XIV année, 1972, Numéro 4, Page 190

 

 

LE XIIIe CONGRES DU M.F.E.
 
 
Du 6 au 9 avril 1972 s’est déroulé à Nancy le XIIIe congrès du M.F.E. A l’ordre du jour, outre une table ronde sur le thème « L’Europe pour quoi faire et comment ? » et la discussion du rapport politique du président du Bureau exécutif, figurait la discussion du projet d’unification entre le M.F.E. et l’A.E.F.
Le Fédéraliste publie ici le rapport présenté par Bernard Barthalay à la table ronde ; le rapport écrit communiqué aux délégués avant le congrès par le président du Bureau exécutif, Mario Albertini, et le résumé de son intervention à la tribune. Le Fédéraliste publie en outre les documents approuvés par le congrès, à savoir : la résolution de politique générale, la résolution sur les dictatures méditerranéennes, la déclaration approuvée par le M.F.E. comme contribution historico-idéale à l’organisation qui naîtra de l’unification et enfin le texte de l’accord d’unification A.E.F.-M.F.E.
 
 
RESUME DE L’INTERVENTION DE MARIO ALBERTINI
 
J’éprouve beaucoup de satisfaction à m’adresser à ce XIIIe congrès dans la situation actuelle des fédéralistes et de l’Europe. Par ailleurs, j’ai le sentiment que cette situation exige un engagement profond.
J’envisagerai successivement notre situation et celle de l’Europe.
De notre côté, nous avons la possibilité de l’unité des fédéralistes : réunification avec les amis allemands, néerlandais, belges et français dont nous étions séparés ; unification avec les amis britanniques qui ont mené le combat pour l’adhésion du Royaume-Uni à la Communauté, et bien entendu, avec ceux des autres pays.
Permettez-moi de faire encore un peu de « théologie », ce qui m’a été gentiment reproché hier par un ami britannique, bien que, dans mon esprit, il s’agisse de comprendre le sens de l’histoire que nous vivons :
a) l’unité, c’est l’efficacité ; c’est l’évidence même que « l’union fait la force » ;
b) l’unité, c’est la crédibilité ; c’est l’évidence même qu’il est impossible de ne pas savoir faire entre nous ce que nous demandons aux partis et aux gouvernements, c’est-à-dire de s’unir pour ce qui est nécessaire sur le plan européen ;
c) mais il y a autre chose, et c’est ici qu’on commence à faire de la « théologie ».
Nous avons surmonté l’obstacle pratique qui a arrêté l’effort international des libéraux, des démocrates et des socialistes : les frontières en tant que limite de la mobilisation des citoyens, des travailleurs, des masses. C’est l’obstacle que le socialisme et tout ce que le libéralisme et la démocratie contiennent d’internationalisme n’ont pas su surmonter à partir de la première guerre mondiale et de l’échec de la tentative de grève internationale qui aurait pu l’empêcher. C’est là que commence la crise de la pensée et de l’action des socialistes, des libéraux et des démocrates. Cette crise n’est pas sans rapport avec les tragédies que l’Europe a connues et le fait que la gauche a toujours été sur la défensive et incapable d’offensive.
Notre unité est bonne, et nous le verrons, pour la bataille européenne qui va se déclencher. Mais c’est justement pour cette raison qu’elle est bonne aussi pour le combat politique global. C’est ainsi qu’on peut lancer un pont vers la jeunesse et la contestation qu’il faut comprendre.
De ce point de vue, je me propose de soumettre au congrès un texte qu’on a dit « historique ». Ce n’est pas que je veux proposer un débat « théologique » qui devrait déboucher sur un dogme. Au contraire. Ce que je voudrais, c’est que la pensée politique et sociale, dont procède l’engagement, et tous les esprits se mobilisent dans le combat pour l’Europe. Toute action a eu ses grands théoriciens, et c’est par là que la jeunesse bouge, que la volonté se forme, que naissent les grandes options. Le libéralisme est inconcevable sans ses grands théoriciens, de même la démocratie, de même le socialisme.
Si de Gaulle parlait de volapük intégré, si Pompidou parle de l’homme européen, lance un référendum européen, mais refuse l’élection directe du Parlement européen, c’est que les fédéralistes eux-mêmes n’ont pas su faire comprendre ce qu’il y a de fédéraliste dans la culture européenne, l’expression de l’unité dans la diversité, qui en est une constante. C’est la pensée de Kant qui est la première tentative d’expliquer le cours de l’histoire sur une ligne fédéraliste. C’est cette source profonde qui est l’essentiel de la culture européenne et que celle-ci a développé dans tous les pays, dans la formation du libéralisme, de la démocratie et du socialisme, dans la naissance et la vie d’une âme européenne. Cet homme européen a le droit d’être maître de son destin.
