V année, 1963, Numéro 1, Page 78

  

 

L’AUTONOMIE DES ENTITES
PLUS PETITES QUE LES ETATS
(LETTRE DE M. LAURENT)
 
 
Cher Monsieur,
 
J’ai lu avec intérêt les deux premiers numéros du « Fédéraliste » que l’on a bien voulu m’adresser. J’ai reçu voici une quinzaine de jours une lettre sollicitant mon abonnement, mais je l’ai égarée. Je vais cependant tâcher d’y répondre.
J’ai été quelque peu déçu de ne trouver dans la revue, pratiquement, que l’un des aspects du fédéralisme européen, concernant une dévaluation plus ou moins totale des pouvoirs des Etats au profit de ceux de la future communauté européenne. Cela me donne à penser que vous ne vous préoccupez guère de l’autre aspect, auquel je suis beaucoup plus directement intéressé, qui concerne le retour aux entités plus petites que les Etats actuels des pouvoirs que ceux-ci se sont appropriés au cours des âges et qui seraient exercés de façon plus efficace par ces communautés réduites que par les Etats actuels, et a fortiori que par un super-Etat européen.
Pour moi ces deux aspects du fédéralisme ne vont pas l’un sans l’autre ; l’un est le contrepoids nécessaire de l’autre ; une Europe à l’image des Etats centralisés ne serait qu’une monstruosité encore plus grosse. D’un point de vue stratégique-aussi la lutte contre les attributions abusives des Etats gagnerait à être menée simultanément et d’une façon coordonnée à l’échelon inférieur et à l’échelon supérieur.
Ces idées me paraissent si évidentes que je pense que seule leur spécialisation a empêché les rédacteurs de la revue de les mettre en lumière jusqu’ici. Je veux donc leur faire confiance, et je vous joins donc un cheque de 10 NF pour un abonnement d’essai d’un an.
Veuillez agréer, cher Monsieur, l’assurance de mes sentiments les meilleurs.
 
Pierre Laurent
Paris, novembre 1962
 
 
Nous remercions M. Laurent parce que sa lettre nous permet de préciser que, n’ayant pas usurpé le nom de « fédéraliste » : a) nous ne sommes pas partisans d’une Europe supranationale centralisatrice et portant au maximum les structures unitaires qui sont celles des Etats actuels ; b) nous ne favoriserons pas le maintien dans l’Europe fédérale des Etats centralisés — même au titre d’Etats fédérés.
Nous pensons du reste que le cours même des choses, dans une Europe fédérale, s’acheminerait pour longtemps vers la décentralisation (tandis qu’il s’est acheminé vers la centralisation dans les Etats nationaux) : et cela est précisément un des motifs pour lesquels nous avons abandonné la politique nationale et cherchons à mettre sur pied une opposition de régime et de communauté aux Etats nationaux. Nous sommes en effet convaincus que la lutte pour l’autonomie des entités plus petites que les Etats n’a jamais eu de succès en Europe continentale, à partir de la Révolution française, parce qu’elle n’avait pas identifié, et en conséquence ne pouvait nullement combattre, la cause internationale de la centralisation des Etats : le régime européen des Etats nationaux. Nous sommes également convaincus qu’on peut maintenant reprendre cette lutte, avec de bonnes chances de succès, précisément dans la mesure où l’on peut finalement considérer comme possible la tentative de remplacer le régime européen des Etats nationaux par un système fédéral.
Mais cet aspect politique du problème, comme tous ses autres aspects, dont beaucoup se présentent désormais sous un jour nouveau, il n’est pas facile de le systématiser théoriquement. Et c’est pour cela que la revue, qui est un organe de prises de position théoriques, et non pratiques et immédiates (il faudrait pour cela un journal de bataille, que les fédéralistes n’ont malheureusement pas encore) ne s’en est pas encore occupée. Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne veuille pas s’en occuper. Elle le veut au contraire, et le fera. Mais nos forces sont faibles, et nous devons affronter en premier lieu le problème politique fondamental : la stratégie de la lutte contre les Etats nationaux. Nos forces sont faibles précisément parce que la plus grande partie de ceux qui devraient, pour atteindre leurs buts, se battre dans le camp européen pour la Fédération, restent encore dans les camps nationaux.
En améliorant la stratégie fédéraliste, nous espérons mettre en action un mécanisme qui poussera dans le camp européen une grande partie de ceux qui s’attardent dans les camps nationaux. C’est seulement de cette manière que nous pourrons avoir davantage de forces, même théoriques, et consacrer plus de temps à l’examen des problèmes qui pourront être résolus par la Fédération Européenne, et doivent être traités théoriquement, des aujourd’hui, pour alimenter la lutte fédéraliste.
De toute manière, nous assurons à M. Laurent que nous sommes à ses côtés, et aux côtés de ceux qui se battent pour la liberté des individus et des groupes, c’est-à-dire pour la croissante humanisation du pouvoir politique.
 
Mario Albertini

 

 

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