XIV année, 1972, Numéro 4, Page 169

 

 

LE XIIIe CONGRES DU M.F.E.
 
 
Du 6 au 9 avril 1972 s’est déroulé à Nancy le XIIIe congrès du M.F.E. A l’ordre du jour, outre une table ronde sur le thème « L’Europe pour quoi faire et comment ? » et la discussion du rapport politique du président du Bureau exécutif, figurait la discussion du projet d’unification entre le M.F.E. et l’A.E.F.
Le Fédéraliste publie ici le rapport présenté par Bernard Barthalay à la table ronde ; le rapport écrit communiqué aux délégués avant le congrès par le président du Bureau exécutif, Mario Albertini, et le résumé de son intervention à la tribune. Le Fédéraliste publie en outre les documents approuvés par le congrès, à savoir : la résolution de politique générale, la résolution sur les dictatures méditerranéennes, la déclaration approuvée par le M.F.E. comme contribution historico-idéale à l’organisation qui naîtra de l’unification et enfin le texte de l’accord d’unification A.E.F.-M.F.E.
 
 
 
« L’EUROPE POUR QUOI FAIRE ET… COMMENT ? »
EXPOSE DE BERNARD BARTHALAY
 
 
Richesse et pouvoir
La fin de la seconde guerre mondiale marque l’entrée de l’humanité dans la phase supranationale du cours de son histoire. Aujourd’hui, les rapports matériels de la production ont une dimension continentale, voire mondiale. Depuis Yalta, le système des Etats est mondial. Dans l’équilibre, d’abord bipolaire, maintenant multipolaire, mais dont l’enjeu reste le gouvernement du monde, le volume de la production (armes comprises) détermine, au moins en partie, la position respective des puissances.
Cette phase est la dernière du processus d’unification sociale de l’humanité où s’approfondit la contradiction entre l’interdépendance matérielle des hommes qui s’étend continuellement à la faveur des progrès de la production, de la science et de la technique, et l’affrontement statique d’Etats continentaux, puissamment armés, mais incapables de faire la guerre. Les premiers développements ont été la substitution de l’impérialisme bipolaire à l’hégémonie mondiale du système européen des Etats, national et colonial, et le conflit entre l’idéologie démocratique et l’idéologie communiste auquel étaient subordonnés jusqu’aux choix politiques fondamentaux des forces sociales dans les Etats appartenant aux blocs opposés.
La division du monde en sphères d’influence d’Etats continentaux et, en perspective, l’unité politique de l’humanité sont deux étapes d’un même processus. A ce propos, il faut considérer qu’à chaque étape de l’évolution du mode de production, la dimension de l’Etat s’est élargie, de la cité à la région, puis à la nation. C’est pourquoi celui qui admet que ce processus continuera peut invoquer le principe suivant lequel la même cause produit les mêmes effets, alors que celui qui prétend que cela ne se reproduira pas au niveau du continent et, finalement, de la planète, est tenu de préciser quel serait le facteur historique, jusqu’alors inconnu, qui empêcherait les futures unités sociales de se traduire dans une unité politique. L’unification sociale de l’humanité (comme processus) et le système mondial des Etats sont donc les deux visages d’un même Janus.
Cela dit, considérons ce que l’inégale répartition de la richesse dans le monde doit à l’inégale distribution du pouvoir. La coexistence de sociétés industrielles avancées et de sociétés préindustrielles ou en voie d’industrialisation, en l’absence de rapports de puissance à couverture idéologique, serait perçue comme l’étaient les inégalités de développement dans le passé impérial et colonial, c’est-à-dire comme une situation normale, « naturelle ». Il a fallu les révolutions russe et chinoise pour que le redressement des inégalités dans le monde soit inscrit à l’ordre du jour des Etats capitalistes menacés dans leur existence même. Autrement dit, il a fallu la création de nouveaux centres de pouvoir pour que l’humanité prenne conscience du développement inégal.
Alors, risquons une prévision : dans le contexte politique d’un équilibre multipolaire, la tendance actuelle à l’approfondissement de l’écart entre le tiers industrialisé de l’humanité et les deux tiers qui connaissent encore une économie de subsistance pourra être inversée.
Faisons valoir quelques arguments :
1) Dans un monde où le système des Etats est coextensif à la planète, où par conséquent les voies de la conquête impériale et coloniale sont condamnées, la mobilisation des énergies matérielles et morales des pays pauvres par leurs gouvernements ne peut avoir d’autre objet que de les mettre en état de s’industrialiser, d’adapter leurs structures socio-politiques aux exigences du développement économique.
2) En Europe, le dépassement conscient de l’Etat national affirmera définitivement dans le monde le principe du cosmopolitisme. Le pouvoir politique en Europe n’aura pas d’instrument idéologique comparable au nationalisme pour justifier l’inégalité entre les hommes, la guerre, la domination et l’exploitation. Si bien que la politique d’influence de la Fédération européenne n’aura rien de commun avec celle des Etats du système européen ou avec celle de l’Amérique et de la Russie : l’objectif ne sera ni militaire, ni politique (au sens du colonialisme ou de l’impérialisme).
Ainsi, la négation en Europe du principe de la division du monde en Etats souverains débouchera sur une compétition mondiale dont l’enjeu sera objectivement une distribution plus équitable de la richesse : il s’agira de donner l’impulsion la plus vigoureuse à l’industrialisation des pays pauvres. Les classes politiques au pouvoir en Amérique et en Russie n’auront aucune difficulté à choisir elles aussi ce champ de bataille, car l’accumulation au niveau mondial est devenue pour les sociétés industrielles avancées le palliatif le plus commode au redressement dans ces sociétés des inégalités de statut socio-économique : elle ne met en péril ni les privilèges sociaux, ni les pouvoirs établis.
La réduction de l’inégale distribution de pouvoir dans le monde, condition sine qua non d’une distribution plus équitable de la richesse, est une raison suffisante de lutte pour la constitution du gouvernement qui manque à l’Europe pour accéder au statut de grande puissance (à la Chine fait encore défaut l’un des attributs de ce statut, le potentiel économique d’une société industrielle avancée).
 