Du côté de la situation politique de l’Europe et du monde, il y a le référendum européen de Pompidou : c’est un fait spectaculaire, mais il s’inscrit dans une série de faits spectaculaires : la décision de Nixon de suspendre la convertibilité du dollar en or, c’est-à-dire « le commencement de la fin » de l’hégémonie monétaire américaine, la décision de Nixon de se rendre en Chine, c’est-à-dire la consécration de la fin de l’équilibre bipolaire qui a régi le monde jusqu’à maintenant.
Dans cette situation, il faut beaucoup de passion lucide, le recours à la raison. Il s’agit là d’une occasion historique unique, peut-être la dernière. Si le monde en formation ne voit pas la naissance de l’Europe, il peut exclure l’Europe. Premier point : ce qu’on peut obtenir. L’outil d’analyse nous est fourni par l’enjeu : l’union économique, monétaire et politique et la possibilité pour l’Europe de s’exprimer d’une seule voix. C’est Pompidou qui l’a dit. C’est le livre blanc du gouvernement britannique pour l’adhésion du Royaume-Uni qui a parlé du bien-être et de la sécurité des Britanniques en tant que choix européen, donc de la nécessité d’une politique économique et d’une politique étrangère européennes.
Ce choix européen des gouvernements français et britannique constitue le fait dominant de l’évolution politique des années à venir, car l’Allemagne, engagée dans la Ostpolitik, doit suivre. Ce processus est entamé. C’est la force dominante.
Cela se traduit par une analyse de la réalité. Il est exclu que ce processus aboutisse sans Fédération européenne. Mais nous le savons. C’est donc à nous d’exploiter ce processus pour qu’il aboutisse. La conscience de la nécessité de la Fédération, pour que l’Europe s’exprime d’une seule voix, n’existe pas encore dans les forces impliquées dans ce processus. Mais elle est un aspect de cette réalité. Le spectaculaire arrive, il doit aussi venir de nous. Bien entendu, si nous sommes à la hauteur de la tâche.
Il faut étudier comment la préparer. Le point fondamental, c’est la ligne de partage entre le succès et l’échec : l’élection européenne, les partis au niveau européen et, par là, le pouvoir européen comme enjeu de leur compétition européenne. En face de l’exigence de l’élection européenne, comment contribuer à son avènement :
1) En rassemblant tous ceux qui sont favorables à cette élection. L’unité des fédéralistes constitue le point de repère pour un rassemblement plus large. Avec le référendum et l’idée que le peuple doit être consulté, la pensée d’elle-même va à l’idée qu’il faut consulter le peuple pour lui faire élire ses représentants européens. Il en est ainsi déjà et l’idée est de nature à se répandre. Elle divisera les partis, les syndicats, et atteindra l’opinion.
2) Le point fort de ce rassemblement, ce sont les anneaux faibles de la chaîne. C’est de là que peut venir une forte concentration de l’esprit et de la volonté : je voudrais donner un exemple au niveau des Etats (Espagne, Portugal, Grèce, et peut-être Italie). Permettez-moi de faire une considération personnelle : vous savez que l’Italie risque à nouveau, bien que le danger soit pour l’instant surévalué, de retomber dans une sorte de fascisme. Je me rappelle le sentiment d’amour et de haine que j’avais, étant jeune, sous le fascisme, pour les grandes démocraties européennes, la France et la Grande-Bretagne. C’était à la fois l’idée que la démocratie existait, donc l’espoir de la recouvrer, et la déception, car Churchill considérait que le fascisme était nécessaire pour les Italiens. C’est aujourd’hui l’expérience vécue en Espagne, au Portugal, en Grèce et, à ce sujet, il faut souligner que l’Europe économique n’a pas épargné à la Grèce la perte de ses libertés. Le club des riches n’a rien à voir avec la véritable Europe. Même les riches risquent de se perdre, leur autosatisfaction les empêche de trouver dans la générosité pour les autres la possibilité de comprendre qu’eux-mêmes doivent subordonner