VII année, 1965, Numéro 1, Page 79

 

 

DEUX ARTICLES DE LA REVUE ‘THE COMMONWEAL’
A PROPOS DES RAPPORTS ENTRE U.S.A.
ET EUROPE OCCIDENTALE
 
 
Nous publions, avec l’autorisation de la revue The Commonweal de New York, deux de ses articles sur les rapports entre les U.S.A. et l’Europe occidentale. Comme le lecteur pourra le constater lui-même, en Amérique aussi se fait jour une critique vigoureuse des tendances récentes de la politique américaine vis-à-vis de l’Europe et de son unité. Cette revue reconnaît, dans la politique étrangère de de Gaulle, les éléments positifs que nous avons toujours soulignés, tout en étant, comme nous, opposée à ses desseins ultimes. Pour cela nous avons estimé très intéressant de faire connaître à nos lecteurs cette opinion américaine. Il va de soi que nous ne sommes pas gaullistes — on n’est pas gaullistes si l’on donne une évaluation positive de certains aspects de la politique étrangère de de Gaulle — et il va de soi que, en ce qui concerne les rapports avec l’Amérique du Nord, nous sommes partisans de la equal partnership, à condition qu’elle soit vraiment une equal partnership.
 
 
UNE VISION PERIMEE*
 
L’affaire de la force de frappe multilatérale, une controverse actuelle, est le simple reflet d’un grand problème : que sera l’Europe dans l’avenir ? Commençons par demander ce que les Etats-Unis veulent de l’Europe. Qu’elle soit forte ? L’Europe aujourd’hui a plus de troupes faisant face à la Russie, que la Russie n’en a vers l’Ouest. Pour ce qui est des troupes ordinaires et du potentiel de guerre, l’Europe est aussi forte, au total, que la Russie. Elle a dans la France et le Royaume-Uni deux forces de dissuasion nucléaire tout à fait respectables. Qu’elle soit sainement gouvernée ? L’Europe n’a pas un Goldwater se présentant à la Présidence cette année. Quelle soit prospère ? L’or s’écoule de Fort Knox, il n’y va pas. Alors que désirons-nous ?
L’Amérique veut quelque chose de plus : nous avons une vision de ce que devrait être l’avenir de l’Europe. Bien que périmée, cette vision n’est pas mauvaise ; mais l’important, c’est qu’elle est considérée avec hostilité ou indifférence par les forces politiques dominantes de l’Europe contemporaine. Nous avons une idée de la manière dont l’Europe devrait être unie. Ce serait une union qui comporterait un lien particulier et permanent avec les Etats-Unis. En partie, cette idée qui est la nôtre provient d’une méfiance à l’égard du nationalisme, méfiance qui a une justification historique, même si c’est à un degré moindre que ce que nous pensons. Elle exprime aussi une défiance de l’Amérique envers l’Europe, et surtout l’Allemagne, ce qui se justifie pleinement par un passé récent. D’autre part, elle représente une coutume ou une certaine conception de l’histoire la foi que la fédération des nations est l’étape la plus haute, et la prochaine, de la condition politique de l’humanité. Au mieux cette vue exprime la croyance, discutable mais probablement vraie, que la façon la plus prometteuse de restreindre la guerre dans le monde est d’étendre les rapports légaux et institutionnels entre les peuples, avec des méthodes établies pour restreindre et tempérer le conflit. Mais, en partie, notre insistance sur cette forme spéciale d’intégration européenne vient d’une répugnance de l’Amérique à abandonner le rôle prépondérant qu’elle a joué dans les affaires de l’Europe depuis 1945 — justement un rôle proconsulaire.
C’est dur à dire. Cependant il est évident que si la défense contre les Soviétiques, ou le redressement et la stabilité de l’Europe, ou l’équilibre politique européen, étaient en eux-mêmes les objectifs de notre politique européenne, nous pourrions nous retirer aujourd’hui même des affaires européennes avec confiance et même avec un orgueil légitime. Nous laisserions aux Européens le soin de choisir, s’ils le veulent, une intégration politique — entre eux ou avec nous — selon les conceptions de Jean Monnet ou de Charles de Gaulle ou de Harold Wilson.
Au lieu de cela, nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour faire triompher notre idée d’avenir pour l’Europe et pour empêcher toute autre conception. L’Europe que nous voulons n’aurait pas d’armes nucléaires propres. Ses principales forces militaires seraient sous un commandement commun avec les Eiats-Unis ; et à la différence de ces derniers, elle n’aurait aucune force sur d’autres théâtres. Il y aurait une coopération étroite entre cette Europe et l’Amérique dans la politique à suivre au sujet des grands problèmes mondiaux et, peut-être, finalement, une cession de souveraineté de la part de l’Amérique et de l’Europe à la fois, en faveur d’une fédération. Telle est, du moins, la façon dont un grand nombre voit les choses à Washington et elle n’est pas ignoble. Elle préserverait la prédominance militaire et politique de l’Amérique dans le lien américano-européen pour l’avenir prévisible.
