XXX année, 1988, Numéro 3, Page 253

 

 

JEAN MONNET
 
 
Le centenaire de la naissance de Jean Monnet a été solennellement célébré à Paris par le transfert de sa dépouille mortelle au Panthéon. Il n’était jamais arrivé qu’une personne dont la vie s’est identifiée à la lutte pour l’unité de l’Europe soit accueillie dans le temple où reposent les gloires de la France. Au cours de la cérémonie suggestive qui s’est déroulée sur la place du Panthéon, a retenti, reprise par un vieil enregistrement, la voix de Jean Monnet qui rappelait comment « les Etats Unis d’Europe sont l’unique héritage que nous puissions laisser à nos enfants ».
Il ne s’agissait pas, pour Jean Monnet, d’une phrase de circonstance. Dans ses mémoires, publiées en 1976, il avait souligné que personne ne peut transmettre aux autres sa propre sagesse. Des bonnes institutions sont le seul patrimoine que nous pouvons laisser en héritage à nos successeurs et Monnet n’a jamais manqué à cette règle.
Né à Cognac en 1888, il affronta la dure réalité de la politique au début de la Première Guerre mondiale. Exempté du service militaire pour des raisons de santé, Monnet sentait qu’il ne pouvait rester indifférent devant le sort de tant de jeunes du même âge, décimés par la guerre. Son impatience devint encore plus grande dès qu’il s’aperçut que les structures organisatives du XIX siècle étaient tout-à-fait inadaptées pour faire face à un conflit de proportions infiniment plus grandes que celles des précédents conflits (« les conditions de la guerre étaient changées, la machine de la guerre était appelée à broyer toutes les ressources de la nation et il fallait inventer des formes d’organisation sans précédent »). Grâce à un ami de la famille, Monnet réussit à rencontrer le Président du Conseil français Viviani, qui accepta ses conseils. Dès lors, il participa activement à la solution des problèmes européens et mondiaux les plus importants. Il contribua à organiser les liaisons entre les alliés pendant la Première Guerre mondiale, participa au redressement économique et financier de nombreux pays frappés par la crise de l’après-guerre, promut l’unité de la Résistance française à Alger, guida le Commissariat français au plan, inventa la formule des Communautés européennes (à commencer par la CECA), encouragea la création du Conseil européen quand il s’aperçut que la CEE languissait par suite du manque d’initiatives et, pendant les dernières années de sa vie, il soutint vigoureusement la nécessité de l’élection du Parlement européen au suffrage universel.
Jean Monnet atteignit le point le plus haut de son activité créatrice quand, face à l’impasse dans laquelle s’étaient enfermés, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, le Etats européens, il eut l’intuition que la seule voie d’issue serait la construction d’une unité européenne solide qui restituerait sa propre dignité à l’Allemagne, offrirait de solides garanties de paix à la France et assurerait l’indépendance de l’Europe par rapport aux Etats-Unis. De cette intuition naquit le projet de la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier. A ses origines il y avait la conscience claire que le nœud à défaire était constitué par la rivalité franco-allemande. Mais, si l’objectif était bien identifié, les moyens pour l’atteindre ne l’étaient pas autant. Peu à peu, fit son chemin dans l’esprit de Jean Monnet l’idée que le problème ne devait pas être pris dans sa complexité mais que l’on devait, par contre, promouvoir « une action concrète et résolue sur un point limité mais décisif, qui provoque un changement fondamental sur ce point et modifie progressivement les termes mêmes de l’ensemble des problèmes ».
C’est cette méthode qui inspira le mémorandum écrit le 3 mai 1950 et publié pour la première fois par Le Monde du 9 mai 1970 avec la note explicative suivante : « Le 28 avril 1950, M. Jean Monnet adresse à M. Georges Bidault, Président du Conseil, un texte d’un peu plus de trois feuillets machine, où il expose la fameuse proposition de ‘placer l’ensemble de la production franco-allemande de charbon et d’acier sous une Haute Autorité commune, dans une organisation ouverte à la participation des autres pays d’Europe’. M. Monnet voit dans cette réalisation ‘les premières assises concrètes d’une fédération européenne indispensable à la préservation de la paix’. Ce texte est transmis le même jour, par l’intermédiaire de M. Bernard Clappier, à Robert Shuman, Ministre des Affaires étrangères. C’était un vendredi. Le lundi matin, premier mai, au retour d’un voyage dans sa circonscription de Metz, M. Schuman dit simplement à M. Clappier : ‘J’ en fais mon affaire’. Le 4 mai, M. Jean Monnet transmet à MM. Bidault et Schuman un nouveau mémorandum, daté du 3 mai, qui explique les raisons qui l’ont conduit à formuler sa proposition de pool charbon-acier ».
Le Monde souligne justement que Monnet voyait dans la CECA « les premières assises concrètes d’une fédération européenne indispensable à la préservation de la paix ». Il avait su saisir, avec une grande lucidité, la nature du problème qui était à résoudre, il avait clairement identifié l’objectif final (la fédération) mais il avait cru naïvement que la méthode fonctionnaliste aurait été suffisante pour l’atteindre. L’histoire de l’unification européenne a démontré que la confiance aveugle que Jean Monnet avait sur l’évolution spontanée de la Communauté vers une fédération n’était pas fondée. Mais son œuvre n’en a pas été moins importante pour autant : grâce à elle, les données du problème européen ont radicalement changé. Les Communautés ont éliminé les tensions encore présentes entre les Etats de l’Europe occidentale, ont garanti une période de prospérité sans précédents, ont ouvert la route aux batailles pour la construction des Etats-Unis d’Europe. Et il n’en reste pas moins que l’intuition de Jean Monnet selon laquelle « une action concrète et résolue sur un point limité mais décisif » est nécessaire, a constitué, et constitue encore, un enseignement essentiel pour la lutte des fédéralistes.
 
