V année, 1963, Numéro 1, Page 80

 

 

LETTRE OUVERTE A « AUTONOMIE FEDERALISTE »
 
 
Mes chers amis,
 
Je me proposais depuis longtemps de vous exposer franchement mes perplexités au sujet d’« Autonomie fédéraliste » ; mais la toute récente publication de votre « contre-projet de Charte » rend si nombreux et si complexes les arguments dont je désire vous parler, que je me suis finalement décidé à rédiger un texte pour ainsi dire intégral de cette lettre ouverte (que vous verrez bientôt dans la XVe Partie de mon Pour un renouvellement de l’action fédéraliste), et un texte abrégé, que je me permets de soumettre d’ores et déjà à votre attention.
Vous n’ignorerez pas que je partage largement votre conception « maximaliste », contre un faux « réformisme » fédéraliste qui n’est plus, désormais, qu’un vague européisme, et ne mérite pas d’être jugé plus favorablement pour le fait qu’il a décidé, aujourd’hui, de jouer le conseiller non écouté des « gauches nationales » — tout aussi imperméables que les droites à l’idée d’un dépassement du cadre étatique national — comme hier il l’était des forces conservatrices. La critique d’un tel « carbonarisme » a été faite il y a quelque temps par ces mêmes néo-européistes qui maintenant le défendent, et nous n’avons qu’à leur répéter : ex ore tua te judico : medice cura te ipsum.
Cet aspect négatif de l’attitude de nos réformistes est singulièrement confirmé par l’attitude qu’ils prennent en politique étrangère (appui d’un accord entre les deux grands, à n’importe quel prix, favorisant le maintien de l’équilibre bipolaire et la position subordonnée de l’Europe, qui serait appelée à faire les frais d’un tel accord), réduisant ainsi les fédéralistes à la fonction de petits Metternich du XXe siècle, chargés des menus travaux pour l’installation d’un télex entre la Maison Blanche et le Kremlin. C’est celle que vous et moi appelons l’hétéronomie fédéraliste — et qui justifie entièrement la réaffirmation rigoureuse que vous faites de notre autonomie ; réaffirmation qui à mon avis vaut tout aussi bien vis-à-vis du caractère à la fois tiède et nébuleux — donc, lui aussi, hétéronome, quoique de signe contraire — qui est le propre du troisième courant qui caractérise aujourd’hui notre mouvement : le courant « intégraliste ». En d’autres termes : le problème « institutionnel » doit être placé rigoureusement au premier plan, comme le choix de fond devant lequel l’humanité se trouve dans notre siècle, la clé et le « préalable » pour la solution de ses problèmes plus graves. Tel est le « cadre » de notre pensée comme de notre action. Mais quel en est le contenu ?
Eh bien, on a l’impression — et ici commence mon désaccord — que cette demande n’a pas de sens dans votre conception ; que ce cadre et ce préalable soient devenus la totalité du réel, l’alpha et l’oméga de la politique ; que la réalisation de la fédération européenne constituerait un saut du royaume de la nécessité au royaume de la liberté, après lequel, à la rigueur, tous les problèmes seraient, par définition, déjà résolus, et l’histoire même de l’humanité se trouverait conclue.
Cela vous mène, au fond, à la même idée fixe qui anime les intégralistes : le fédéralisme comme recette magique et formule thaumaturgique — d’ailleurs déjà inscrit, et une fois pour toutes, dans le budget provisionnel du futur.[1] Ce qui impliquerait au fond — pour les uns comme pour les autres — que sur les plus graves problèmes de l’Europe et du monde (réforme de la démocratie, planification démocratique, structuration régionale de l’Europe, rapports Est-Ouest, problèmes de l’Allemagne et des satellites, défense européenne et O.TA.N.) les fédéralistes n’auraient plus rien à dire (et en effet, dans votre Charte, vous n’en dites rien). La Fédération aura tout résolu.
Votre apolitisme et votre dévaluation radicale et sans résidus de toutes les idéologies vous mènent ainsi à cette sorte de « qualunquisme » ou « poujadisme » politique et d’« adiophorie » pour les valeurs démocratiques. Et puisque la nature a horreur du vide, ce vide peut être rempli, ad libitum, par n’importe quel contenu, même le plus équivoque. C’est un défaut qu’on vous reproche souvent: et dans ces limites au moins, la « Lettre ouverte » que Bandinelli a, à son tour, adressée, il y a quelque temps, à Albertini, me paraît garder un certain intérêt.