Nous désirons si fortement que l’avenir de l’Europe prenne ce visage que délibérément nous essayons de pousser à une rupture franco-germanique. Pour faire obstacle à de Gaulle nous essayons de briser l’alliance que lui et Konrad Adenauer ont établie. Le Président de Gaulle a averti les Allemands que servir « d’auxiliaires » à l’Amérique est détruire l’unité de l’Europe. Nous disons qu’un « lien particulier » entre l’Allemagne et les Etats-Unis conduira à l’unité européenne dans les conditions que nous approuvons après le départ de de Gaulle. De Gaulle dit que « l’Europe européenne » doit être indépendante de l’Amérique, en toute amitié mais préoccupée de ses propres problèmes, ses propres intérêts essentiellement européens qui ne peuvent, en fin de compte, être les mêmes que ceux des Etats-Unis.
De Gaulle, bien sûr, a raison. Il n’est pas nécessaire d’aimer cet homme arrogant mais brillant, pour comprendre qu’il ne peut y avoir de réconciliation permanente des terribles nationalismes européens sans une réconciliation franco-allemande. Une Allemagne liée aux Etats-Unis est une anomalie politique. Une alliance temporaire est possible comme mesure commode ou nécessaire. Mais il n’y a pas d’union permanente d’intérêts nationaux. Les Etats-Unis, après tout, peuvent facilement vivre avec une Allemagne divisée. Ils ne s’étendent pas sur les frontières de la Russie. Le seul intérêt fondamental des Etats-Unis en Europe centrale est qu’une guerre n’y commence pas. En fait, en examinant les choses froidement, les Etats-Unis peuvent être plus à l’aise avec une Allemagne et une Europe divisées en permanence, les deux parties étant contrôlées par des puissances étrangères. L’Europe, rappelons-le, est une partie gênante du monde. Aussi revenons-nous à ce problème : qu’est-ce que les Etats-Unis désirent pour l’Europe ?
Quant à la controverse au sujet de la force multilatérale, de Gaulle dit exactement qu’une puissance atomique nationale est, dans notre monde, le signe d’une grande puissance indépendante. Nous, nous disons qu’il est mauvais pour un nombre croissant d’Etats de posséder une force de frappe. Lui et nous avons tous deux raison incontestablement. Nous regardons notre indépendance nucléaire comme une bonne chose ou, du moins, comme une chose nécessaire ; et la M.L.F. est un moyen grâce auquel nous laisserions à nos alliés une voix dans le « planning nucléaire » sans abandonner notre contrôle. La France préfère contrôler sa propre force. Cela peut être désagréable mais ce n’est pas une hypocrisie. Et, contrairement à ce que beaucoup désirent croire, la force de frappe française n’est pas un acte illusoire. C’est une force d’intimidation stratégiquement solide qu’aucun ennemi peut se permettre d’ignorer.
De Gaulle a raison, si l’Europe doit être indépendante — si elle doit être l’« Europe ». Les Allemands savent qu’il a raison, bien qu’ils aient grand peur d’être contraints de choisir entre la France et l’Amérique. L’Allemagne craint encore son indépendance, ses divisions. Elle est en Europe centrale et, pour la France, un voisin et un vieil ennemi. Elle n’est pas en Amérique du Nord. Même si maintenant les Allemands comptent beaucoup sur l’appui des troupes et de la diplomatie américaines, ils savent que ces troupes doivent finalement rentrer chez elles. Et l’avenir, comme de Gaulle l’a fait remarquer un jour, dure longtemps.
Nous pouvons sans doute, bien que ce ne soit pas une certitude absolue, faire obstacle à l’amitié franco-germanique et, pendant les quelques années à venir, maintenir « un lien » avec l’Allemagne. Nous pouvons dire nous-mêmes qu’après de Gaulle la France verra les choses à notre façon. Mais même avant de Gaulle, elle ne les voyait pas comme nous. La force de frappe française fut commencée sous la quatrième République, non sous la cinquième. Et le reste de l’Europe de l’Ouest ne peut vraiment considérer les choses à notre manière même maintenant.
Nous pouvons pousser à fond notre examen de ce que deviendrait l’Europe lorsque nous aurions détruit la réconciliation franco-allemande et conduit l’Allemagne à cette véritable rupture avec l’Europe, que nous — ainsi que les Allemands et le reste des européens — craignons le plus. Alors, ayant refait après 1945 une Europe abusée et démoralisée, grâce aux généreuses mesures du Plan Marshall et de l’O.T.A.N., ayant soutenu la grande initiative du Marché commun et vu l’Europe recouvrer sa fierté et son autonomie, nous pourrons nous trouver dans cet état extrême de tous les héros aveuglés par la démesure. En ayant refusé de reconnaître le moment de notre succès, nous pouvons finir par ruiner l’édifice pour lequel nous avons tant fait. Nous risquons de laisser l’Europe dans un état pire qu’e celui dans lequel nous l’avons trouvée.
 
