XXIX année, 1987, Numéro 3, Page 249

 

 

LUIGI EINAUDI
 
 
L’explosion de la première bombe atomique a définitivement modifié la nature de la guerre et a fait place à une incertitude angoissante quant au destin de l’homme. Peu nombreux furent ceux qui comprirent immédiatement combien la condition humaine venait de changer, et combien les critères utilisés habituellement pour juger le monde étaient devenus obsolètes,. l’un d’eux était Luigi Einaudi. Einaudi fut un économiste qui jouit d’une renommée internationale, un éditorialiste attentif des événements les plus importants de son époque, ministre des finances et, enfin, président de la République italienne. Il publia dans le Corriere della Sera du 29 mars et du 4 avril 1948 deux articles aux titres significatifs : « Qui veut la paix ? » et « Qui veut la bombe atomique ? », afin de contraindre les pacifistes à se défaire de leurs oripeaux idéologiques et à réfléchir aux conditions pouvant assurer une paix durable.
A cette époque, les articles d’Einaudi ne rencontrèrent guère d’écho. Tout le monde était bien trop convaincu que la paix et la guerre dépendaient de la nature du régime politique ou de l’organisation capitaliste de l’économie occidentale pour pouvoir aborder le problème de manière rationnelle. Pourtant, il était nécessaire que quelqu’un se chargeât de défendre les principes de la raison. Et Luigi Einaudi pouvait le faire à bien des titres.
Dès 1897, il avait pressenti le caractère unitaire du processus historique européen, et dans un article publié dans La Stampa du 20 août de la même année, il observait que la collaboration qui s’était instaurée entre les Etat du vieux continent pouvait être considérée comme l’aube de l’unité européenne. Il considérait alors que la simple volonté de coopération entre Etats souverains, et l’intention affirmée de se protéger des guerres à venir, suffiraient à instaurer une paix durable. Dans un court écrit, le jugement que le jeune Einaudi portait sur les résultats de la collaboration entre les puissances européennes était de toute évidence en contradiction avec l’expérience historique. Toutefois, il avait le mérite d’affronter le problème de la paix dans le contexte adéquat, le niveau européen.
Au fil des ans, la pensée d’Einaudi devait se préciser avec une grande netteté. En 1918, alors que les énormes destructions provoquées par la première guerre mondiale venaient de démontrer que les ententes entre puissances souveraines ne pouvaient suffire à conjurer les conflits armés, il n’hésita pas à critiquer âprement le projet de Société des Nations lancé par Wilson, arguant que cette institution ne pouvait être un instrument de paix, mais plutôt un paravent derrière lequel les partisans de la guerre agiraient impunément. Dans deux articles publiés dans le Corriere della Sera du 5 janvier et du 28 décembre 1918, Einaudi put démontrer avec facilité que toutes les coalitions d’Etats créées au cours des siècles s’étaient dissoutes dès l’apparition d’un désaccord, et que, malgré leur existence, aucune guerre n’avait jamais pu être évitée.
C’est ainsi qu’il en avait été lors du premier conflit mondial. Il plongeait ses racines dans la division de l’Europe, qui n’avait pas su se doter d’une structure politique cohérente avec le degré d’unité qu’elle avait atteint grâce aux progrès réalisés par la révolution industrielle. Si cette contradiction n’avait pas été résolue par la création, sur le vieux continent aussi, d’une fédération d’Etats organisée selon le modèle américain, les controverses entre nations européennes auraient débouché sur un nouveau conflit, plus dramatique encore.
Einaudi avait vu juste et, en 1945, il put reprendre, sans en changer une virgule, son texte de 1918 en mettant de nouveau en garde les Européens contre le mythe funeste de l’Etat national. Dans l’intervalle, le problème de la paix était devenu plus obsédant, l’homme ayant acquis, avec l’explosion de la bombe atomique, la capacité de mettre en danger non seulement la survie de la civilisation mais aussi celle du genre humain.
