XXVI année, 1984, Numéro 1, Page 67

 

 

RAPPORTS ENTRE POLITIQUE ET CULTURE
DANS L’EXPÉRIENCE DU M.F.E. ITALIEN*
 
 
I
Les mouvements qui composent l’U.E.F. ont des conceptions différentes concernant les rapports entre politique et culture eu égard à rengagement fédéraliste et en ont tiré des conséquences différentes pour ce qui est de leur organisation et de leur manière d’être en général. Nous ne pouvons donc nier que nous nous trouvons, au sein de l’U.E.F., face à des différences marquées et désormais enracinées dans l’histoire de ses différentes composantes. Il serait pour cette raison totalement irréaliste de prétendre imposer à tous un modèle unique. Une telle résolution ne pourrait avoir d’autres conséquences que celle – catastrophique – de détruire notre organisation. Chacun de nous doit en fait respecter l’expérience des autres, et tout particulièrement parce que des miracles d’abnégation et de dévouement à la cause de l’unification européenne, qu’il serait sot et coupable d’ignorer, se sont produits dans chacun de nos mouvements ; également parce que chacun de nos mouvements, au-delà des différences qui le distinguent des autres, représente toujours, dans son propre pays, l’avant-garde dans la lutte pour l’unification européenne. Il est toutefois utile de confronter nos points de vue et d’éclaircir les divergences qui existent entre nous car chacune de nos organisations, tout en ayant sa propre identité qui lui vient d’une histoire désormais vieille de plusieurs dizaines d’années, est une réalité vivante et ouverte en mesure de trouver dans l’expérience des autres mouvements des stimulants importants pour son évolution et pour l’amélioration de sa capacité d’action et de mobilisation. Pour ce faire il est nécessaire de discuter et d’améliorer notre connaissance réciproque. Je voudrais à ce sujet exprimer mes remerciements à nos amis Krause, Wessels et Schwartzer qui ont pris l’initiative de cette rencontre. En ce qui me concerne, je me propose d’éclaircir, dans les limites du temps dont je pourrai disposer, la conception des rapports entre politique et culture qui est à la base de l’identité historique du M.F.E. italien.
 
II
L’idée de base qui a fondé l’identité historique du M.F.E. en Italie, c’est que le problème de l’unification fédérale de l’Europe n’est pas un problème de nature exclusivement politico-institutionnelle au caractère exclusivement régional mais qu’il est le problème politique et culturel décisif de l’histoire du monde dans la seconde moitié du XXe siècle. Ainsi le projet fédéraliste a-t-il le même caractère global que les projets qui ont donné tout leur sens aux grandes transformations historiques de l’Europe du siècle dernier. Les mouvements libéral, démocratique et socialiste ont été, au siècle dernier, les promoteurs en même temps de grandes transformations institutionnelles et de grandes révolutions culturelles. Ils ont affirmé des valeurs nouvelles, changé le langage du débat politique, introduit de nouvelles règles d’interprétation de l’histoire, fourni aux hommes des instruments culturels pour penser le futur en termes nouveaux. Les grandes révolutions de l’histoire moderne se sont produites lorsque la culture élaborée par l’ordre ancien n’était plus en mesure d’offrir aux hommes une vision de l’avenir comme marche vers l’émancipation de l’humanité, la libération de l’oppression, l’affirmation de la raison. L’effervescence des phases de l’histoire marquées par de grandes transformations révolutionnaires s’explique par le fait que la nouvelle culture véhiculée par les agents du changement rend aux hommes, et aux jeunes en particulier, la possibilité de penser l’avenir, c’est-à-dire la perspective sans laquelle la politique dégénère en un pur jeu de pouvoir et éloigne d’elle les forces les meilleures de la société.
 
