VII année, 1965, Numéro 1, Page 49

 

 

L’ALLEMAGNE VUE DE LA CHINE
 
 
La Frankfurter Allgemeine Zeitung a récemment publié une série d’articles de Harry Hamm sur la Chine communiste. L’auteur y rapporte ses impressions sur divers aspects de la vie et de la politique chinoises, et donne les résultats de nombreuses interviews de citoyens chinois appartenant aux classes sociales et aux professions les plus diverses.
Nous sommes ici tout particulièrement intéressés par l’article paru dans le numéro du 10 février 1965 sous le titre : « La Chine communiste s’intéresse à la République Fédérale Allemande ». L’auteur y rapporte les jugements sur l’Allemagne occidentale qu’il a entendus exprimer par les Chinois avec lesquels il est entré en contact. Il en résulte un tableau inattendu et riche d’enseignements.
« Quand le discours porte sur des problèmes de politique étrangère de la République Fédérale, écrit-il, le même thème typique, que nous avons rencontré dans tous les colloques que nous avons eus en Chine, apparaît. En opposition avec l’image de l’Allemagne répandue par les communistes soviétiques et par ceux de l’Europe occidentale, les communistes chinois font valoir des circonstances atténuantes. Les dirigeants de Moscou, de Varsovie et de Prague font du ‘militarisme’ et du ‘revanchisme’ allemands le thème fondamental de leur propagande contre Bonn. En Chine nous n’avons rien entendu de semblable. Pour les communistes chinois la Bundesrepublik est surtout une victime de l’‘impérialisme américain’, objet et non sujet du jeu de puissance existant en Europe. “Les Américains ont des bases militaires sur votre territoire. C’est pourquoi la population de l’Allemagne occidentale est opprimée. Vous n’avez pas de liberté d’action” concluait le directeur d’une école primaire de Pékin ».
« Quand des intérêts nationaux viennent en discussion, lit-on dans une autre partie de l’article, même le fonctionnaire, idéologiquement endoctriné, pense d’une manière réaliste à propos du problème allemand. Nous avons eu la même impression lorsque le discours a porté sur la zone d’occupation russe. “Ulbricht n’est qu’un laquais du Kremlin” nous a-t-on déclaré dans le Sud du pays ».
« De telles observations, commente l’auteur de l’article, laissent entrevoir des possibilités pour la diplomatie allemande.[1] Cela apparaît surtout clairement lorsque l’on a des entretiens, dans la capitale chinoise, avec des Soviétiques ou avec des Européens de l’Est. Il semblait que ces derniers ne redoutassent rien de plus qu’une évolution positive des rapports germano-chinois, qui pourrait porter des coups sensibles dans les flancs de la politique actuelle de Moscou envers l’Allemagne et, surtout, porter gravement préjudice au statut international de l’Allemagne de l’Est ».
« La façon selon laquelle s’est déroulée une prise de contact de Bonn avec Pékin l’an dernier, continue Harry Hamm, quand on a discuté des possibilités de conclure un accord commercial incluant la clause sur Berlin, a provoqué une déception dans les milieux du Ministère des Affaires Etrangères chinois. “L’attitude de la République Fédérale nous est incompréhensible : dans un premier temps, nous a-t-on dit, il semblait qu’à Bonn également on voulût, prudemment et progressivement, prendre des contacts avec nous dans l’intérêt des deux parties. Mais ensuite le chancelier fédéral est allé à Washington et subitement tout changea. Peut-on encore vous prendre au sérieux comme partenaires indépendants ?”. Pour le visiteur allemand il n’était pas facile de fournir une justification d’une certaine manière plausible aux méthodes, indubitablement irritantes, suivies par Bonn dans le cours des contacts préliminaires de l’an dernier. Toutefois on trouve également à Pékin une surprenante compréhension à ce sujet. On connaît l’importance du problème de Berlin, on connaît l’attitude de l’opinion publique américaine, qui ne peut pas être indifférente à l’égard de la République Fédérale. “Nous savons que vous n’avez pas la vie facile” nous a-t-on dit une fois, “trop de gens s’immiscent dans vos affaires, à l’intérieur et de l’extérieur. Il faut être patient” ».
Ces discours chinois soulèvent un instant le voile idéologique qui cache aux Allemands des deux Allemagnes, comme aux autres Européens, la réalité : « l’Allemagne occidentale est objet, non sujet, du jeu de puissance », « Ulbricht n’est qu’un laquais du Kremlin » (et l’on pourrait continuer avec des appréciations analogues en ce qui concerne les autres pays). Mais précisément parce que les uns dépendent des U.S.A., les autres de l’U.R.S.S., ce qui contraint la classe dirigeante à dissimuler la réalité, dans la vie de tous les jours le voile tombe et la plupart finissent par penser leur nation comme si elle était un Etat véritable, c’est-à-dire une entité capable de faire une politique étrangère et une politique économique qui lui soient propres.
 