A cette conception je voudrais opposer — modestement, mais fermement — la leçon plus profonde de l’historicisme au quel d’ailleurs vous vous reportez vous-mêmes. La Aufhebung d’un problème, d’une doctrine ou d’une politique par une autre conception plus élevée et adéquate ne signifie pas destruction, négation pure et simple de la problématique des conceptions précédentes, mais bien sa transposition dans un ordre d’idées supérieur, où ces problèmes et ces solutions — à la fois les mêmes et autres — acquièrent un sens plus profond et plus vrai et une plus grande adhérence au réel.[2]
C’est à partir de cet axiome que j’ai autrefois développé — et à une époque où plusieurs d’entre nous dormaient encore du sommeil hétéronome — la thèse de la sinistration of federalism, ou du fédéralisme seul héritier des gauches nationales. Je voudrais la résumer ici en répétant que le préalable « hamiltonien » qui est le nôtre ne peut pas être conçu, dans les arides termes juridiques, comme une fin en soi, et qu’il est au contraire indispensable de souligner toujours plus le profond contenu rénovateur et révolutionnaire qu’il implique. La Constitution européenne et mondiale ne doit pas être conçue comme une fin en soi, et même pas seulement comme l’instrument pour éliminer définitivement les guerres et les violences, mais, plus organiquement et cohéremment, comme le moyen — à notre époque indispensable — pour sauvegarder et faire avancer ultérieurement cette idée de la société et de l’Etat, à l’affirmation et à l’enrichissement de laquelle ont tour à tour contribué — à partir de la pensée du XVIIIe siècle et de la Révolution française — les idées libérales et démocratiques, le socialisme et le keynésisme, ou, dans le monde actuel, la critique de l’affluent society ou celle des inégalités entre nations riches et nations pauvres, et ainsi de suite. Si à cette idée on donne, avec Croce, le nom de « liberté », le fédéralisme est alors la doctrine de l’impossibilité de préserver les valeurs qui constituent cette idée que grâce à une organisation étatique qui s’étende au niveau des problèmes de notre temps. « Il federalismo come teorica della libertà » pour adapter à cette présentation une formule de Carlo Cattaneo.
Et en effet nos pères n’ont-ils pas suivi le même chemin ? N’ont-ils pas présenté l’idée de l’unité italienne non comme une fin en soi (selon la dégénération nationaliste), mais bien comme l’instrument indispensable pour abattre les anciens régimes et fonder un Etat plus moderne et plus libre (« liberi non sarem se non siamo uni ») ?
Certes, vous pouvez m’objecter qu’au fond vous êtes d’accord avec moi, et que tout ce que j’affirme est implicite dans votre préalable institutionnel et d’ailleurs synthétiquement et clairement énoncé dans votre thèse VIIe. Je vous répondrai que jamais comme dans ce cas n’a été vrai que ce qui va sans dire, va encore mieux en le disant, et qu’une différence d’accent, surtout lorsqu’elle est si nette, risque de se transformer en une différence de nature.
Je voudrais soulever des objections analogues contre votre conception de l’action fédéraliste, dans laquelle se reflètent — comme il est naturel — les défauts qui caractérisent votre doctrine.
Certes, ici encore il faut rendre sincèrement hommage à la modestie qui inspire votre « action-cadre », et il faut vous reconnaître le mérite d’avoir imaginé une action qui, tout en restant à la hauteur de cette force, puisse nous permettre de sortir de l’immobilisme.
Mais si cette action, comme je le souhaite, a du succès, dans quel sens se développera-t-elle ? Sera-t-elle capable de sortir d’un apolitisme si radical et absolu comme celui qui est, pour le moment, à sa base (« si tu veux l’Europe, signe-la ») ?
Hélas, je crains fort que non ; et la preuve réside pour moi dans le fait que votre modèle et votre objectif ultime reste encore le « Congrès du Peuple Européen », dont le défaut capital n’était pas seulement (comme vous le croyez) le manque d’une infrastructure de militants préexistante et efficiente, mais bien celui, dû à sa nature même, de concentrer l’attention sur une abstraite formule institutionnelle trop sèche et simpliste (la Constituante), ce qui empêchait toute caractérisation politique réelle des adhérents ; permettait de joindre à un maximalisme abstrait et à long terme l’esprit le plus conformiste sur n’importe quelle question concrète, et rendait finalement impossible la formation d’une véritable force et d’une véritable allegiance fédéraliste.
Ce qui se crée par une telle méthode est, en effet, un groupe de pression, qui peut fonctionner pour réaliser des objectifs limités et relativement modestes, dans le cadre des institutions politiques existantes ; mais qui est nécessairement inadéquat à créer, comme Machiavel l’aurait dit, « ordini nuovi » et à « forzare », du fait qu’il ne sait pas sortir de la contradiction qui est à sa base, et qui consiste à se vouloir rigoureusement « révolutionnaire », et en même temps à être incapable de concevoir une autre réalisation de sa révolution — c’est une juste observation de Martignetti — que par procuration et par personne interposée.