III
Nous sommes convaincus que le tournant fédéraliste de l’histoire mondiale a la même portée culturelle. Le fédéralisme est devenu un mouvement politique au cours de la Seconde Guerre mondiale. Quelques hommes, puisant leur inspiration dans l’œuvre politique de Kant, dans celle des fédéralistes anglais et dans Einaudi, ont compris que la puissance destructrice de la guerre était désormais devenue telle qu’elle donnait au projet politique de Kant l’actualité d’un projet politique concret. Le fédéralisme est donc né en Italie – et est depuis lors toujours resté fidèle à son inspiration initiale – comme réflexion sur la Paix et lutte pour sa réalisation. Il se pose donc, à l’égard de la Paix, dans le même rapport que celui qu’avaient le libéralisme, la démocratie et le socialisme vis-à-vis de la liberté, de l’égalité et de la justice sociale. Dans cette perspective, la lutte pour l’unification européenne prend la signification d’épisode d’un projet historique beaucoup plus vaste : celui de la réalisation de la Paix perpétuelle par la fondation de la fédération mondiale. La création de la fédération européenne apparaît ainsi comme la première étape du cours fédéraliste de l’histoire universelle. Cette signification qui lui est propre est déjà exprimée, même si ce n’est que de manière embryonnaire, par le fait que la fraction du processus d’intégration européenne parcourue à ce jour, tout en n’ayant pas réalisé l’unité fédérale de l’Europe, a déjà, grâce à l’affirmation de cet objectif, réalisé une œuvre pacificatrice sans précédent en faisant cesser définitivement l’inimitié historique entre l’Allemagne et la France qui, depuis l’unification allemande, avait ensanglanté l’Europe.
 
IV
Telle est la prise de conscience qui a créé l’identité culturelle du M.F.E. italien. Il s’agissait et il s’agit toujours de mener une bataille de transformation institutionnelle qui était et demeure, dans le même temps, une bataille pour l’élaboration et l’affirmation d’une nouvelle culture, la culture de la Paix qui doit intégrer ce qui demeure valable dans les cultures de la liberté, de l’égalité et de la justice sociale et les dépasser dans une perspective plus vaste. C’est ainsi que s’affirme le fédéralisme en tant que projet culturel global qui comporte, d’une part, la prise de conscience du fait que la Paix ne peut être réalisée que par le dépassement de la souveraineté de l’État et nous propose, d’autre part, un défi intellectuel difficile et fascinant : celui de la révision de la conception marxiste de l’histoire comme histoire de la lutte des classes et de son dépassement dans le cadre d’une nouvelle conception, l’histoire étant entendue comme celle de l’avènement de la Paix (que l’on se rappelle par exemple l’impasse manifeste de l’historiographie traditionnelle face au problème de l’interprétation du fascisme européen) ; la perspective du dépassement de la souveraineté de l’État rend également possible l’élaboration de nouveaux modèles de société : ce qui signifie rendre aux hommes, et aux jeunes en·particulier, la capacité de penser l’avenir, de concevoir l’histoire future comme celle du plein épanouissement de ce qu’il y a de spécifiquement humain dans l’homme. C’est précisément ce que les idéologies libérale, démocratique et socialiste ne sont plus en mesure de faire et c’est pourquoi, après avoir été le grand moteur spirituel de l’histoire européenne·du XIXe siècle, elles ne sont plus aujourd’hui que des coquilles vides ayant perdu tout pouvoir d’attraction et toute capacité de mobilisation.
 
V
Le retentissement énorme qu’ont en Europe les initiatives du Mouvement pour la Paix démontre avec la plus grande évidence que le problème de la paix est le problème crucial de notre temps. Il ne s’agit pas ici de prendre position pour ou contre le Mouvement pour la Paix : tant que la question d’une solution institutionnelle n’est pas mise en avant, tout le monde a raison et tort à la fois dans ce débat. Il s’agit uniquement de constater que, depuis la fin de la guerre, aucun problème n’a eu la capacité de provoquer une mobilisation populaire aussi vaste et engagée. Ce n’est pas par hasard, c’est parce que c’est justement sur le problème de la paix que se joue le destin de l’Europe. Mais, s’il en est ainsi, le pari décisif est de réussir à faire prendre conscience au Mouvement pour la Paix (et à tous ceux qui, tout en s’étant abstenus de participer aux manifestations de rue, sont conscients du danger mortel auquel l’Europe est exposée) que la seule solution à ce problème est fédéraliste. Cette tâche est encore une fois parallèlement politique et culturelle : il s’agit d’amener le Mouvement pour la Paix – et tous ceux qui la veulent – à prendre en charge sa culture spécifique.
 
