VI année, 1964, Numéro 2, Page 118

 

 

A PROPOS D’« UNE VICTOIRE A LA PYRRHUS »
 
 
Notre article intitulé « Une victoire à la Pyrrhus », dénonçant le caractère hétérogène de la majorité de Montreux, nous a valu de nombreuses lettres d’approbation mais aussi beaucoup de lettres de protestation. Nous publions ici celle que nous envoie un lecteur tenant à garder l’incognito, ainsi que notre réponse, de façon à fournir à nos lecteurs un élément d’appréciation. (La forme directe est due au fait qu’il s’agit d’un échange de lettres personnelles).
 
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Cher Ami,
la lecture du dernier numéro d’« Autonomie Fédéraliste » me navre, surtout sa première page, et j’ai l’impression de me trouver dans une ambiance néfaste de parti politique où chacun, oubliant l’idéal commun, cherche à faire triompher son petit moyen, pour prendre la direction des opérations. Au lieu de faire équipe pour aboutir à la réalisation des désirs d’une majorité, chaque minorité se veut le pire ennemi de l’autre : elle attaque, elle grogne, elle rogne, elle critique, elle s’use et elle use… et l’on vise à renverser l’équipe dirigeante comme aux beaux temps de la IVe république, où les “petits copains” qui n’étaient pas du gouvernement renversaient les autres pour prendre leur place et ne pas faire mieux.
Amicalement
 
