir, mais aussi, et surtout, les oppositions et, par conséquent, qu’en appréciant l’importance qu’elle aura pour l’avenir de l’humanité il faut considérer non seulement les politiques que les gouvernements européens seront en mesure de faire, mais aussi, et surtout, les perspectives de valeur que les oppositions, parlementaires et extra-parlementaires, seront en mesure de mettre en lumière et de répandre.
 
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A titre de conclusion, il est opportun de faire une considération de plus, qui du reste dérive logiquement de tout ce qui a été dit précédemment. A la question « L’Europe pour quoi faire ? », la société européenne répond quotidiennement par ses inquiétudes, ses aspirations et ses luttes. La tâche des fédéralistes est de faire sauter le goulot d’étranglement qui les étouffe — l’Etat national — et de créer un cadre institutionnel dans lequel elles puissent se réaliser : la fédération européenne. Ils ne peuvent rien faire de plus. Ils ne peuvent prétendre modeler à leur façon la société européenne de demain, parce que, comme l’écrit Proudhon, « …il ne s’agit pas maintenant d’imaginer, de combiner dans notre cerveau un système que nous présenterons ensuite : ce n’est pas ainsi qu’on réforme le monde. La société ne peut se corriger que par elle-même, c’est-à-dire qu’il faut étudier la nature humaine dans toutes ses manifestations, dans les lois, les religions, les coutumes, l’économie politique ».
Les fédéralistes doivent donc surtout savoir comprendre la nature du processus en cours, avec ses limitations, et aider les Européens à prendre conscience du mouvement dont ils sont eux-mêmes les protagonistes. Aux fédéralistes, on peut appliquer la phrase éclairante que Marx appliquait à la classe ouvrière dans la Guerre civile en France : « Elle n’a pas d’utopies toutes faites à introduire par décret du peuple. Elle sait que pour réaliser sa propre émancipation, et avec elle cette forme de vie plus haute à laquelle tend irrésistiblement la société actuelle en vertu de son propre développement économique, elle aura à passer par de longues luttes, par toute une série de processus historiques, qui transformeront complètement les circonstances et les hommes. Elle n’a pas à réaliser d’idéal, mais seulement à libérer les éléments de la société nouvelle que porte dans ses flancs la vieille société bourgeoise qui s’effondre ».
Tout cela ne signifie évidemment pas que l’action des fédéralistes soit inutile. Ils ne peuvent pas changer la société, mais leur initiative est indispensable pour transformer les institutions qui en bloquent l’évolution. Et il est certain que sans l’initiative des fédéralistes l’Europe ne se fera pas.
Cela ne signifie pas non plus que, dans le cadre de l’Etat fédéral européen, le gouvernement européen n’aura pas de choix à faire. Cela signifie que les alternatives qu’il aura en face de lui seront telles que, dans toutes les matières importantes, le plus erroné et le plus impopulaire des choix sera toujours infiniment plus progressif que le plus « progressiste » des choix d’un gouvernement national.
Enfin, cela ne signifie pas non plus que les fédéralistes doivent cesser de se réclamer des valeurs ultimes au cours de leur lutte. Cela signifie seulement que la réalisation de ces valeurs ne dépend pas de la capacité des fédéralistes eux-mêmes d’élaborer une « utopie » attirante, à accomplir « par un plébiscite », mais bien de la lente et incontrôlable maturation de l’humanité dans l’histoire, qu’ils peuvent aider en lui éclairant le chemin, mais pas en le lui traçant ex novo.


* Il s’agit du rapport présenté au colloque de Bruxelles « Communautés européennes et société européenne » des 18-19 avril 1970.

 

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