Ce tournant, qui ajoutait une nouvelle barbarie à la barbarie de la guerre, avait poussé Einaudi à revenir sur le problème des moyens les plus efficaces pour chasser de la surface de la terre tout conflit armé. A cet effet, il ne suffisait pas de s’élever contre la bombe atomique, de signer de conventions solennelles contre son emploi, d’écrire dans les journaux, et de proclamer dans la rue l’horreur qu’inspirait cette arme nouvelle. Pour abolir vraiment la guerre, il n’y avait qu’un moyen : « le renoncement de chaque Etat à sa propre souveraineté militaire ». Telle était la pierre de touche à laquelle mesurer la sincérité des intentions de ceux qui se faisaient les apôtres de la paix.
Pour conclure son article « Qui veut la paix ? », il écrivait : « Lorsqu’il s’agit de faire la distinction entre les amis et les ennemis de la paix, ne nous arrêtons pas… aux professions de foi, d’autant plus bruyantes qu’elles sont plus mensongères. Demandons au contraire : voulez-vous conserver la pleine souveraineté de l’Etat dans lequel vous vivez ? Si oui, celui-ci est un ennemi implacable de la paix. Etes-vous au contraire décidé à apporter votre voix, votre appui, seulement à ceux qui promettent de mettre en œuvre la transmission d’une partie de la souveraineté nationale à un nouvel organe appelé Etats-Unis d’Europe ? Si la réponse est affirmative, et si les paroles sont suivies d’effet, vous pourrez, mais alors seulement, vous considérer comme partisan de la paix. Tout le reste n’est que mensonge ».
 
 
***
 
QUI VEUT LA BOMBE ATOMIQUE ?
 
Lorsqu’on demande à quelqu’un : « êtes-vous contre l’utilisation de la bombe atomique ? », il n’y a aucun homme au monde qui ne réponde : « oui ! » Les incertitudes et les divergences ne surviennent qu’au moment où l’on poursuit en demandant : « quel moyen efficace préconisez vous contre cette utilisation ? » Est-ce que la simple interdiction de la bombe atomique, acceptée et souscrite par tous les Etats souverains en une convention internationale solennelle pourrait être ce moyen ? Je suppose que nous sommes tous d’accord pour considérer qu’un pacte international, qui interdise purement et simplement aux Etats signataires de recourir à l’utilisation de la bombe atomique, ne serait qu’un papier parmi tant d’autres destiné, lorsque apparaîtrait la nécessité de l’appliquer, à finir à la poubelle. Un nouveau pacte Kellogg qui mette au ban de l’humanité les Etats et les hommes coupables de fabriquer et d’utiliser la bombe atomique serait signé sans hésitation par tous les Etats ; mais cela ne diminuerait pas du tout l’inquiétude qui envahit les peuples, à l’idée même que, malgré l’interdiction, on continue la fabrication de cet engin meurtrier, et cela augmenterait même le soupçon que quelque Etat mal intentionné, et confiant dans la bonne foi des autres, se prépare à assaillir l’adversaire par surprise. C’est-à-dire qu’on ne distingue pas les partisans des adversaires de l’utilisation de la bombe atomique seulement parce que les uns refusent et que les autres acceptent de signer une convention de mise au ban de l’arme atomique. Celui qui, par aventure, a signé un manifeste contre l’utilisation de la bombe atomique n’a aucune raison de dénoncer celui qui a refusé de signer ce manifeste comme ennemi de l’humanité et comme apôtre infâme de l’utilisation de la plus meurtrière d’entre toutes les armes. Le contraire pourrait être vrai aussi : le souscripteur des manifestes de bannissement pourrait être, consciemment ou non, celui qui, justement, en refusant les moyens pour faire respecter l’interdiction deviendrait en réalité le propagateur le plus efficace de l’utilisation de la bombe. En ce domaine comme en tant d’autres domaines politiques et sociaux, ce qui ne se voit pas est beaucoup plus important que ce qui se voit. Il ne suffit pas d’écrire dans les journaux et de crier sur les places publiques son abjection pour la bombe atomique. Les écrits et les discours ne servent à rien tant qu’on n’a pas clairement défini les moyens propres à faire observer l’interdiction.
