VII année, 1965, Numéro 2, Page 106

 

 

L’EUROPE A CE JOUR
 
 
Ce qui marque l’Europe en ce moment, c’est la crise du Marché commun. Demandez qui en porte la responsabilité et on vous répondra : de Gaulle. Mais pourquoi de Gaulle a-t-il plongé le Marché commun dans la crise après l’avoir sauvé de la tentative anglaise de le diluer dans une vaste zone de libre échange, après l’avoir consolidé en imposant les prix agricoles européens ? La question demeure sans réponse tant qu’on n’a pas compris que l’intégration européenne est parvenue désormais à un point où il est possible et nécessaire de fonder un gouvernement européen.
Journalistes et politiciens ne s’en rendent pas compte, attentifs qu’ils sont aux seules apparences. Mais les choses parlent clairement. En 1967, les denrées agricoles les plus importantes auront un prix européen et circuleront librement dans l’Europe intégrée. A la fin de 1969, ou même de 1967 si l’accélération proposée par la Commission du Marché commun entre dans les faits, les produits industriels circuleront eux aussi librement. Cela signifie qu’à la fin de 1967, ou de 1969, les produits agricoles et industriels des pays tiers ne seront plus taxés à leur entrée en Allemagne, en Italie ou en France, etc., mais à leur entrée en Europe. Mais quel organisme encaissera cet argent et le dépensera ? Et dans quelle monnaie ? Et selon quel critère, autrement dit avec quelle politique économique ? Posez la question à la première personne venue, possédant les rudiments de la politique et de l’économie, et elle vous répondra : un gouvernement européen, avec une monnaie européenne et une politique économique européenne.
C’est seulement en ne perdant pas de vue cet aspect des événements qu’on réussit à comprendre la crise du Marché commun. Devant l’imminence des échéances que nous avons décrites, la Commission, poussée par la nature même des choses, a proposé un « budget fédéral ». De Gaulle, dans l’intention de défendre la souveraineté exclusive de la France, a rejeté ce budget et est allé jusqu’à retirer les représentants français des organismes de la Communauté pour éviter qu’on en reparle. Tant que le Marché commun ne touchait pas à la souveraineté française, mais qu’il lui fournissait une base économique, on lui trouvait des qualités. Maintenant qu’il ne peut plus progresser sans entamer cette souveraineté, il est condamnable. Ajoutons que de Gaulle n’est certainement pas le seul gouvernant à penser de la sorte. Mais il est simplement le seul à dire et à faire énergiquement ce qu’il pense.
Lorsqu’on a reconnu que le Marché commun et la nécessité d’un gouvernement européen sont désormais indissociables, lorsqu’on a reconnu aussi que c’est précisément pour cette raison que bien de gouvernants — et pas seulement de Gaulle — sont disposés à le sacrifier, il faut se demander : y parviendront-ils ? La réponse est non. Impossible de faire marche arrière, impossible de renfermer de nouveau la production et la consommation dans les marchés nationaux, de relever les barrières entre l’Allemagne, l’Italie, la France et les autres pays. Il est impossible d’autre part de créer dès à présent un Marché commun avec les pays du Commonwealth, avec les U.S.A., à fortiori avec le Japon, etc. Ce qui est en train de se créer c’est, tout simplement, une économie européenne, limitée pour l’instant à la seule partie occidentale mais destinée certainement à intégrer dans l’avenir toutes les parties de l’Europe.
Aucun doute n’est permis à ce sujet. Et si l’on en gardait un, il suffit de se rappeler que l’intégration européenne n’est pas mue par les seules incitations économiques, mais aussi et surtout par une force historique primordiale et irrésistible, plus forte que la volonté de quelque gouvernement et de quelque parti que ce soit, la force qui se dégage de l’évolution des méthodes de production et du mode de vie. L’intégration européenne est un processus qu’on peut accélérer ou retarder, mais qu’on ne peut accepter ou refuser. Au point où nous en sommes, nul n’est en mesure de retarder cette intégration sans provoquer des phases alternées d’immobilisme et de crise. Les gouvernants, pour ne pas sacrifier une partie de leur pouvoir, tendent désormais à la retarder. C’est au peuple de l’accélérer, en se ralliant aux fédéralistes et en exigeant avec eux la Constituante des Etats-Unis d’Europe.
 
Mario Albertini

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