J’ai détendu ailleurs la thèse — à laquelle je ne peux faire ici qu’une allusion très sommaire — que l’opposition « de régime et de communauté » dont vous parlez souvent, et fort à raison, ne pourra passer de l’énonciation à l’action, des mots aux faits, que si les fédéralistes osent contester directement aux forces politiques nationales leur prétention au monopole du pouvoir — et à la capacité de l’exercer : ce qui nous permettrait en même temps de réaliser la « politisation » que j’invoque, lui donnant une multiplicité d’intérêts et d’orientation que l’action de type « mouvement-groupe de pression » confine fatalement et limite au maigre schéma institutionnel (ce n’est pas par hasard que dans ce cadre des initiatives valables telles que les « cahiers de doléance » ou la politique du « damier » sont restées lettre morte).
Je ne prétends pas posséder des solutions infaillibles, et je me borne à attirer votre attention sur cette difficulté capitale. Ce problème de la « contestation directe » dont je parlais tout à l’heure ne peut pas être escamoté : et par qui se veut à la fois héritier de Hamilton et de Machiavel moins que par tout autre : car il n’y a pas d’autre moyen — pour reprendre une expression à vous — « pour transformer l’augmentation des votes favorables à l’Europe en une augmentation du pouvoir de la faire ». Si les fédéralistes n’ont pas la force de l’affronter, s’ils jugent eux-mêmes que leur faiblesse comme noyau de culture et comme mouvement politique est telle qu’ils risquent, en se mettant sur une telle voie, de se laisser immédiatement « nationaliser », alors ils se déclarent eux-mêmes incapables d’accomplir la tâche que pourtant ils se donnent : car on ne peut pas sérieusement critiquer, dans la pratique et par l’action, la capacité des forces nationales à faire l’Europe, et par conséquent à résoudre le plus grave problème de nos Etats, si on ne se veut et on ne se proclame soi-même protagonistes actifs et directs de la vie politique. Comment ?
Pour l’instant, tout ce que vous savez proposer, c’est le recours à la formule décevante et stérile de l’abstentionnisme. C’est presque le symbole de votre apolitisme. Mais c’est, au moins à long terme, beaucoup trop peu.
Puisque vous considérez comme un hideux déviationniste quiconque ose même seulement prononcer le nom d’un parti fédéraliste, rigoureusement organisé et centralisé au niveau européen, mais se présentant à des élections nationales (idée dont je n’arrive pas, malgré tout, à comprendre le caractère immédiatement et directement contradictoire que vous lui reprochez), je n’oserai pas prononcer ce mot. J’y risquerais ma tête. Je me contenterai de vous rappeler la nécessité d’un parti fédéraliste quand la Fédération Européenne aura été créée. Nous savons tous que l’Europe ne sera pas faite le jour où seront formellement voté un texte constitutionnel et mises en place les institutions qu’il prévoit. Non seulement il y aura encore à « faire les Européens », mais il y aura aussi et surtout à créer de toutes pièces la structure juridique et administrative du nouvel Etat, que la constitution ne pourra qu’ébaucher. C’est dire qu’il y aura encore des longues années de lutte entre les forces pro-européennes et les forces qui continueront à se battre pour les souverainetés nationales, ou pour ce qui reste de ces souverainetés. C’est dire, en d’autres termes, la nécessité, alors, d’un parti pro-européen. C’est une tâche qu’on ne peut pas improviser, et à laquelle il faut se préparer d’ores et déjà. Et, encore une fois, je vous pose la question : comment ? N’est-il pas vrai même dans ce cas que pour apprendre à nager il faut se jeter à l’eau ?
C’est tout ce que j’avais à vous dire. Je sais que vos idées sont bien établies, et que vous les changez difficilement. Mais j’espère quand-même que notre discussion — que je souhaite, pour ma part, inspirée à la plus grande franchise — soit de quelque utilité. Et je suis en tout cas certain qu’elle ne se réduira pas à un monologue mélancolique, comme cela m’est arrivé régulièrement avec tous les « spinelliens » avec lesquels j’ai essayé en vain, de croiser la plume : de Spinelli lui-même à Goriely, de Martignetti à Rendi.
Avec mes salutations les meilleures,
Andrea Chiti-Batelli
Rome, décembre 1962
 