William Pfaff
 
 
DE GAULLE’S DEADLINE**
 
Les Etats-Unis semblent sur le point d’être entraînés dans une bataille à grande échelle avec quelques uns de leurs alliés européens, à la conférence des Ministres des Affaires étrangères, ce mois, à Paris. La dispute a déjà commencé au sujet de la résolution prise par le gouvernement Johnson d’insister fortement sur la force de frappe multilatérale — projet hybride d’une flotte de vingt-cinq bateaux porteurs de missiles. Craignant que l’Allemagne ne veuille dominer cette flotte, Harold Wilson disait récemment aux Communes que la M.L.F. « n’ajoute rien à la force de l’Ouest, qu’elle est propre à causer un éparpillement de la force au sein de l’alliance, et peut accroître les difficultés de l’entente Est-Ouest au sujet de la prolifération des armes nucléaires ». S’il ne peut persuader le président Johnson d’abandonner le plan entier, le premier Ministre espère du moins limiter la « part du lhn » de l’Allemagne en remplaçant la M.L.F. par un nouveau commandement atomique de l’O.T.A.N. comprenant les vieux V bombers et la naissante flotte sous-marine « Polaris » de la Grande-Bretagne.
Outre-Manche, le général de Gaulle, qui se contenta d’ignorer la M.L.F. aussi longtemps qu’elle parut une chose impossible, a maintenant sorti ses grosses batteries contre le projet. Flétrissant le projet de la flotte de l’O.T.A.N. en le dénonçant comme un stratagème pour assurer le contrôle américain sur la défense de l’Europe, il a dit aux partenaires français du Marché commun qu’ils devaient choisir entre la M.L.F. et une Europe unie et que l’une est l’ennemie de l’autre. Se servant de la controverse avec l’Allemagne sur le prix du blé européen comme d’un moyen pour arracher un renvoi de la M.L.F., il a menacé de retirer la France du Marché commun et peut-être même de l’O.T.A.N. à moins que les Allemands ne suivent une politique plus « pro-européenne ».
La pression gaulliste a fait naître même en Allemagne une réaction contre la flotte porte-missiles à laquelle tient le Gouvernement. Les Allemands, dits « gaullistes », conduits par l’ancien Chancelier Konrad Adenauer, ont dit qu’une dispute avec la France au sujet de la M.L.F. pouvait menacer la cohésion de la Communauté européenne. Adenauer a averti que la M.L.F. devait être transformée en une « direction européenne » de peur qu’elle ne conduise à la désintégration de l’amitié franco-germanique. L’opposition a grandi aussi en Allemagne dans les milieux de la gauche libérale où l’on craint que la flotte de l’O.T.A.N. ne conduise éventuellement à la formation d’un arsenal national fait d’armes atomiques allemandes.
Sans être retenus par ces doutes croissants chez les alliés européens, les avocats de la M.L.F. dans l’administration Johnson poussent avec une détermination impatiente vers la mise sur pied de la force de frappe. Quant aux Allemands qui ont des opinions incertaines lorsqu’il s’agit de s’aventurer dans ces eaux profondes de l’intégration atomique, on leur a fait entendre que la M.L.F. était devenue la pierre de touche de leur fidélité a l’égard des Etats-Unis. Pour dissiper tout doute sur les sentiments de Washington, Dean Rusk donna sa bénédiction officieuse à Wayne Hays, éminence grise au Comité des Affaires étrangères qui, à Strasbourg, le mois dernier, fit savoir à un Conseil de l’Europe stupéfait « que la récente tendance européenne à l’indépendance » mettait en danger les liens