VII année, 1965, Numéro 1, Page 45

 

 

LA REFORME DU ‘GOLD EXCHANGE STANDARD’
 
 
Dans la question de l’abolition de l’actuel gold exchange standard il y a de nombreux points sur lesquels nous ne nous attardons pas parce qu’ils concernent des compétences spécialisées et des revues spécialisées. Il y en a toutefois deux pour lesquels la perspective européenne et fédéraliste, qui est la nôtre, permet de voir avec clarté des données de fait, et pour cela nous pensons qu’il vaut la peine de s’en occuper.
Le premier est l’affirmation de de Gaulle selon laquelle l’Europe des Six, considérée comme un ensemble, a une quantité de réserves d’or supérieure à celle des Etats-Unis eux-mêmes. Cela montre qu’elle a dans le commerce international, chose du reste bien connue, un poids supérieur non seulement à celui de la Grande-Bretagne, mais à celui des Etats-Unis eux-mêmes. Et cela montre aussi qu’il n’est plus possible de laisser aux U.S.A. et au Royaume-Uni la charge de diriger la politique monétaire de l’Occident, d’où le problème de la réforme du gold exchange standard avec le dollar et la livre sterling comme monnaie de réserve, qui, dans certaines limites, équivaut à cela.
Toutefois la réalité est plus subtile que ne l’ont pensé de Gaulle et ses experts monétaires. Si les choses en étaient purement et simplement là, les conséquences découleraient d’elles-mêmes : la monnaie européenne serait devenue depuis longtemps, comme le dollar et la livre sterling, un moyen pour solder les passifs des balances de paiements. Mais il n’en est pas ainsi, et il n’en est pas ainsi parce que l’Europe, dans ce domaine, est une abstraction, parce qu’elle n’existe pas. Que les réserves d’or de l’Europe soient ce qu’elles sont, c’est là un fait ; mais ce fait sert à engendrer des crises plutôt qu’à résoudre des problèmes, tant que n’existe pas le moyen indispensable pour faire des réserves européennes une donnée positive de la politique monétaire de l’Occident, c’est-à-dire un gouvernement européen et par conséquent une politique monétaire européenne.
Le second est le commentaire des observateurs français selon lequel la France a en fait, avec la décision de régler à l’avenir les déficits éventuels de sa balance des paiements au moyen de l’or, abandonné unilatéralement le gold exchange standard. Cette observation accompagne une affirmation, celle selon laquelle la France a choisi, même dans le domaine monétaire, une politique « dure ». Une fois la monnaie liée à l’or, une politique économique excluant les facilités, limitant les déficits, rendant difficiles les interventions keynésiennes, devient nécessaire dans le domaine intérieur ; en dernière analyse une politique des revenus s’impose et ainsi de suite. D’autre part, à mesure que cette politique s’imposerait également au niveau international, cette dureté concernerait aussi le commerce international, qui devrait obéir à des règles fixes, invariables, à une sorte d’autorité extérieure à tous les pays et qui s’imposerait à tous les pays, comme autrefois l’or.
En d’autres termes, les décisions du gouvernement français montrent que l’on sent désormais le besoin, vu le grand développement des relations commerciales entre les nations et le déclin dés positions hégémoniques dans le domaine économique, de quelques règles monétaires, valables pour tous, qui s’imposeraient à tous. Et bien, ce n’est pas par hasard que l’on pense à l’or quand on ne sait pas dépasser le concept de la souveraineté nationale. Si l’on n’admet pas un pouvoir au dessus des nations, un pouvoir qui fasse dans le secteur monétaire et dans le domaine international ce que les Etats nationaux font dans le marché national — c’est-à-dire si l’on renonce à faire intervenir la raison et la volonté humaines également au niveau international — il ne reste que la référence à quelque chose de physique, de matériel, de non humain pour rendre possible une conduite commune. Mais avec quelle perte !
Toutes les possibilités que la pensée économique a introduites dans le domaine monétaire, précisément depuis que la monnaie a été au moins partiellement détachée des données brutalement physiques et réglée par la volonté de l’homme, seraient en grande partie perdues. Voilà ce que les fédéralistes peuvent dire aux économistes. Ils peuvent leur dire que la condition d’une saine politique monétaire exige l’instauration, sur l’aire où on veut la réaliser, d’un pouvoir fédéral.
Il va de soi que le problème concerne l’Occident tout entier, tandis que pour le moment un pouvoir fédéral ne peut s’instaurer qu’en Europe occidentale. Mais cela permettrait de faire tout de suite de la monnaie européenne une monnaie dont le rôle serait analogue à celui du dollar et de la livre sterling, en résolvant la crise actuelle du gold exchange standard, tandis qu’à long terme l’instauration de la fédération européenne permettrait d’élargir les liens fédéraux jusqu’à englober toute l’aire des pays industriellement évolués, en résolvant ainsi définitivement les problèmes monétaires.
 
Mario Albertini

 

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