à des fins humaines, à la qualité de la vie, leur statut de satisfaits. J’ai cité ces pays, mais il s’agit aussi des régions sous-développées (dans les pays riches eux-mêmes), des travailleurs, des exploités et des socialement faibles. Il faut représenter ces pays, ces régions, ces travailleurs, ces exploités, ces socialement faibles. De quelle façon ? Ils n’ont pas compris l’Europe car l’Europe économique les exclut. Ils veulent aller au delà de l’Europe, mais, dans l’immédiat, on ne peut que choisir l’Europe valable. Si l’on recourt à la « théologie », on peut comprendre que la construction européenne est aussi la destruction de l’Etat national exclusif : sa signification profonde, c’est la destruction de ce qui divise les peuples, les travailleurs ; la destruction de l’obstacle qui empêche la contestation de comprendre sa fonction morale et d’assumer un véritable rôle politique.
C’est de la « théologie », mais sans cette « théologie », il est impossible de lancer un pont vers les pays méditerranéens, les travailleurs, les exploités et la jeunesse. C’est ici qu’intervient le rapport entre les prises de position politiques et la stratégie. Les prises de position éclairent les buts politiques et sociaux : c’est « l’Europe pour quoi faire ? ». Sans cette théologie, il est impossible de détruite les Etats nationaux et la division. Cela relève de la stratégie, mais n’est pas sans rapport dialectique avec le sens humain du combat pour l’Europe.
Il faut donc, d’un côté, un cadre très large pour le rassemblement de tous ceux qui sont et peuvent devenir favorables à l’élection du Parlement européen, et de l’autre, un cadre plus restreint qui constitue le noyau dur par lequel peut s’exprimer le sens de l’opération européenne, ses buts politiques, ses buts sociaux. Pour cela, il faut une action-cadre pour faire naître dans la réalité la confrontation avec les buts affirmés, le débat avec les socialistes, les communistes et la contestation.
C’est difficile car les fédéralistes s’excluent des élection nationales pour ne pas diviser les forces de progrès et les pays entre eux. D’où la nécessité de concevoir une action qui puisse additionner et capitaliser les résultats dans l’espace et dans le temps.
Prenons l’exemple de la grève européenne, comme celle des dockers de Gênes et de Marseille. En soi, elle reste un fait isolé, sans conséquence. Mais si l’on pouvait l’inscrire dans une action-cadre au moyen d’un engagement profond pour l’Europe constitutionnelle, alors on pourrait établir un lien avec d’autres actions et additionner ce résultat aux résultats dans d’autres domaines (intellectuels qui ont compris la nécessité de transformer profondément la structure de l’Etat et de l’économie ; travailleurs qui luttent pour participer humainement, dans les limites de ce qui est pour l’instant matériellement possible, à la gestion de l’entreprise et de l’économie globale,…).
Cette action doit avoir trois volets :
a) le premier est tactique : c’est l’élection unilatérale comme levier politique pour poser efficacement et avec des forces réelles le problème de l’élection générale ;
b) ce qu’on a appelé le « plan Spinelli », la lutte pour attribuer un rôle au Parlement européen afin d’obtenir des « sommets » que cette assemblée participe à la construction progressive d’une union économique et monétaire et à la refonte des institutions communautaires, que les diplomaties nationales ne sont pas capables de réaliser même si elles ont décidé de les entreprendre ;
c) la définition du point d’arrivée, c’est-à-dire la constitution que l’Europe doit avoir : Carl J. Friedrich avait remarqué qu’on ne peut pas engager les sentiments des hommes sans faire apparaître l’enjeu et le point d’arrivée ; ce n’est qu’ainsi qu’on peut mobiliser les énergies pour la construction de l’Europe.
Le temps presse. Dans une dizaine d’années, le sort de l’Europe sera peut être décidé. Une partie de la responsabilité en incombe aux fédéralistes, les seuls qui ont la conscience de la situation historique.
Les responsabilités des grands changements de l’histoire ont toujours été assumées globalement par des avant-gardes. Ou bien l’avant-garde fédéraliste sera capable d’assumer cette responsabilité, ou bien l’Europe ne se fera pas.

 

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