étroits qui lient l’Europe à l’Amérique. Ne se contentant pas d’accuser de Gaulle du péché de désobéissance, le député de l’Ohio a même fustigé « ces neutres qui sont restés sous la protection de l’O.T.A.N. sans prendre part à l’Alliance ». Aussi déplacé qu’il soit dans les années 65, ce bout de sermon de Dulles sur les dangers du neutralisme, était un signe de plus que les Etats-Unis s’avancent vers un affrontement décisif avec la France à travers la structure de l’Alliance atlantique. Déjà à Washington on parle ouvertement de laisser la France suivre son propre chemin et de reconstruire l’O.T.A.N. sous une direction germano-américaine.
Tandis que cette façon de voir a de puissants partisans à l’intérieur et à l’extérieur du gouvernement, les sentiments d’orgueil blessé dont elle procède ont encore à recevoir quelque écho d’outre-Atlantique. Obsédé par le désir de restaurer l’unité de l’O.T.A.N. — même si cela signifie pour la France d’être mise hors de l’alliance et pour l’Allemagne de devenir la puissance militaire dominante en Europe — Washington a sousestimé l’opposition à l’intérieur même de l’Europe. Le parti travailliste anglais ayant dénoncé le projet avant sa venue au pouvoir, maintenant essaie désespérément de trouver un moyen de l’enterrer ou, parvenant pas, d’empêcher les Allemands d’y jouer un rôle de premier plan. La France, bien sûr, l’a boycotté, en compagnie des Hollandais et des Norvégiens, tandis qu’en Italie le chancelant gouvernement de centre-gauche espère, pour ne pas avoir à prendre de décisions, que le problème s’évanouira. A l’intérieur de l’Allemagne même — au bénéfice de laquelle le projet entier fut probablement inventé — il y a de profondes appréhensions. Ceux qui critiquent la M.L.F. craignent que la participation allemande à la flotte atomique brise toute possibilité que les Russes relâchent leur autorité sur la zone Est. D’autres comme Adenauer et Strauss mettent en garde de ne rien faire qui puisse compromettre l’alliance avec la France. Pris entre les Etats-Unis qui le pressent de montrer sa loyauté envers l’O.T.A.N. et la France qui, avec les gaullistes allemands, l’avertit que l’avenir de l’Europe est en jeu, le Chancelier Erhard a essayé de ménager Washington sans offenser Paris. Bien que le Département d’Etat l’ait pressé de signer le traité de la M.L.F. d’ici la fin de l’année, il a différé la décision dans l’espoir d’éviter un conflit brutal avec de Gaulle, qui pourrait dissoudre le Marché commun.
Alarmé par les fissures béantes qui se sont faites dans l’Alliance atlantique, le gouvernement Johnson espère que la M.L.F. en replâtrera et en consolidera toutes les parties chancelantes. Reconnaissant que la flotte atomique est d’une valeur militaire douteuse, le Département d’Etat n’en soutient le projet qu’à des fins purement politiques avec l’idée que l’harmonie peut renaître au sein de l’O.T.A.N. si les alliés sont initiés aux mystères du contrôle atomique. Cependant, même si tous les troubles à l’intérieur de l’alliance remontent au fait que les Américaines ont le monopole atomique (ce qui est certainement discutable), il est difficile de voir comment la M.L.F. est à même de le résoudre. Aussi longtemps que les Américaines garderont le droit de veto sur la « flotte associée », il n’y aura rien à faire pour changer la situation qui a conduit la Grande-Bretagne et la France à construire en premier lieu leurs propres armes