VI
Mais la responsabilité d’élaborer la culture de la paix nous revient. On ne la trouve pas toute faite dans les livres. La culture officielle ne remet pas en cause la souveraineté de l’État ; elle, c’est la culture de la guerre. Certes, nous avons des précurseurs, de Kant aux fédéralistes anglais et à Einaudi. Mais l’œuvre fédéraliste de ces grands penseurs a été oubliée, comme refoulée par la culture de la guerre. C’est à nous de remettre en valeur leur pensée, de la prolonger et de l’approfondir.
 
VII
Toutes les grandes transformations institutionnelles et culturelles ne peuvent se produire que grâce à des modifications objectives des comportements des hommes, de tous les hommes, qui les rendent possibles. Dans les périodes qui précèdent les grands bouleversements de l’histoire, les contradictions s’accumulent et le pouvoir éprouve de plus en plus de difficultés à contrôler une réalité qui change et qui lui échappe. Mais, quand la nature de la mutation qui se prépare est radicale au point de mettre en cause l’assiette même du pouvoir en place, ce dernier, dont l’effort constant est de maîtriser une réalité nouvelle avec les instruments matériels et culturels du passé, n’est pas en mesure de la comprendre. En réalité, les grandes transformations historiques ne viennent jamais du pouvoir. Pour qu’elles aient lieu, il faut qu’apparaisse une force capable d’assumer en propre la responsabilité d’un tel bouleversement et qui en fasse la raison première de son existence politique. C’est précisément là notre cas, et c’est là que réside la principale difficulté de notre tâche. Une phrase du Prince de Machiavel occupe une place cruciale dans le patrimoine culturel du M.F.E. italien ; il dit « qu’en effet il n’y a point d’entreprise plus difficile à conduire, plus incertaine quant au succès, et plus dangereuse que celle d’introduire de nouvelles institutions. Celui qui s’y engage a pour ennemis tous ceux qui profitaient des institutions anciennes, et il ne trouve que de tièdes défenseurs dans ceux pour qui les nouvelles seraient utiles. Cette tiédeur, au reste, leur vient de deux causes : la première est la peur qu’ils ont de leurs adversaires, lesquels ont en leur faveur les lois existantes ; la seconde est l’incrédulité commune à tous les hommes, qui ne veulent croire à la bonté des choses nouvelles que lorsqu’ils en ont été bien convaincus par l’expérience ».
 
VIII
Telle est bien notre situation. Nous devons savoir que nous ne pouvons rien attendre de l’ordre existant, c’est-à-dire de l’ordre national : ni du pouvoir politique, ni du pouvoir économique, ni des moyens d’information, ni de la culture officielle. Cela signifie que la condition essentielle de notre survie en tant que fédéralistes (car nous pourrions très bien survivre comme agence de publicité de la politique européenne des gouvernements) réside dans notre capacité à bâtir par nous-mêmes les bases de notre influence, créer nos canaux d’information, autofinancer notre organisation et surtout élaborer par nous mêmes notre propre culture. C’est en un mot l’exigence première de l’autonomie politique, organisationnelle, financière et culturelle. C’est là le critère fondamental qui a présidé aux choix de base dont découle la spécificité de la nature et de la structure du M.F.E.
Il est important, en premier lieu, de mentionner comment s’est manifesté le choix de l’autonomie en ce qui concerne les rapports avec les partis, les critères de sélection et de formation des militants et enfin le financement.
a) L’autonomie politique se manifeste dans le refus du noyau de militants qui assure la direction et la gestion du M.F.E. de s’identifier avec quelque parti national que ce soit. Nous ne sommes que nous mêmes : ni de droite ni de gauche, ni démocrates ni socialistes, car toutes ces distinctions tiennent de l’ordre que nous voulons dépasser. Il faut toutefois remarquer que cette position d’indépendance (du reste compatible avec toute alliance tactique éventuelle) nous a permis d’instaurer et de maintenir d’excellents rapports de collaboration avec tous les partis démocratiques.
b) L’exigence d’éviter les conditionnements qu’imposerait au Mouvement un appareil administratif pesant et coûteux, qui dépendrait pour sa survie de financements extérieurs, conditionne la sélection et la formation des militants. Pour cette raison, les militants sont tous des militants à mi-temps, avec un travail leur permettant d’assurer leur indépendance financière tout en leur laissant assez de temps libre pour s’occuper de l’activité fédéraliste. Ainsi notre organisation ne coûte-t-elle pratiquement rien et nous sommes totalement à l’abri de toute tentative de pression ou de chantage de la part de toute force politique ou économique.
c) L’autonomie financière se manifeste par l’institution spécifique de l’autofinancement. Chaque jeune recruté dans le Mouvement sait que le fédéralisme ne lui rapportera jamais rien en termes d’argent, mais que, bien au contraire, être un militant coûte cher. C’est là la base financière de notre indépendance. Rien ne nous interdit, bien sûr, de recevoir à l’occasion des dons et des financements extérieurs, mais ils sont utilisés surtout pour financer des actions spécifiques, tandis que la structure permanente du Mouvement repose sur nos « ressources propres », ce qui nous permet, encore une fois, d’être à l’abri de toute influence.
 