La subversion des valeurs par la valeur
Dans la phase nationale du cours de l’histoire, induite par la révolution industrielle basée sur le principe mécanique, l’interdépendance matérielle des hommes s’était accrue en profondeur, intégrant au processus de formation de la volonté politique des couches sociales de plus en plus nombreuses. A ce stade, l’accumulation du capital régissait le développement économique dont le type fondamental était l’industrialisation : le développement était extensif. Adhérant aux valeurs bourgeoises à l’échelle de la conscience collective et mesurant leurs performances respectives en termes de valeur marchande, les sociétés en sont venues à confondre progrès économique et progrès tout court.
Dans la phase supranationale du cours de l’histoire, les sociétés industrielles avancées sont le siège de la révolution scientifique et technique basée sur le principe automatique. L’interdépendance matérielle des hommes s’accroît en extension, unifiant socialement des espaces multinationaux. A ce stade, la science elle-même devenant une force productive, la fatalité de l’accroissement du taux d’accumulation tend à disparaître. En effet, l’application de la science représente la sphère de l’activité humaine dans laquelle les hommes apprennent à se servir directement des forces de la nature, qui agissent gratuitement. Localement, l’accumulation cesse de constituer la condition nécessaire du développement économique : intensif, le développement s’accélère.
Concomitamment, dans la phase bipolaire du système mondial des Etats, la tentative de chacune des deux puissances antagonistes d’étendre leur bloc à la moitié du monde et le besoin de justifier leur présence militaire ont identifié idéologiquement la progression territoriale d’une puissance avec une victoire de son système social, preuve de la supériorité objective de celui-ci. Puis, la crise de l’équilibre bipolaire, faussement baptisée détente, a réduit le conflit des deux capitalismes monopolistes d’Etat à une compétition de taux de croissance dans le cadre d’une construction diplomatique à deux destinée à garantir la maintien du statu quo territorial. L’accroissement du produit social, critère du développement économique, prend alors figure d’étalon des systèmes et des idéologies.
La subversion des valeurs égalitaires et libertaires par la valeur marchande dont l’industrialisation fournit la base matérielle, a pris son départ avec la prise de conscience du développement inégal et s’est développée à la faveur de la confrontation idéologique de la démocratie libérale et du communisme. Elle atteint son acmé dans la crise de l’équilibre bipolaire, tandis que les deux protagonistes se livrent à d’ultimes efforts (militaires et productifs) destinés à étouffer dans l’œuf les puissances montantes.
Le primat universel de l’économie, qui confine les sciences sociales dans le calcul du rendement maximal, réduit l’homme à sa force de travail et le progrès aux acquisitions mesurables. Centrées sur le développement économique, les stratégies sociales des Etats procèdent d’un système de valeurs dominé par la valeur marchande. Mais, parce qu’il s’agit de répondre à des contraintes extérieures, la subordination des aspirations sociales aux performances industrielles et la subversion des valeurs primaires sont, en définitive, imputables à la raison d’Etat. Dans un monde divisé en Etats antagonistes, aucun gouvernement ne peut échapper aux impératifs de la puissance collective, même lorsqu’elle commande (et prétend justifier) l’exploitation des générations présentes par les générations futures.
 