Il existe un seul critère selon lequel on peut estimer si aux mots correspondent des intentions sérieuses, des résolutions qui visent vraiment à éloigner ce grand fléau de l’humanité. Tel est le dilemme : veut-on que l’interdiction prenne effet au sein de la pleine souveraineté des Etats renonçant à l’usage de la bombe atomique, ou bien reconnaît-on que son interdiction suppose a priori un abandon de cette souveraineté même ? C’est la pierre de touche pour prouver le sérieux et la sincérité des propositions de ceux qui affirment être contre l’utilisation de la bombe atomique.
Si l’on adopte le point de vue du maintien de la totale souveraineté des Etats signataires, ce n’est pas la peine d’aller plus avant. Cet accord serait hypocrite et ne servirait qu’à alimenter les soupçons et à accélérer la marche fatale vers la destruction de la civilisation humaine. Inutile de faire suivre la mise au ban de l’humanité de la promesse par chaque Etat de ne pas fabriquer l’arme interdite ; parfaitement vain est le cérémonial de destruction des bombes existantes ; plus vain encore l’engagement de laisser procéder à l’inspection de ses usines par des commissions d’experts Internationaux chargés de découvrir des fabrications suspectes de produits aptes à être ensuite assemblés pour obtenir cette arme maudite. De telles stipulations, de semblables promesses et des obligations similaires ont déjà fait leurs preuves après la première grande guerre contre l’Allemagne vaincue et n’empêchèrent pas ce pays de se présenter au monde, dix ans plus tard, formidablement armé, je dirais même extraordinairement armé, au milieu de pays presque désarmés. Quel espoir peut-on avoir d’empêcher les recherches, les expériences, les découvertes et les fabrications sur les territoires parfois très vastes et souvent inaccessibles de certains grands Etats modernes ? Quelle chance de succès auraient ces pauvres enquêteurs d’avoir effectivement accès à ces établissements de production face aux mille ruses grâce auxquelles un Etat souverain peut empêcher qu’un étranger enquête sérieusement, vérifie et s’aperçoive à temps du danger, et le dénonce ? Il faudrait imaginer que l’Etat souverain renonce effectivement, parce que ses citoyens en sont unanimement convaincus, à l’idée d’utiliser cette arme ; mais on voit tout de suite qu’il s’agit d’une élucubration. Peut-on éviter qu’on reconnaisse universellement et qu’on affirme la nécessité de poursuivre et de perfectionner la recherche sur l’atome à des fins scientifiques et industrielles ? Les recherches et les découvertes en ce domaine sont trop prometteuses pour que dans le monde entier on ne s’attache pas à ne pas arriver le dernier de cette fantastique compétition. Pourtant, cette compétition consacrée au profit des hommes est fatalement liée à celle qui est consacrée à leur anéantissement. Comment de futurs inspecteurs de l’ONU ou d’un organisme de même ordre pourraient-ils certifier, en arrivant à l’improviste sur les lieux du possible délit, qu’un procédé de fabrication ou qu’une installation destinée au bien ne soit utilisée clandestinement à des fins belliqueuses ? Il faudrait que les inspecteurs soient eux-mêmes des fabricants de bombes atomiques ; autrement dit qu’ils appartiennent à des organisations secrètes maintenues par des Etats criminels qui auraient l’intention de produire des bombes destructrices plutôt que de l’énergie bénéfique. Seuls ceux qui fabriquent ce produit prohibé en connaissent les secrets de fabrication : alors que les inspecteurs internationaux ne connaîtraient, eux, que les procédés licites, ceux qui conduisent à l’obtention de produits utiles pour l’avancement industriel. Existe-t-il la moindre chance que l’Etat en infraction prête ses propres techniciens experts en fabrications interdites au corps des inspecteurs internationaux chargés de la répression ?