Francesco Rossolillo


[1] Toujours à propos de l’attitude diplomatique à adopter envers la Chine, le même Harry Hamm fait quelques observations intéressantes dans un article suivant paru sur la Frankfurter Allgemeine Zeitung du 17 février, dont nous donnons un passage qui confirme de façon convaincante nos thèses : « On affirme… que la Chine est agressive et qu’elle veut la guerre. Avant que l’Occident ne se déclare prêt à traiter, il faudrait donc que Pékin donnât des garanties par lesquelles on puisse être assuré de sa volonté de paix. Cela ne se serait jamais produit et c’est pourquoi tout reste à l’heure actuelle comme auparavant. Il est discutable que cette logique soit fondée. La thèse de la volonté de guerre de la Chine a été répandue surtout par les Soviétiques au moment où leur polémique contre Pékin atteignait son plus haut point de tension. Elle est fausse dans la mesure où les dirigeants chinois n’ont jamais manifesté une volonté de guerre (si ce n’est à l’égard des guerres dites justes, les guerres révolutionnaires de libération, que les communistes soviétiques appuient également) ; en vérité ils attribuent aux risques d’une guerre un poids inférieur à celui que leur attribuent les dirigeants de l’Union Soviétique. Mais si l’on voulait étudier attentivement les déclarations des dirigeants chinois sur le problème de la guerre et de la paix dans la période 1957–1965, il faudrait conclure qu’un changement s’est produit également sous cet aspect. Aujourd’hui Pékin est prêt à attribuer au risque d’une guerre un poids plus grand que ne lui en attribuait par exemple le fameux discours de Mao Tse-toung à l’Internationale communiste de 1957.
Pareillement faussée apparaît l’argumentation qui, des revendications territoriales de la Chine, conclut à l’existence en elle d’une agressivité qui va au-delà des fins révolutionnaires que se propose le communisme en général. Le public en Occident a oublié rapidement de dangereuses initiatives soviétiques comme l’ultimatum de Berlin ou la crise de Cuba. Le souvenir de la poussée expansionniste chinoise vers le Tibet, l’Inde, l’Asie sud-orientale, demeure au contraire. Ici, dans la majeure partie des cas, il ne s’agit pas d’un mode d’action typiquement communiste, mais de revendications nationales qui sont avancées aussi par le gouvernement nationaliste de Formose, et non seulement par les dirigeants de Pékin. Seul l’élargissement de la sphère d’influence en Asie sud-orientale est lié à la mission révolutionnaire d’une idée. De toute façon, il faut toujours penser à ce sujet que même l’Union Soviétique, si des possibilités semblables se présentaient, n’agirait pas différemment dans des circonstances aussi favorables. Du reste, que les dirigeants de Pékin sachent distinguer très bien, et même d’une façon plus réaliste que le Kremlin, entre l’intérêt bien compris et l’aventure risquée au nom d’une idée, cela est démontré par le maintien de la colonie de la Couronne britannique de Hong-kong et l’interruption de l’avancée en Inde en automne 1962 après que son véritable but, celui d’une démonstration de force, eut été atteint.
Même si l’on n’était pas disposé à partager ces considérations, et si l’on voulait continuer à considérer la Chine, malgré tout, comme une puissance expansionniste et agressive, il ne serait ni conséquent ni convaincant de conclure à l’opportunité de décréter, sur cette base, son boycottage politique. Le langage agressif et révolutionnaire des communistes chinois en politique étrangère ne correspond pas seulement à des considérations défensives de caractère intérieur, ou aux postulats d’une idéologie ; il est alimenté aussi par une profonde défiance en face du reste du monde, tant occidental qu’oriental. Craindre l’agressivité d’une puissance, et en même temps l’ignorer tout-à-fait politiquement, en renforçant ainsi sa méfiance préexistante, nous semble une attitude paradoxale. Elle provoquerait précisément les dangers que l’on assure redouter ».

 

 

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