nucléaires. D’autre part, si les Etats-Unis abandonnaient leur veto, il leur faudrait aussi sortir de la « flotte associée », de peur que l’un des alliés ne presse le bouton et ne plonge les Etats-Unis dans une guerre atomique. Un tel retrait de la part des Etats-Unis ferait automatiquement de l’Allemagne — avec la part du lion qui lui reviendrait au sein de la M.L.F. — la puissance atomique la plus forte en Europe. Il est douteux que ce soit ce que Washington désire vraiment, mais en plaçant la cohésion de l’O.T.A.N. au-dessus de la recherche d’un équilibre politique en Europe, ce pourrait bien être ce à quoi nous aboutirons en fin de compte.
En dépit de sa naïveté politique, la M.L.F. s’appuie sur une certitude irréfutable : l’alliance craque de toutes parts. Ce n’est pas la faute de Lyndon Johnson, ni de John F. Kennedy, ni même de de Gaulle — mais celle d’un monde totalement différent de celui de 1949, année où l’O.T.A.N. fut créée selon une forme dans laquelle elle reste figée aujourd’hui. A l’époque où, il y a quatre ans, le président Kennedy se dressa dans le froid de janvier et qu’il esquissa hardiment son « grand dessein », l’O.TA.N. se désagrégeait déjà pour des raisons tout intérieures. La source de cette faiblesse réside dans le succès même de ses ambitions : la construction d’une Europe de l’Ouest puissante et confiante en elle-même et la disparition effective d’une menace d’invasion russe. Même si de Gaulle ne s’était pas fait une vocation de faire remarquer les défauts, il fallait forger un lien nouveau entre les Etats-Unis et ses alliés européens. Il devait reposer sur la reconnaissance du fait que Washington ne pouvait plus espérer faire fonctionner le système de l’alliance selon ses propres modes, que la vulnérabilité de l’Amérique à des représailles atomiques de la parte de ses ennemis affectait complètement la nature des garanties automatiques de la sûreté de l’Europe et que des changements dans la structure de la puissance mondiale pouvaient séparer les Etats-Unis de leurs alliés juste au moment où commençaient à s’instaurer, dans certains domaines, une coopération avec les adversaires. Lentement, au rythme même de l’administration, le gouvernement Kennedy se mit à accepter ces changements. La stratégie de McNamara de la flexible response, avec sa requête du monopole atomique des Etats-Unis, comme le prix que l’Europe devait payer à la vulnérabilité de l’Amérique, et le traité de 1962 pour l’interdiction des tests nucléaires, avec la convention russo-américaine de clore l’association nucléaire, en furent les instruments.
Ce que le gouvernement Kennedy n’a jamais vraiment regardé en face, et ce que les hommes s’occupant de politique étrangère dans le gouvernement Johnson semblent déterminés à méconnaître, c’est que les disputes au sein de l’alliance sont une conséquence parfaitement naturelle de la détente. Lorsque les Russes menaceront, l’alliance se resserrera parce qu’elle est fondée sur des intérêts communs clairement définis ; la menace russe diminuant, les alliés suivront leurs propres chemins parce que leurs intérêts sont différents et même quelquefois contraires. Essayer d’imposer à l’O.T.A.N. une unité politique à un moment où les blocs de la guerre froide se dissolvent à l’Est aussi bien qu’à l’Ouest, c’est simplement hâter sa mort. Le combat pour « l’indépendance nationale » que nous saluons en Roumanie nous apparaît comme hérétique quand il vient de France, bien que le sentiment qui l’inspire jaillisse de la même source.