Force est bien de reconnaître tout de même que, tant que l’on restera dans les limites du concept des Etats souverains, l’interdiction de l’arme atomique est pure utopie. Tout Etat souverain a le droit et le devoir de vivre et de se défendre : les interdictions et les inspections serviraient seulement à nouer des tromperies réciproques, à accélérer les recherches, à multiplier les expériences pour être les premiers à posséder les bombes capables de prendre l’ennemi au dépourvu.
On ne résoudra le problème que par la renonciation à la souveraineté militaire de chaque Etat. Est-ce que l’un des vingt-cinq cantons et demi-cantons suisses ou des quarante-huit Etats nord-américains est le moins du monde préoccupé par l’utilisation éventuelle de la bombe atomique par l’un de ses confédérés ? Non, parce qu’aucun des cantons suisses ou des Etats nord-américains n’a de quelconque pouvoir militaire, celui-ci étant exclusivement le privilège de la confédération. Que les armes soient connues ou secrètes, elles sont étudiées, fabriquées et conservées par le seul gouvernement fédéral ; et les cantons et les Etats, sans organisation militaire propre, n’ont pas la possibilité de méditer et de réaliser des entreprises contre d’autres cantons ou d’autres Etats qui font partie du même corps souverain.
C’est là que se trouve la seule chance de salut. Le chemin sera long mais il faut commencer à l’emprunter, si l’on ne veut pas perdre son temps en diatribes inutiles ou en camouflages hypocrites de propos malveillants. Il ne sert à rien de donner aux inspecteurs internationaux des tâches absurdes, il faut que ces inspecteurs soient aussi les seuls producteurs. La première exigence réside dans le fait de transférer à un corps international, à un vrai super-Etat, même s’il est, pour l’instant, limité dans ses finalités, la possession de toutes les matières premières, de tous les gisements de minéraux indispensables à la production de la bombe atomique. Aucune usine ne devrait exister en dehors de celles qui appartiendraient à l’organisme atomique international, lequel recruterait son personnel, dans des conditions de parité, chez tous les Etats adhérents.
Naturellement, les hommes qui appartiendraient à ce corps ne seraient plus des fonctionnaires américains, russes, anglais ou français, etc. ; ce seraient des fonctionnaires de l’organisme, liés étroitement à lui, et à lui seul. Ces hommes membres d’un organisme producteur de la bombe atomique et nécessairement experts dans la connaissance du moment exact où la fabrication cesse d’être industrielle et autorisée pour devenir belliqueuse (il paraît qu’un tel moment ou qu’un tel point existe et soit vérifiable) ne seraient pas de purs inspecteurs, souvent incapables de percer les secrets d’autrui, mais les auteurs et les participants des plus récents procédés techniques, des secrets les plus cachés et seraient en mesure, autant que l’on puisse l’espérer, de comprendre si l’un des Etats associés dépasse le point autorisé, pour pouvoir dénoncer ce danger aux yeux de la société des Etats signataires et lui donner le temps de le prévenir. Et puisque entre le moment où, dans la fabrication, on franchit le cap autorisé et celui où la maudite bombe atomique est enfin prête, il s’écoule semble-t-il aujourd’hui un temps assez long, les Etats innocents, avertis de la menace qui provient de l’Etat belliqueux, auraient le temps de se préparer, pour fabriquer, à leur tour, les bombes adaptées à la contre-offensive. Qui donnera sa force au corps international détenteur unique des gisements de matériaux nécessaires à la fabrication des bombes atomiques, corps unique garant de l’utilisation à des fins industrielles de ce matériau, ou tout du moins contrôleur de cette utilisation ? Qui interdira aux Etats souverains de s’approprier les usines atomiques existantes sur leur territoire et de cacher l’existence de gisements capables de produire les matières premières indispensables ? Questions ardues ; il importe pourtant de se les poser candidement si nous voulons résoudre le problème de la paix. Pour le moment, j’ai seulement essayé de montrer qu’un accord international de bannissement de la bombe atomique est un propos vain et probablement hypocrite ; et qu’un accord qui perpétuerait la souveraineté des Etats et ferait ingénuement confiance à un corps d’inspecteurs internationaux serait tout aussi inutile ; et que la condition indispensable pour la répression de l’utilisateur de la bombe atomique est le passage de la propriété et de l’emploi de tout ce qui sert à sa production dans les mains d’un organisme international au-dessus des Etats.
