VII année, 1965, Numéro 3-4, Page 171

 

 

UN GERME DANGEREUX
 
 
L’Allemagne s’est engagée, avec les accords de Paris et de Londres en 1954, à ne pas fabriquer d’armes nucléaires. Cela n’est pas toutefois une solution du problème en question. L’Allemagne revendique en fait depuis longtemps, et chaque jour qui passe avec une énergie accrue, sa propre participation à la défense nucléaire de l’O.T.A.N. Le 11 novembre, en présentant son gouvernement, le chancelier Erhard a dit entre autres choses : « Les alliés atlantiques devraient participer à la défense nucléaire dans la mesure de la menace subie par eux et des charges qu’ils assument ».
Le 15 novembre, après sa visite à Paris, le ministre des Affaires étrangères Schrœder, interrogé par un correspondant du Monde, après avoir rappelé aussi bien la nécessité « d’une égalité des droits dans l’Alliance atlantique », que celle de son adaptation « aux situations politiques et militaires nouvelles, notamment celles qui résultent du fait que quelques membres de l’Alliance ont des armes atomiques et les autres non », a affirmé : « Dans la défense des intérêts vitaux de l’Allemagne nous devons réclamer l’égalité des droits. Nous ne sommes l’homme lige de personne, le satellite de personne, le protectorat de personne, mais un allié sur qui on peut faire fond ».
Ce n’est pas seulement la faute du général de Gaulle si l’Alliance atlantique est en crise. Elle est en crise à cause également de cette requête de plus en plus pressante de l’Allemagne, qu’on ne sait pas comment satisfaire. La force nucléaire multilatérale, qui théoriquement aurait dû servir aussi à cela, a été abandonnée parce qu’elle créait plus de problèmes qu’elle n’en résolvait. Et maintenant on a essayé de trouver un nouveau point de départ avec le Comité spécial de l’O.T.A.N. pour la stratégie nucléaire. Que faut-il en penser ? Avec le plus grand cynisme, le correspondant du Corriere della Sera a écrit : « Le problème, tout le monde le sait désormais, est de donner à l’Allemagne l’illusion de participer, dans des conditions d’égalité, aux conseils nucléaires, mais tout en la tenant en quarantaine ».
Nombreux sont ceux qui, dans les hautes sphères de la politique, pensent vraiment comme cela, mais il est évident qu’il s’agit de personnes qui ne se préoccupent pas de ce qui se passera une fois qu’on aura reconnu à l’Allemagne, au prix d’un stratagème, le droit de participer à la stratégie nucléaire. Les choses en étant là, il ne restera qu’une possibilité à l’Allemagne, celle de rendre petit à petit cette participation effective. Ce qui signifie qu’elle finira par disposer un jour de ses propres armes nucléaires. Dans une alliance d’Etats souverains comme le Pacte atlantique, il n’y a pas en réalité d’autre moyen que celui-là de participer à la stratégie nucléaire de l’alliance.
Une des plus grandes difficultés de la politique mondiale vient justement de ce que le réarmement nucléaire allemand est désormais en gestation. Le fait est là, même si bien des gens, incapables de déceler le fruit dans le germe, en subissent les conséquences sans en prendre encore conscience. Cela entrave la mise au point des traités pour la sécurité européenne et pour la non-dissémination des armes nucléaires, en d’autres termes le nouveau pas en avant sur la voie de la détente, bien plus que ne le fait le problème du Sud-Est asiatique, dont la solution s’avère difficile mais non impossible. D’autre part cela redonne un nouveau départ à la tragique opposition entre la France et l’Allemagne, dont Russes, Américains et Anglais cherchent encore, inconsciemment, à profiter.
Y a-t-il un remède ? Oui, mais on ne le trouvera pas dans la tentative déloyale de tromper l’Allemagne, ni dans celle-là, vaine, de la, réduire, éventuellement après l’avoir réunifiée, à un Etat de second ordre protégé par un accord entre les U.S.A. et l’U.R.S.S. Il faut trouver une autre voie. Il faut partir de la constatation que l’on ne peut pas refuser aux Allemands l’égalité des droits au sein de l’O.T.A.N., et par conséquent leur proposer de la réaliser non avec l’Etat allemand, qui au même titre que l’Etat français, l’Etat italien, etc., n’est plus un moyen positif pour parvenir à cette fin, mais avec l’Europe. Il s’agit de faire l’Europe, et par conséquent de confier au gouvernement européen la tâche de régler avec les U.S.A. le problème nucléaire de l’O.T.A.N.
L’Europe est nécessaire pour la solution de ce problème comme de tous les autres problèmes fondamentaux qui, engageant le destin des Européens, engagent aussi celui du monde. Tel est son sens, en vérité : non pas le couronnement de la reconstruction et de l’impossible guérison des Etats nationaux, mais l’alternative à leurs poisons, à leur dégénération, à leur corruption.
 
(décembre 1965)
Mario Albertini

 

 

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