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Cher Ami,
je trouve que, au lieu de vous navrer de mon attitude, vous devriez vous navrer de l’état du M.F.E. Tel qu’il est à présent, le M.F.E. n’est pas en mesure de réaliser ses buts statutaires, c’est-à-dire de contribuer à la création de la fédération européenne. Cela exige une force, et le M.F.E. n’est pas encore une force, ni grande ni petite. A. Marc, lui-même, l’affirme :
« … Le fédéralisme est loin d’être devenu une force politique. Entre ses prétentions et le réel, il subsiste une distance qui, si nous ne la surmontons pas, nous transformera tous en doux maniaques, en rêveurs inoffensifs ».[1]
Compte tenu du fait qu’il y avait des possibilités à exploiter, car le problème de l’unité européenne n’a pas cessé de grandir, notre zéro de pouvoir signifie que, depuis sa fondation jusqu’à l’heure actuelle, le M.F.E. n’a jamais été placé sur une voie efficace et que, par conséquent :
a) sa ligne politique a toujours été fausse,
b) ses dirigeants majoritaires se sont toujours trompés,
c) ces dirigeants, au moins dans leur ensemble, ne sont pas du tout de bons dirigeants.
Et alors que faire ? Laisser en place cette majorité et continuer cette politique qui ne mène à rien, ou tâcher de la changer pour expérimenter une nouvelle politique ? Ici et là, à la base des optiques différentes de celle de la majorité ont donné d’excellents résultats. Pourquoi ne pas tenter ? Pourquoi se déclarer satisfait de l’impuissance actuelle ?
Bien entendu, cela implique une lutte pour le pouvoir à l’intérieur du M.F.E. Et alors vous vous levez pour dire : vous oubliez l’idéal commun, vous divisez au lieu d’unir, vous manquez à votre devoir de solidarité. C’est l’évidence même qu’il faut l’unité, la solidarité, et ainsi de suite. Ce que vous avez oublié, c’est qu’il faut l’unité sur la bonne voie, et que cette unité on ne peut la trouver qu’en plaçant le mouvement sur la bonne voie. C’est un fait que, lorsqu’on progresse, les divisions s’estompent car personne ne suit dans ce cas ceux qui font de la critique pour la critique ou pour occuper des places. Vous rappelez la IVe. Parfait. Les hommes de la IVe n’étaient pas sa cause, mais sa conséquence. Elle n’était pas viable, elle n’ouvrait pas de bons chemins, ses hommes ne pouvaient que vagabonder, et c’est d’ailleurs ce qui va se produire sous la Ve elle-même, lorsque son oxygène, de Gaulle, aura disparu, car il n’y a plus de systèmes nationaux qui soient viables. D’autre part, si vous vous trouvez sous la Ve ce n’est pas par la grâce de Dieu, c’est parce que des hommes en colère vous ont tiré de la IVe, en se battant pour la renverser.
Ce que vous avez oublié, c’est que les divisions ne sont qu’une des conséquences du piétinement de la majorité. Toutes les fois que cela se produit dans une organisation politique, les meilleurs s’inquiètent. Un état d’esprit surgit qui se demande : est-ce que je fais entièrement mon devoir ? Est-ce que ceux qui tiennent la barre le font ? Et faute de l’espérance d’un changement, ce qui équivaut à dire faute d’une opposition qui puisse à son tour, après avoir obtenu la majorité, exercer le pouvoir de diriger l’organisation, le malaise se répand partout, et finalement les meilleurs s’en vont, tout comme la plus grande partie des adhérents. C’est justement ce qui est arrivé au M.F.E., sauf pour les correctifs constitués par le développement d’une opposition interne et par les sections qui se débrouillent toutes seules, forcément très peu nombreuses et très peu fortes par suite de la faiblesse générale.
Vous tenez à l’unité du M.F.E. ? Vous n’avez qu’une chose à faire : tâchez de découvrir la voie la plus claire et la plus efficace pour la fédération européenne, la faire comprendre, et vous battre pour vous placer au pouvoir dans le M.F.E. avec ceux qui la partagent. J’ajoute pour ma part qu’il faut élargir le cadre de notre politique et rechercher de cette sorte l’unité aussi de tous ceux qui, tout en étant pour la fédération européenne, ne s’engagent pas car nous ne savons pas montrer la voie pour y parvenir, ainsi que de tous ceux qui seraient pour la fédération européenne si, chemin faisant, nous savions les éveiller.
De toute façon, en politique il faut accepter la loi de la politique, qui n’est que la lutte pour le pouvoir. Ce n’est pas que la politique soit plus dure que n’importe quelle activité. Dans la production et dans le commerce il faut accepter la loi de l’économie, c’est-à-dire la lutte pour le marché et ainsi de suite. Votre réaction à mon égard provient peut-être plus d’un sentiment qui voudrait tenir le M.F.E. à l’écart de la lutte pour le pouvoir et donc à l’écart de la vie, car il n’y a pas de vie en dehors de la lutte, que d’une critique effective de mon attitude et des idées que j’ai exprimées dans l’article Une victoire à la Pyrrhus. Si tel était le cas, vous auriez dit que ce n’est pas vrai que la majorité soit hétérogène, qu’elle ne puisse pas mener une action efficace, qu’elle ne soit pas en mesure de développer la force du M.F.E. Il ne fait pas de doute que les véritables questions sont là, et pourtant vous ne les avez pas du tout abordées.
Je m’excuse de vous le dire, mais je crains que vous n’appliquiez pas au M.F.E. la conception démocratique du rôle du dirigeant politique. La plupart des dirigeants du M.F.E. se sont constitués en dirigeants dès le début, et c’est tout. Mais ce n’est qu’en dictature qu’on est dirigeant pour toujours, dirigeant pour n’importe quel chemin, pour n’importe quelle situation, dirigeant même si l’on se trompe, dirigeant inamovible et monopolisateur. Au contraire, en démocratie, il faut se battre pour la multiplication des dirigeants contre les dirigeants monopolisateurs, et pour la rotation des dirigeants contre les dirigeants inamovibles, de façon à exprimer toute la richesse de la vie et d’avoir pour toute navigation le pilote le meilleur. Et bien sûr, la politique démocratique n’ayant pas au-dessus d’elle un patron qui installe chacun à sa place, cela ne peut se faire que par la lutte pour le pouvoir, la plus franche et la plus loyale possible autant au sommet qu’à la base.
J’ai parlé en ami, franchement. Avec la même franchise, tous les membres du M.F.E. devraient également discuter ce problème. C’est pourquoi je vous propose de publier votre lettre et ma réponse sur « Le Fédéraliste ». Très amicalement à vous.
 
Mario Albertini


[1] A. Marc, Europe, pour quoi faire ?, C.I.F.E., Paris, 1962, p. 19.

 

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