Mais est-ce possible et est-ce suffisant ?
 
 
QUI VEUT LA PAIX ?
 
Le cri : « nous voulons la paix ! » est trop humain, trop beau, trop naturel pour une humanité sortie de deux épouvantables guerres mondiales et menacée par une troisième guerre exterminatrice pour que les hommes qui n’ont pas un cœur de bête fauve ne le soutiennent et ne s’en fassent l’écho.
Pourtant, aussitôt sa raison met l’homme face à cette question évidente : « Comment mettre en œuvre ce projet chrétien et humain ? »
Il ne sert à rien de faire appel à des idéaux nouveaux, à des transformations religieuses et sociales. Nos seuls guides sont l’expérience historique et le raisonnement. Ce dernier nous met en garde : pour empêcher les guerres, ne considérons pas comme un moyen sûr celui qui, même s’il existe, ne les a jusqu’à présent jamais empêchées. Une religion plutôt qu’une autre n’est pas un moyen sûr ; en effet, les religions les plus disparates se sont accommodées des guerres ; et la religion chrétienne elle-même n’empêche pas de défendre son propre pays contre une agression injuste. Malgré les commandements divins, il arrive toujours que certains hommes s’adonnent au vol, à l’oisiveté, au vagabondage, au meurtre et aux guerres ; de sorte qu’il ne reste aux bons qu’à se défendre contre les méchants.
Les transformations sociales ne sont pas un moyen sûr ; tous les régimes sociaux connurent de cruelles guerres : entre pasteurs et agriculteurs, en régime de propriété collective des tribus et des peuples, pendant le féodalisme et le servage de la glèbe, avant et après l’apparition et l’épanouissement de la bourgeoisie. La théorie de l’espace vital fit rage avant et pendant le nazisme ; et aujourd’hui elle semble guider les communistes russes. Héritiers des millénaires au cours desquels les hommes menaient une vie bestiale et anthropophage, les hommes imaginent quelquefois, sous la conduite de faux prophètes, de s’enrichir en dépouillant autrui. Les hommes pacifiques du monde contemporain, qui savaient ou percevaient aisément que la guerre ne pouvait être que source de mort et de ruine, se laissèrent abuser par quelques frénétiques, avides de pouvoir, pour se faire la guerre tour à tour ; les épargnants virent s’évanouir leurs économies, les entrepreneurs tremblèrent pour leurs usines, les exploitants pour leurs terres et les travailleurs ne reçurent plus la correcte rémunération de leur peine.
Si une comparaison doit être faite entre systèmes opposés d’organisation sociale quant à leur capacité à fomenter des guerres, on ne peut aboutir qu’à une seule conclusion : plus nombreuses sont les forces économiques existant dans un pays à se trouver indépendantes de l’Etat (ce que l’on nomme la volonté collective), plus il est facile de préserver la paix ; à l’inverse, plus l’économie est concentrée sous la direction d’une unique volonté, plus il est simple d’entrer en guerre. Une société composée de millions de propriétaires indépendants, de nombreux industriels et commerçants, est une société qui tend aux échanges avec les pays étrangers, pour vendre sur les meilleurs marchés ses propres produits et acquérir à bon marché les produits étrangers qu’elle désire. Tous ceux, et ils sont nombreux, qui désirent augmenter leur propre richesse ont besoin de la paix et abhorrent la guerre. Dans les pays où le pouvoir économique est concentré dans les mains de l’Etat, on voit naître les monopolistes, s’enrichir ceux qui recherchent les faveurs des gouvernants et les idéaux de victoire et de gloire des chefs alimenter la soif de gains rapides et gros des aventuriers qui gravitent autour du pouvoir. Les sociétés bourgeoises, commerciales, industrielles, sont pacifiques ; les sociétés où les monopolistes privilégiés, objet des faveurs de l’Etat, sont puissants, sont aventureuses et belliqueuses.