 
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LE MEMORANDUM MONNET DU 3 MAI 1950
 
De quelque côté qu’on se tourne, dans la situation du monde actuel, on ne rencontre que des impasses, qu’il s’agisse de l’acceptation grandissante d’une guerre jugée inévitable, du problème de l’Allemagne, de la continuation du relèvement français, de l’organisation de l’Europe, de la place même de la France dans l’Europe et dans le monde.
D’une pareille situation, il n’est qu’un moyen de sortir : une action concrète et résolue portant sur un point limité mais décisif, qui entraîne sur ce point un changement fondamental et, de proche en proche, modifie les termes mêmes de l’ensemble des problèmes.
C’est dans cet esprit qu’a été formulée la proposition présentée en annexe.[1] Les réflexions ci-dessous résument les constatations qui y ont conduit.
1. Les esprits se cristallisent sur un objectif simple et dangereux : la guerre froide.
Toutes les propositions, toutes les actions sont interprétées par l’opinion publique comme une contribution à la guerre froide. La guerre froide, dont l’objectif essentiel est de faire céder l’adversaire, est la première phase de la guerre véritable.
Cette perspective crée chez les dirigeants une rigidité de pensée caractéristique de la poursuite d’un objet unique. La recherche des solutions des problèmes disparaît. Cette rigidité de pensée, d’objectif, de part et d’autre, amène inévitablement un choc qui est dans la logique inéluctable de cette perspective. De ce choc naîtra la guerre.
En fait, déjà nous sommes en guerre. Il faut changer le cours des événements. Pour cela, il faut changer l’esprit des hommes. Des paroles n’y suffisent pas. Seule une action immédiate portant sur un point essentiel peut changer l’état statique actuel. Il faut une action profonde, réelle, immédiate et dramatique qui change les choses et fasse entrer dans la réalité les espoirs auxquels les peuples sont sur le point de ne plus croire. Et ainsi donner aux peuples des pays « libres » de l’espoir dans les objectifs les plus lointains qui leur seront assignés, et créera chez eux la détermination active de les poursuivre.
2. La situation allemande devient rapidement un cancer dangereux pour la paix dans un avenir prochain, et pour la France immédiatement, si son développement n’est pas dirigé pour les Allemands vers l’espoir et la collaboration avec les peuples libres.
Cette situation ne peut pas être réglée par l’unification de l’Allemagne, car il faudrait un accord USA-URSS impossible à concevoir pour le moment.
Elle ne peut pas être réglée par l’intégration de l’Ouest allemand avec l’Occident,
— car les Allemands de l’Ouest se mettraient de ce fait, vis-à-vis de l’Est, en situation d’avoir accepté la séparation tandis que l’unité doit nécessairement être leur objectif constant ;
— car l’intégration pose la question de l’armement de l’Allemagne et entraînera la guerre, provocation vis-à-vis des Russes ;
— pour des questions politiques insolubles.
Et cependant les Américains vont insister pour que l’intégration de l’Ouest se fasse,
— parce qu’ils veulent que quelque chose se fasse et qu’ils n’ont pas d’autre idée prochaine ;
— parce qu’ils doutent de la solidité et du dynamisme français. Certains pensent qu’il faut commencer l’établissement d’un remplaçant pour la France.
Il ne faut pas chercher à régler le problème allemand qui ne peut être réglé avec les données actuelles. Il faut changer les données en les transformant.
Il faut entreprendre une action dynamique qui transforme la situation allemande et oriente l’esprit des Allemands, et non pas rechercher un règlement statique sur les données actuelles.
3. La continuation du relèvement de la France sera arrêtée si la question de la production industrielle allemande et de sa capacité de concurrence n’est pas réglée rapidement.