 
Andrea Chiti-Batelli a décidé une fois pour toutes que nous nous occupons des institutions de l’Europe mais non de leur « contenu », et il n’y a pas moyen de le faire changer d’avis. En réalité nous nous occupons aussi bien de ces institutions que de leur contenu — les thèmes du « Fédéraliste » le prouvent — mais cela ne trouble nullement Chiti-Batelli, qui va jusqu’à louer certains articles de la revue qui traitent de questions de contenu (par exemple ceux sur le Sud du Tyrol, sur le pacifisme de Bertrand Russell, sur l’ouverture à gauche en Italie, etc…) et répète ensuite sans aucune hésitation son accusation d’« institutionnalisme ». Si les faits ne le font pas changer d’avis, il est bien certain que nous n’y parviendrons pas davantage. Ceci étant, nous ne savons que lui répondre. Nous pouvons seulement espérer qu’il se rende compte qu’il se trompe ; et c’est dans cet espoir que nous l’invitons simplement à parcourir les index des années de la revue ; toujours dans cet espoir nous l’invitons également à relire notre Projet de Manifeste,[3] pour contrôler si ce texte s’occupe du cours historique du fédéralisme — comme il nous le semble — ou s’il se limite à un pur et simple examen institutionnel comme il l’affirme.
Avec le même mépris des faits Andrea Chiti-Batelli adresse à notre projet d’action-cadre (le Recensement volontaire du peuple fédéral européen)[4] la critique d’apolitisme, affirmant qu’il se réduirait à un générique et superficiel « Si tu veux l’Europe, signe-la ». Mais c’est lui qui en décide ainsi, contre les faits. La vérité est qu’il s’agit de signer un bulletin qui comprend : a) le principe de la Fédération européenne, b) le critère du pouvoir constituant du peuple fédéral européen comme moyen pour la fonder, c) l’énonciation des valeurs en jeu, et en particulier la marche vers la paix du monde, la liberté des européens et le rétablissement de la justice sociale en Europe. C’est un fait que sur un bulletin de ce genre on ne peut rien dire de plus ou de différent, à moins de n’indiquer une autre Europe, un autre pouvoir pour la fonder, et d’autres valeurs, car il ne s’agit pas d’un Manifeste, de la justification philosophique, morale ou historique d’un choix politique, mais du choix lui-même dans ses limites de fait : l’équivalent du vote des élections nationales. D’ailleurs Chiti-Batelli sait mieux que nous que même des hommes qui ont dirigé dans le passé le combat fédéraliste passent désormais sur le nom de Fédération Européenne — ils parlent de rénovation démocratique, d’une unité européenne non définie — et se gardent bien de revendiquer le pouvoir constituant du peuple fédéral européen. Nous, nous voudrions que, avec ce recensement européen, tous les citoyens le revendiquent. Et cela, pour Chiti-Batelli, semble être apolitique.
Mais il y a plus. Nous avons dit que cette revendication doit être liée à une stratégie politique, et Chiti-Batelli le sait. Dans le rapport officiel au Comité Central du M.F.E. nous avons écrit textuellement : « Il existe, naturellement, un lien entre l’action-cadre ou tout autre plan réaliste de développement, et la ligne politique du fédéralisme ». En outre, en ce qui nous concerne directement, nous avons toujours affirmé que nous lierons cette campagne à notre ligne politique, celle de l’opposition de régime et de communauté. Dans ce but, nous avons adopté une Déclaration d’intentions. Mais Chiti-Batelli ne s’en soucie point. Il nous coupe la tête et il dit ensuite que nous sommes sans tête. Comment lui répondre ? Nous avons répété d’innombrables fois que la campagne n’est qu’un instrument d’organisation indispensable, mais loin d’être suffisant. Nous l’avons appelée « action-cadre » justement pour faire comprendre qu’elle n’est rien si elle n’est pas « remplie ». Rien à faire. Chiti-Batelli affirme qu’une action-cadre est vide, il nous attribue, contre toute évidence, l’intention de nous limiter à la pure et simple action-cadre, et il dit ensuite que notre action est vide.
Tout autres sont en réalité les problèmes à discuter avec Chiti-Batelli. Le Congrès du Peuple Européen, qui reste notre instrument pour la phase finale du combat, aurait, à son avis, le défaut de « concentrer l’attention sur une abstraite formule institutionnelle trop sèche, et simpliste ». Il en résulte que, si nous avions une force suffisante, l’instrument à employer serait celui du parti politique, nécessaire pour « contester directement aux forces politiques nationales leur prétention au monopole du pouvoir ». Nous avons l’impression que Chiti-Batelli ne s’élève pas à la hauteur de notre problème stratégique. Il ne s’agit pas de contester à quelqu’un le monopole des pouvoirs nationaux, ni même de les conquérir. Nous acquerrions le pouvoir de diriger la politique étrangère, militaire, économique et sociale de l’Allemagne, de la France, de l’Italie, etc., c’est à dire celui de maintenir la division de l’Europe. Il s’agit au contraire de défaire ces pouvoirs par un autre pouvoir. Notre problème est de conquérir un pouvoir latent, le pouvoir de décider la fondation de l’Europe, (pouvoir constituant) ; c’est le problème de la création d’un Etat neuf sur un terrain neuf. La structure de notre organisation doit être adaptée à cette tâche, complètement différente de celle des partis : elle doit permettre, dans le cadre européen, la vie d’une minorité faible mais en contact avec la population et capable, au moment favorable qu’elle aura elle-même contribué à susciter, de prendre la tête de la rébellion de l’opinion publique européenne contre l’impuissance et l’arbitraire des forces politiques nationales.
Les divergences sur ce problème, et sur d’autres à discuter avec Chiti-Batelli, naissent probablement des divergences sur un problème théorique fondamental : celui des rapports entre les organisations et la ligne politique, entre les institutions et la société. Mais pour en discuter, il faut les identifier clairement.
Chiti-Batelli ne l’a pas fait, et c’est justement cette incertitude de fond qui l’empêche d’examiner sérieusement notre attitude. Et c’est peut-être cette même incertitude de fond qui lui fait dire que, pour insérer le fédéralisme dans l’histoire, il faudrait lui donner le visage et le contenu des gauches nationales, lui donner en substance une façade et des thèmes socialistes. C’est comme si l’on disait qu’il y a cent ans le marxisme aurait dû, pour s’insérer dans l’histoire, ne pas se poser comme antithèse du capitalisme, mais au contraire prendre son propre visage et ses propres contenus.
 