Contre ceux qui sont enclins à jouer les prédateurs aux dépens de l’étranger, on ne peut lever que les seules armes qui valent contre ceux qui pillent le bien d’autrui aux dépens de leurs compatriotes et de leurs concitoyens. Lorsque n’existait pas et là où, de nos jours, n’existe pas un Etat bien organisé, les vols et les assassinats abondent. Qu’est-ce que les hommes ont inventé pour tenir en respect les voleurs et les assassins ? Des policiers, des juges et des prisons. Si l’Etat n’existe pas, l’homme juste et bon doit se défendre par lui-même, à grand-peine et pour un faible résultat. Son désir de travailler, de produire et d’épargner s’amenuise, et la société entière s’appauvrit. C’est pourquoi l’Etat s’est assigné la tâche de choisir et de rémunérer des policiers, des juges et des gardiens de prison ; de sorte que les honnêtes gens puissent respirer, travailler et contribuer à réduire la misère et à accroître le bien-être universel.
Contre les ravages et les vols à grande échelle commis au nom de la guerre par un peuple contre un autre, il n’existe aucune autre solution que celle dont l’expérience très ancienne et universelle a démontré l’efficacité contre les assassinats et les vols commis au coup par coup par un homme contre un autre homme : la force. De même que l’Etat, à l’aide des policiers, des juges et des gardiens de prison tient en respect les voleurs et les assassins, de même il est nécessaire qu’une force supérieure à l’Etat, un super-Etat, tienne en respect les Etats décidés à agresser, violenter et dépouiller autrui.
Celui qui veut la paix se doit de vouloir la fédération des Etats, la création d’un pouvoir supérieur à celui de chaque Etat souverain. Tout le reste n’est que bavardage, vain parfois, et il n’est pas rare que cette attitude ne tende à cacher les intentions de guerre et de conquête des Etats qui se déclarent pacifiques. Nous parvenons donc à la même conclusion que celle à laquelle nous devons aboutir en ce qui concerne la bombe atomique. Il ne suffit pas de crier : « A bas la bombe atomique, vive la paix ! » pour vouloir sérieusement la défaite de l’une et le triomphe de l’autre. Il est nécessaire de vouloir, ou tout au moins de connaître quelle est la condition nécessaire et à elle seule suffisante pour que l’une et l’autre volonté ne demeurent pas des paroles semées au vent. Une telle condition se nomme force supérieure à celle des Etats souverains, elle se nomme fédération d’Etats, elle se nomme super-Etat. S’il faut qu’existe un juge des méfaits, s’il faut saisir l’agresseur par le col et le contraindre à renoncer à son butin, il faut qu’existe une force, un Etat supérieur aux autres qui puisse obtenir l’obéissance de chaque Etat ; et encore il faudrait même que chaque Etat soit privé du droit et de la possibilité de décider de la guerre et de la paix.
Et prenons garde, le super-Etat ne peut être une quelconque Société des Nations ou encore moins une Organisation des Nations Unies. Le 18 janvier 1918, dans ces mêmes colonnes, je soutenais la thèse que l’idée de la Société des Nations — qui n’était pas encore fondée, mais qui était déjà bruyamment défendue par de nombreux idéalistes très imaginatifs, parmi lesquels s’était introduit, criant plus haut que les autres, ce Benito Mussolini qui devait par la suite tant la décrier et qui contribua à la détruire — était une idée vaine, vouée à l’échec. Il n’y a pas de raison de penser autrement aujourd’hui à propos de l’organisation qui l’a remplacée.