La base de la supériorité que les industriels français reconnaissent traditionnellement à l’Allemagne est sa production d’acier à un prix que ne peut concurrencer la France. D’où ils concluent que toute la production française en est handicapée.
Déjà l’Allemagne demande d’augmenter sa production de 11 à 14 millions de tonnes. Nous refuserons, mais les Américains insisteront. Finalement, nous ferons des réserves, mais nous céderons. En même temps la production française plafonne ou même baisse.
Il suffit d’énoncer ces faits pour n’avoir pas besoin d’en décrire en grands détails les conséquences : Allemagne en expansion ; dumping allemand à l’exportation ; demande de protection pour les industries françaises ; arrêt ou camouflage de la libération des échanges ; recréation des cartels d’avant-guerre ; orientation éventuelle de l’expansion allemande vers l’Est, prélude aux accords politiques ; France retombée dans l’ornière d’une production limitée protégée.
Les décisions qui vont amener cette situation vont être amorcées, sinon prises, à la conférence de Londres sous pression américaine.
Or les USA ne souhaitent pas que les choses se développent ainsi. Ils accepteront une autre solution si elle est dynamique et constructive, surtout si elle est proposée par la France.
Avec la solution proposée disparaît la question de la domination de l’industrie allemande, dont l’existence créerait en Europe une crainte, cause de troubles constants, et finalement empêcherait l’union de l’Europe et causerait à nouveau la perte de l’Allemagne elle-même. Cette solution crée au contraire pour l’industrie tant allemande que française et européenne des conditions d’expansion communes dans la concurrence, mais sans domination.
Au point de vue français, une telle solution met l’industrie nationale sur la même base de départ que l’industrie allemande, élimine le dumping à l’exportation qu’autrement poursuivrait l’industrie allemande de l’acier, fait participer l’industrie d’acier française à l’expansion européenne, sans crainte de dumping, sans la tentation du cartel. La crainte chez les industriels, qui entraînerait le malthusianisme, l’arrêt des « libéralisations » et finalement le retour aux ornières du passé, sera éliminée. Le plus grand obstacle à la continuation du progrès industriel français aura été écarté.
4. Nous avons été, jusqu’à ce jour, engagés dans un effort d’organisation de l’Ouest, à la fois économique, militaire et politique : OECE, pacte de Bruxelles, Strasbourg.
L’expérience de deux années, les discussions de l’OECE sur les accord de paiement, la libération des échanges, etc. Le programme d’armement soumis à la dernière réunion de Bruxelles, les discussions de Strasbourg, les efforts — qui restent sans résultat concret — pour aboutir à une union douanière franco-italienne montrent que nous ne faisons aucun progrès réel dans le but que nous nous sommes assigné et qui est l’organisation de l’Europe, son développement économique et sa sécurité collective.
L’Angleterre, toute désireuse qu’elle soit de collaborer avec l’Europe, ne consentira rien qui puisse avoir pour conséquence de détendre ses liens avec les Dominions ou de l’engager avec l’Europe au-delà des engagements pris par l’Amérique elle-même.
L’Allemagne, élément essentiel de l’Europe, ne peut être engagée dans l’organisation européenne en l’état actuel des choses, pour les raisons exposées ci-dessus.
Il est certain que la continuation de l’action entreprise dans les voies dans lesquelles nous nous sommes engagés conduit à une impasse, et en outre risque de laisser passer le temps pendant lequel cette organisation de l’Europe aurait été possible.