Mario Albertini


[1] D’où la contradiction ultérieure — il est presque banal de le rappeler — entre la force de se savoir dans le cours de l’histoire et l’attitude de paresse radicale qu’on devrait logiquement assumer vis-à-vis d’un objectif qui se réalisera en tout cas à échéance fixe, indépendamment de notre volonté et par la seule force de révolution des rapports de production ; et qui ne laisse partant aucune marge à l’initiative volontaire : même pas celle d’huiler les courroies de l’Histoire.
[2] Typique est, dans ce sens, votre refus radical et sans résidus de l’antinomie totalitarisme-démocratie qui est, dans ses données profondes, éternelle, et qu’on ne peut pas, par conséquent, escamoter. Bien sûr, elle n’est qu’un prétexte si elle est employée comme un instrument de la guerre froide, pour démontrer que tout le bien est ici et tout le mal est là. Bien sûr, la société fédérale sera une société plus libre et plus juste que les sociétés occidentale et orientale d’aujourd’hui, et ne se reconnaîtra entièrement ni dans l’une ni dans l’autre. (Voilà justement l’Aufhebung dont je parle par la suite). Mais cette démystification nécessaire ne peut pas devenir à son tour un prétexte pour nous épargner la peine de prendre nos responsabilités vis-à-vis de de Gaulle ou de Franco, d’Ulbricht ou de Gomulka, de l’affaire hongroise ou de la cubaine ; et plus généralement d’avoir une position précise — bien entendu fédéraliste, et non « européiste » (c’est à dire au fond et malgré tout nationale) sur tous les problèmes concrets. C’est ce que pour ma part j’ai essayé de faire, par exemple quant aux problèmes des rapports Est-ouest, de l’armement nucléaire et de l’Alliance atlantique.
[3] Voir Le Fédéraliste, IVe année, n. 4, pp. 349-69.
[4] Voir Le Fédéraliste, IVe année, n. 3, pp. 257-85.

 

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