De même que les faits m’ont donné raison en ce qui concerne la Société des Nations, de même tout le monde aujourd’hui se rend compte que l’ONU n’est pas un instrument efficace de paix pour le monde. A quoi sert une organisation, une association qui doit recourir au bon vouloir de chacun des Etats associés pour remettre à sa place l’Etat malfaiteur qui se montre récalcitrant envers la volonté commune ? Dépourvue de force militaire propre, une société d’Etats est fatalement un objet de risée et de dérision. Tant que la Suisse ne fut qu’une simple ligue de cantons souverains, chacun possédant son armée, ses services de douane, sa représentation diplomatique propre auprès des puissances étrangères, elle resta sujette à des influences extérieures et ne posséda pas de véritable unité nationale. Ce n’est qu’en 1848, le gouvernement fédéral ayant été finalement créé à la suite des tristes expériences de la guerre intestine, les douanes intérieures ayant été abolies et le droit d’instituer des octrois à la frontière fédérale, de battre monnaie, de conserver une armée et d’avoir des rapports avec l’étranger ayant été transmis des cantons à la Confédération, que la Suisse apparut unie et fédérale.
Une expérience analogue avait été menée aux Etats-Unis d’Amérique. Si les Etats-Unis d’aujourd’hui ont pu naître et grandir, si personne ne menace la paix sur le territoire de la république étoilée, le mérite n’en revient qu’au génie de Washington et de ses collaborateurs qui comprirent que l’Etat qu’ils avaient fondé pendant la guerre de libération était perdu si l’on ne sautait pas le pas, si chaque Etat ne renonçait pas au droit de s’entourer de douanes, au droit de battre monnaie, de conserver sa propre armée et d’envoyer à l’étranger sa propre représentation diplomatique. En renonçant à une partie de leur souveraineté, les treize Etats confédérés conservèrent et possèdent encore aujourd’hui le reste ; c’est-à-dire le plus important, parce qu’il concerne les biens moraux et spirituels du peuple. Le grand pas fut franchi lorsque la constitution du 26 juillet 1788 commença par ces célèbres mots : We the people of the United States, nous peuple des Etats-Unis, c’est-à-dire non pas nous treize Etats, mais nous « le peuple tout entier des Etats-Unis », nous avons décidé de fonder une union plus parfaite.
C’est par ces mots, et par ces mots seulement, que les Etats-Unis d’Amérique abolirent la guerre à l’intérieur de leur immense territoire : en créant un nouvel Etat qui ne soit pas composé d’Etats souverains, mais constitué directement par le peuple tout entier des Etats-Unis ; supérieur par conséquent aux Etats créés par les éléments morcelés du même peuple qui occupaient les territoires de chaque Etat. Il est vain de laisser emporter son imagination vers des solutions intermédiaires.
Le seul moyen de supprimer les guerres à l’intérieur du territoire de l’Europe est d’imiter l’exemple de la constitution américaine de 1788, en renonçant totalement aux souverainetés militaires et au droit de représentation à l’étranger et à une partie de la souveraineté financière. S’il faut et si l’on peut, aujourd’hui et demain, avancer petit à petit sur cette voie, bénies soient l’union douanière contractée entre la Hollande, la Belgique et le Luxembourg (Bénélux) et celle qui a été signée entre la France et l’Italie. Mais qu’il soit bien clair qu’il s’agit à peine d’un début et qu’il faudra très vite, et résolument, suivre au-delà un long chemin.
Par conséquent, lorsqu’il s’agit de faire la distinction entre les amis et les ennemis de la paix, ne nous arrêtons pas aux professions de foi, d’autant plus bruyantes qu’elles sont plus mensongères. Demandons au contraire : voulez-vous conserver la pleine souveraineté de l’Etat dans lequel vous vivez ? Si oui, celui-ci est un ennemi implacable de la paix. Etes-vous au contraire décidé à apporter votre voix, votre appui, seulement à ceux qui promettent de mettre en œuvre la transmission d’une partie de la souveraineté nationale à un nouvel organe appelé Etats-Unis d’Europe ? Si la réponse est affirmative, et si les paroles sont suivies d’effet, vous pourrez, mais alors seulement, vous considérer comme partisan de la paix. Tout le reste n’est que mensonge.
 
(texte choisi et présenté par Giovanni Vigo)

 

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