En effet, les peuples d’Europe n’entendent que des paroles. Ils ne croiront bientôt plus à l’idéal que les gouvernements persistent à leur offrir et qui n’en reste qu’à de vains discours et à des réunions futiles.
L’opinion publique américaine ne soutiendra pas l’action commune et la participation américaine si l’Europe ne se montre pas dynamique.
Pour la paix future, la création d’une Europe dynamique est indispensable. Une association des peuples « libres », à laquelle participeront les USA, n’exclut pas la création d’une Europe : au contraire, parce que cette association sera fondée sur la liberté, donc sur la diversité, l’Europe si elle est adaptée aux nouvelles conditions du monde, développera ses facultés créatrices et ainsi, graduellement, apparaîtra une force d’équilibre.
Il faut donc abandonner les formes passées et entrer dans une voie de transformation, à la fois par la création de conditions économiques de base communes et par l’instauration d’autorités nouvelles acceptées par les souverainetés nationales.
L’Europe n’a jamais existé. Ce n’est pas l’addition de souverainetés réunies dans des conseils qui crée une entité. Il faut véritablement créer l’Europe, qu’elle se manifeste à elle-même et à l’opinion américaine et qu’elle ait confiance en son propre avenir.
Cette création, au moment où se pose la question d’une association avec une Amérique si forte, est indispensable pour marquer que les pays d’Europe ne s’abandonnent pas à la facilité, qu’ils ne cèdent pas à la crainte, qu’ils croient en eux-mêmes et qu’ils créent sans délai le premier instrument de la réalisation d’une Europe au sein de la communauté nouvelle des peuples libres et pacifiques à laquelle elle apportera l’équilibre et la continuation de sa pensée créatrice.
5. Dans le moment présent, l’Europe ne peut naître que de la France. Seule la France peut parler et agir. Mais si la France ne parle pas et n’agit pas maintenant, que se passera-t-il ?
Le rassemblement s’opérera autour des Etats-Unis, mais pour mener avec plus de force la guerre froide. La raison évidente en est que les pays d’Europe ont peur et cherchent de l’aide. L’Angleterre se rapprochera de plus en plus des Etats-Unis ; l’Allemagne se développera rapidement, nous ne pourrons pas éviter son armement. La France sera reprise par son malthusianisme d’antan et cette évolution aboutira inévitablement à son effacement.
6. Depuis la libération, les français, loin d’être abattus par les épreuves, ont fait preuve de vitalité et de foi dans l’avenir : développement de la production, modernisation, transformation de l’agriculture, mise en valeur de l’Union française, etc.
Or, au cours de ces années, les Français ont oublié l’Allemagne et sa concurrence. Ils croyaient à la paix. Ils retrouvent soudain l’Allemagne et la guerre.
L’augmentation de la production de l’Allemagne, l’organisation de la guerre froide, ressusciteraient chez eux les sentiments de crainte du passé et feraient naître les réflexes malthusiens. Ils retomberaient dans leur psychologie craintive, au moment même où l’audace leur permettrait d’éliminer ces deux dangers et ferait faire à l’esprit français les progrès pour lesquels il est prêt.
Dans cette conjoncture, la France est désignée par le destin. Si elle prend l’initiative qui éliminera la crainte, fera renaître l’espoir dans l’avenir, rendra possible la création d’une force de paix, elle aura libéré l’Europe. Et dans une Europe libérée, l’esprit des hommes nés sur le sol de France, vivant dans la liberté, dans des conditions matérielles et sociales constamment en progrès, continuera à apporter sa contribution essentielle.
 
(Texte choisi et présenté par Giovanni Vigo)


[1] Il s’agit de la proposition concernant la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier.

 

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