Puissance et welfare
Ajoutons que le maintien de la consommation des travailleurs au niveau des besoins de la reproduction de la force de travail, qui constituait dans la phase (nationale) de développement extensif la condition de l’accumulation du capital, apparaît maintenant dans la phase (supranationale) de développement intensif, comme un obstacle : la consommation de masse devient une condition de la croissance, d’autant plus indispensable qu’à partir d’un certain degré de développement des forces productives la course à la puissance ne serait pas tolérée socialement, c’est-à-dire compatible avec la paix sociale, si les Etats ne reconnaissaient pas comme une obligation quasi-contractuelle de leur part un minimum d’amélioration périodique des conditions de vie de leurs citoyens. C’est pourquoi les régimes à base industrielle continuent leur fuite en avant dans l’inflation, déclenchée par la conjonction des stratégies d’élargissement de la consommation privée et d’accroissement de la puissance militaire. A cette condition, il est parfaitement possible à partir d’un certain degré de développement des forces productives de poursuivre simultanément (à tout le moins alternativement) la course à la puissance et au welfare.
 
Vers la société post-industrielle
Ce degré de développement est atteint dans les sociétés industrielles avancées. Typique des régions du monde qui ont épuisé la fécondité du principe mécanique et qui ont déjà introduit le principe automatique dans le processus de production, la société industrielle avancée est une société de transition vers le stade où le reste de l’humanité, industrialisé à son tour, aura créé la base matérielle de la réalisation partielle des valeurs primaires, encore subordonnées à la raison d’Etat et à la valeur marchande et où seront remplies les conditions historico-sociales du dépassement dans la fédération mondiale de la division de l’humanité en Etats continentaux. A ce stade, les sociétés industrielles avancées auront franchi plusieurs étapes de la révolution scientifique et technique et l’humanité toute entière, à la veille de généraliser l’application du principe automatique à la production matérielle, sera sur le seuil d’une société post-industrielle.
Introduisant un tiers pâle dans le système mondial des Etats et inversant par conséquent la tendance, engendrée par la convergence des raisons d’Etat américaine et russe, à la conservation du statu quo mondial, la Fédération européenne contribuera à l’instauration d’un ordre mondial moins belliqueux où les impératifs de la puissance militaire pèseront moins lourdement sur les aspirations qui parcourent les sociétés industrielles avancées.
En Europe surtout, où la structure fédérale de l’Etat puisera sa vigueur dans le terrain fortement diversifié (du point de vue linguistique et culturel) des nations européennes, les groupes socio-professionnels que les bouleversements sociaux et techniques inhérents à la révolution scientifique tendent à déloger de leurs positions anciennes et les régions privées de leurs sources de revenus traditionnelles pourront se reconvertir, sans perdre leur identité et leurs racines. La division matérielle du pouvoir donnera aux collectivités locales l’autonomie nécessaire pour refuser l’entassement des masses humaines et les congestions monstrueuses auxquelles poussait la logique de l’industrialisation.
 