IX
Mais, avant tout, c’est l’autonomie culturelle qui fonde l’autonomie politique, organisationnelle et financière du Mouvement. Car la seule motivation, à défaut de pouvoir et d’argent, qui puisse pousser un militant à persévérer, quelquefois durant des décennies, dans un engagement pénible et difficile, c’est la conscience de notre rôle historique irremplaçable, celle d’être ceux qui tracent une voie nouvelle, qui perçoivent les premiers, dans leur vraie signification, les ferments et les aspirations éparses de la société civile de notre temps, alors que les autres ne les voient pas encore ou seulement avec une optique faussée. Il s’agit d’une prise de conscience éminemment culturelle. C’est pourquoi nous estimons que, même pour ce qui est de la manière de vivre la politique de chaque militant en particulier, la politique et la culture sont deux aspects indissociables de notre engagement. Cela signifie – et il est bon de le rappeler encore une fois – que ce sont les fédéralistes qui doivent élaborer eux-mêmes leur propre culture. C’est pour cette raison que chaque section du M.F.E. en Italie s’efforce d’être en même temps un centre d’agitation politique et un cercle d’élaboration culturelle, dans lequel les conférences, les cours de formation, etc., sont l’œuvre des militants eux-mêmes. Il ne pourrait d’ailleurs en être autrement, car la culture fédéraliste est en train de naître et personne, hormis les fédéralistes, ne serait en mesure de l’élaborer. Et certainement pas les universitaires ni les autres représentants de la culture officielle, qui sont les représentants de l’ordre ancien et qui, en tant que tels, ne peuvent avoir d’autre fonction que de soutenir l’ordre établi.
 
X
Cette définition du militant, en même temps homme d’action et de culture, est l’idéal dont s’est inspiré le Mouvement fédéraliste en Italie tout au long de son histoire. Bien sûr, comme toujours, la réalité est restée, sous bien des aspects, en-deçà de l’idéal. Mais les modèles comptent dans la vie d’un mouvement qui se veut révolutionnaire (même si ce mot, dans le cas du M.F.E., doit être soigneusement vidé de toute connotation violente). Je reste convaincu que l’influence que le M.F.E. exerce en Italie est fondée sur l’attention qu’il a toujours portée à la sélection et à la formation des hommes. Je voudrais conclure avec une autre citation de Machiavel. Dans ses Discours, il se pose la question de savoir s’il est vrai que l’argent soit le « nerf de la guerre ». Et il répond que « ce n’est pas l’or, ce sont les bons soldats qui sont le nerf de la guerre. L’or ne fait pas trouver de bonnes troupes, mais les bonnes troupes font trouver de l’or ». Dans la lutte actuelle pour la paix, enfin, on ne trouvera de bons soldats que si l’on est capable d’élaborer une culture qui ouvre une vision nouvelle de l’avenir de l’humanité.
 
Francesco Rossolillo


* C’est le texte d’un rapport au Colloque de Landshut des 11 et 12 novembre 1983.

 

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