Si l’on tient vraiment à un affrontement avec la France sur la question de la M.L.F. — et la jubilation générale à Washington à propos d’un contrat d’armes germano-américain est un signe de mauvais présage — le gouvernement peut gagner la bataille, mais il a des chances de perdre la guerre. Il peut imposer la M.L.F. à l’Europe, mais le prix pourrait bien en être que la France se retire de l’O.T.A.N., que le Marché commun se désagrège, que l’ouvrage de deux décades passées à unifier l’Europe s’anéantisse. Quoi qu’il arrive, de Gaulle n’abandonnera pas sa « force de frappe » parce qu’elle donne à la France une grande force politique sur le continent et qu’elle lui assure de rester l’égale militaire de l’Allemagne. La force atomique de la France a commencé sous la quatrième République bien avant que de Gaulle vint au pouvoir et elle a des chances de survivre après sa mort. Le Département d’Etat a beau présumer que le général se leurre lorsqu’il insinue qu’il peut se retirer de l’O.T.A.N. — tout juste comme il a été pris au dépourvu quand de Gaulle opposa son veto à la demande anglaise d’entrer dans le Marché commun — c’est sous-estimer le caractère résolu de de Gaulle et la liberté de manœuvre qu’il voit ouverte à la France. Même en tant que neutre, la France pourrait rester sous la protection atomique des Etats-Unis — tout comme la Suisse ou l’Inde — parce que nos intérêts l’exigent. Affranchi de l’O.T.A.N., qui ne saurait en aucun cas survivre longtemps au retrait de la France, de Gaulle pourrait espérer solliciter un pacte séparé avec Moscou pour maîtriser l’Allemagne, le retrait des troupes américaines et russes du continent, et réunir une Europe en pleine évolution en une force neutre indépendante des hégémonies américaine et russe. C’est une route dangereuse semée de pièges mais si Washington persiste dans sa poursuite obsédée de la M.L.F., c’est à cela que de Gaulle peut être conduit.
Le rideau est prêt à se lever à Paris à la mi-décembre — presque deux ans après la conférence de Nassau au cours de laquelle Kennedy accepta de fournir à la Grande-Bretagne des fusées « Polaris » en échange des « Skybolt » dont il retirait le contrôle à Macmillan. N’ayant été ni consulté ni invité à cette entente anglo-américaine, de Gaulle répondit six semaines plus tard en claquant la porte à la Grande-Bretagne au cours de sa conférence de presse de janvier 1963. Une autre conférence de presse est annoncée pour janvier prochain. Si Washington persiste dans son projet d’isoler la France en créant des liens atomiques particuliers avec l’Allemagne, il faut envisager que le Général — s’il se sent dans l’impossibilité d’échapper à une Europe sans cesse divisée entre les protectorats russe et américain — pourrait suggérer que le moment est venu de renverser l’alliance, de créer une Europe ouverte à l’Est, d’industrialiser la Chine pour contrebalancer la Russie et de briguer la direction du Troisième Monde. La scène est prête, et à moins que Lyndon Johnson ne dévoile en politique étrangère sa nouvelle initiative longuement attendue mais encore inconnue, la tentative de son gouvernement pour faire renaître l’O.T.A.N. pourrait bien être son « coup de grâce ».
 
Ronald Steel


* The Commonweal, 18 déc. 1964, pp. 411-12.
** The Commonweal, 18 déc. 1964, pp. 412-14.

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