Nécessité et liberté
Il est clair, cependant, que la fondation de la Fédération européenne ne sera pas le saut du règne de la nécessité dans le règne de la liberté. Car, pour Marx, le règne de la liberté se trouve « en dehors de la sphère de la production matérielle », il commence là « où cesse le travail imposé par le besoin et la nécessité extérieure ». Il s’ensuit que les chemins de la liberté sont incompatibles avec l’extension perpétuelle de la « sphère de la production matérielle, champ d’application du travail imposé par le besoin ». Car s’il est vrai que le travail — tel que Marx le définit — restera toujours soumis à la nécessité, la marche vers la liberté ne peut consister qu’à en limiter la sphère autant que possible. Il en va différemment pour la sphère de la créativité non utilitaire, pour le champ des rapports sociaux, pour le jeu et l’amour, qui constituent le terrain élu de l’épanouissement des facultés que Marx désigne —dans le Capital — comme le propre but de l’homme.
La vraie vie commence dans la communauté où je pourrais, lit-on dans l’Idéologie allemande, « faire aujourd’hui ceci, demain cela, chasser le matin, pêcher l’après-midi, faire l’élevage le soir, faire la critique suivant mon bon plaisir, sans jamais devenir chasseur, pêcheur, pâtre ou critique ».
On ne libérera les véritables forces créatrices de l’individu (y compris sa capacité d’instituer des rapports communautaires) qu’en lui rendant le sens de l’acte inutile. C’est lorsque les hommes seront affranchis de la tyrannie du travail qu’ils pourront s’employer, notamment, à inventer leur milieu. Aucune démocratie industrielle, aucun collectivisme expropriateur n’est en mesure de supprimer le caractère coercitif du travail. Il ne souffre plus l’ombre d’un doute que le capitalisme monopoliste d’Etat mis en place par les régimes de type soviétique n’est pas en mesure de mettre fin aux rapports de production qui fondent le salariat. Nulle part le travailleur n’est aussi démuni de la disposition sur les moyens de production que dans un collectivisme étatique qui ne fait, dans un sens, que parachever l’œuvre du capitalisme privé.
L’abolition de la propriété privée des moyens de production n’a pas créé une authentique propriété sociale et n’a pas éliminé l’exploitation. En Union soviétique, le problème qui se pose n’est pas celui de la substitution de l’administration des choses au gouvernement des hommes, mais celui de la décentralisation des décisions, c’est-à-dire d’une organisation nouvelle de la classe politique qui dirige l’économie.
L’élimination tendancielle du travail aliéné, le dépassement de l’exploitation de classe et le contrôle rationnel de la production passent par l’automatisation de la production matérielle qui désormais tend constamment à diminuer la quantité de travail nécessaire à la reproduction physique de l’homme sans que l’abondance des biens matériels ne cesse d’augmenter. Mais ce processus, que Marx avait pressenti et qui tend à créer les conditions matérielles de la libération de l’homme, ne pourra pas produire ses effets s’il n’est accompagné par l’unification politique du genre humain au terme du processus d’intégration sociale qui étend maintenant l’interdépendance matérielle des hommes audelà des frontières des Etats.
Un mérite impérissable de Kant, comme penseur politique, est précisément d’avoir vu, d’une part, que « le développement des dispositions naturelles en l’espèce humaine » ne peut s’effectuer qu’en une société civile, « constitution dans le rapport des hommes les uns avec les autres, où au préjudice que se portent les libertés en conflit s’oppose une puissance légale dans un tout » et, d’autre part, que « même si les hommes étaient assez intelligents et assez sages pour se soumettre volontairement à sa contrainte », un tout cosmopolite, « système de tous les Etats qui risquent de se nuire réciproquement », serait encore nécessaire : « en l’absence de ce système, lit-on dans la Critique de la faculté de juger, et étant donné l’obstacle que l’ambition, la volonté de domination et la cupidité opposent, principalement chez ceux qui détiennent la puissance, à la possibilité même d’un tel projet, la guerre est inévitable… en dépit de l’effroyable détresse dont elle accable l’espèce humaine et de la misère peut-être encore plus grande qu’impose sa constante préparation en temps de paix ».
En effet, les rapports de domination ne sont pas seulement déterminés par les structures de la production, mais aussi par les structures de l’Etat, dans la mesure où ces dernières jouissent par rapport aux premières de l’autonomie relative que leur prêtent Marx et Engels. L’Etat, sa forme et ses dimensions sont non seulement le produit du mode de production, mais aussi le produit des rapports de puissance dans le monde. L’existence de l’Etat ne peut s’expliquer seulement en fonction de la division sociale du travail et des conflits sociaux qu’elle implique, mais aussi en fonction de la présence d’autres Etats dans le monde et des conflits de puissance qui en résultent.
Tant que le genre humain restera divisé en Etats antagonistes, la guerre (ou la menace de la guerre) sera le dernier recours pour résoudre les conflits qui les opposent. Aussi longtemps qu’existera cette situation d’anarchie internationale, la division du travail ne pourra pas disparaître parce que les exigences de sécurité et de puissance de l’Etat tendront à l’emporter sur celles de la liberté des individus et de l’autonomie des communautés. Les ressources matérielles de la société devront être organisées afin d’alimenter de gigantesques appareils bureaucratiques, militaires et industriels nécessaires à la survivance de l’Etat sur la scène politique mondiale.
Quand dans le monde entier seront tombées les barrières entre les classes et les nations, les hommes libérés de l’exploitation et de l’oppression seront en état d’autodéterminer leur existence sociale.
 
