VII année, 1965, Numéro 1, Page 47

 

 

UN DANGER EVITE
 
 
Après de nombreux votes, le Parlement italien a réussi à exprimer une majorité suffisante pour élire le chef de l’Etat. Cet enfantement laborieux a fait trembler l’opinion publique italienne et européenne. Il n’échappait en effet à personne qu’en cette circonstance l’incertain régime démocratique italien pouvait être mis définitivement à l’épreuve. Le régime a surmonté l’épreuve : on ne peut que s’en réjouir. Rares sont en effet désormais les hommes à la foi démocratique authentique que le Parlement italien peut encore choisir : Saragat est l’un d’eux. A la fin de la seconde guerre mondiale on recueillit à Rome les fruits d’une génération qui avait mûri dans la rude lutte antifasciste et qui était restée fidèle à ses idéaux politiques par une longue et tenace opposition. Dans ce climat se trouvèrent côte à côte catholiques et laïques, libéraux et communistes, tout comme il s’étaient trouvés côte à côte sur les montagnes — eux, intellectuels, hommes des professions libérales, ou hommes du peuple, mais qui avaient une conscience civile et morale profonde. Dans ce climat s’opéra le choix fondamental pour la démocratie. Ainsi naquit le nouveau régime. Le choix de Saragat marque la continuité de cette tradition : les restes des forces de l’antifascisme ont su encore une fois se regrouper et exprimer une volonté commune. Legime est sauvé.
« Ma
come quei che con lena affannata
uscito fuor dal pelago alla riva
si volge all’acqua perigliosa e guata,
così l’animo mio che ancor fuggiva,
si volse a rietro a rimirar lo passo
che non lasciò giammai persona viva ».[1]
Il en fut de même pour l’opinion publique italienne. Et la joie du sauvetage inopiné ne put pas effacer l’image de la
« …selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinnova la paura ! ».[2]
Le spectacle qui lui avait été offert était le plus indigne qui pût être offert à une opinion publique à la foi démocratique encore incertaine par une classe politique qui se prétend le dépositaire légitime et le gardien de ces valeurs. La coalition gouvernementale se montra dès le début
déchirée. Le parti-charnière de la majorité lui-même ne tarda pas à se déchirer aussi. Ce qui était décidé au moyen de l’instrument démocratique du vote par les Conseils des divers partis, était régulièrement et obstinément transgressé par l’attitude entêtée d’un nombre de plus en plus important de parlementaires du même parti. Tout voile pudique idéologique tomba et la Realpolitik émergea clairement dessinée dans ses aspects les plus brutaux : soif de pouvoir et lutte sans exclusion de coups pour gagner l’enjeu. Considérons encore les hommes. Les acteurs de ce drame, hélas, sont bien différents des hommes que l’on a évoqués ci-dessus. Autant ceux-ci étaient le produit sain d’une matrice saine, autant ceux-là semblent être le produit corrompu d’une matrice corrompue. En vérité, en politique, l’instrument de sélection des acteurs est la lutte pour le pouvoir ; autrement dit le type de lutte que l’on mène conditionne le type d’hommes qui accèdent et qui sont au pouvoir. Dans la lutte menée naguère on pouvait se battre jusqu’à la victoire en n’ayant foi que dans la solidité de ses idéaux politiques (on n’allait certes pas sur les montagnes faire le partisan pour un mesquin profit !). Dans la lutte présente, au contraire, on remporte d’autant plus la victoire que l’on est plus inconstant, accommodant, prompt au compromis, en un mot, irresponsable. Pourquoi s’en étonner ? Telle est la nature du pouvoir pour lequel on se bat.
En face de ce spectacle, certains ont cru en déterminer les causes dans la crise du régime parlementaire pur. Mais ces derniers ne voient pas la vraie racine de cette crise : c’est notre Etat qui est irresponsable. Ayant perdu le contrôle du cours de l’histoire, qui porte les hommes des sociétés les plus évoluées vers dés intégrations de plus en plus vastes et qui pousse les Etats vers des responsabilités égales aux dimensions des nouveaux problèmes, il a cherché à survivre même en étant impuissant à assumer ses devoirs fondamentaux. Enlevez à un Etat le pouvoir substantiel de décider du sort de sa société, en lui laissant le pouvoir formel de le faire, et vous aurez, dans la lutte pour ce pouvoir, des hommes semblables à la nature de ce pouvoir. Et c’est ce qui se produit régulièrement aujourd’hui en Italie.
 
Luigi V. Majocchi


[1] « Et comme celui qui, le souffle haletant, échappé à la mer sur le rivage, se retourne vers l’eau menaçante et regarde, ainsi mon esprit, qui défaillait encore, se retourna pour revoir le passage qui ne laissa jamais personne en vie ». Dante, Divina Commedia, Chant Ier, vers 22-27.
[2] « …forêt sauvage, âpre et rude, dont le souvenir renouvelle la peur ! ». Dante, Divina Commedia, Chant Ier vers 5-6.

 

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