Négation de l’Etat
Sans encore subordonner l’accumulation efficace aux exigences de libération humaine, la Fédération européenne réalisera, en libérant les aspirations et les luttes sociales qu’étouffe l’Etat national, bureaucratique et centralisé, un modèle de société où l’Etat (fédéral), pour avoir nié l’Etat-nation, n’aura pas d’instrument idéologique comparable à l’idéologie nationale à mettre au service d’une volonté de puissance peu soucieuse des libertés individuelles et de l’autonomie des collectivités territoriales et fonctionnelles.
Etat souverain, mais négation de l’Etat souverain, la Fédération européenne sera habitée par une contradiction irréductible en deçà de la fédération mondiale. Les comportements qu’y déchaîneront l’absurdité, de plus en plus manifeste, des retombées négatives de la course à la puissance — la destruction des paysages, la pollution de l’air et de l’eau, la catastrophe des villes congestionnées, la dissolution des rapports sociaux basés sur des valeurs autres que l’efficacité, la multiplication sans bornes des objets de consommation — constitueront un rappel permanent de cette contradiction propre à diriger le développement de la productivité vers l’élargissement du temps de la liberté. Or, on ne saurait libérer les travailleurs sans les nourrir, les vêtir et les abriter correctement, sans les faire participer à ce que la technique a conquis de nouveau dans le domaine des communications, sans leur faire obtenir, par conséquent, sous la forme d’un revenu garanti, une part réellement, et pas seulement nominalement, plus grande du produit social.
De même, on ne saurait améliorer la condition ouvrière sans pousser l’autogestion dans l’entreprise aussi loin que le permettent les contraintes objectives dont est remplie la sphère de la production sociale et qu’exprime le principe de la sélection, de la discipline et de la compétence.
Enfin, les nouvelles formes de créativité sociale se développeront d’autant plus facilement qu’il y aura moins de rentes de situation (je veux dire non seulement moins de revenus afférents à la propriété ou aux monopoles, hérités ou non, mais aussi certaines hiérarchies de rémunération), c’est-à-dire d’autant plus facilement que les tendances objectives des économies capitalistes à la planification seront contenues dans les limites d’un système planifié à marché libre, celui dont la rationalité exige précisément l’organisation de l’égalité des chances et de la concurrence.
Ces propositions éclairent le chemin de préhistoire qui mène l’homme au seuil de son histoire, qui sera celle du gouvernement cosmopolite des libres communautés désarmées et de l’administration des choses, je veux dire de la planification directe en valeur, rendue enfin possible par le dépérissement planétaire des rapports marchands et monétaires et la transformation des cités en communautés, qui est substitution de la transparence à l’opacité, de l’ouverture à la fermeture.

 

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