VII année, 1965, Numéro 3-4, Page 173

 

 

LA FRANCE APRES LES ELECTIONS PRESIDENTIELLES
 
 
Le manque de discernement de la chronique, qui mélange les grands événements et les faits négligeables en ramenant tant les uns que les autres au même niveau, celui des choses de tous les jours, risque de cacher le caractère exceptionnel de la situation française. Les récentes élections présidentielles n’ont pas seulement confronté des programmes de gouvernement, elles ont véritablement contraint les forces politiques à prendre position sur les fondements mêmes de la vie politique : les règles constitutionnelles, la structure des partis, les principes du gouvernement. Cela vient de ce qu’il ne s’est pas agi d’élections comme on en fait toujours, mais de tout autre chose, d’un épisode de la pénible recherche d’une alternative globale à la dernière forme historique de la France, celle qui, après la plus grande révolution démocratique, républicaine et nationale de l’histoire, a pris corps avec la IIIe République et s’est momifiée avec la IVe.
Est-il possible de préciser, dès maintenant, cette alternative globale, de façon à donner un objectif précis à l’action de renouveau ? La première observation à faire est que certains aspects de cette alternative sont déjà nettement soulignés. De Gaulle et Defferre, tout en étant sur le versant de la crise plutôt que sur celui de la solution, les ont mis en évidence. De Gaulle a montré qu’un Etat moderne doit être gouverné par une seule personne, comme la Grande-Bretagne et les U.S.A. Il est revenu au pouvoir en 1958 parce qu’il était le seul Français en mesure d’assurer à la France le gouvernement d’une seule personne, c’est-à-dire un vrai gouvernement, quand, dans la phase la plus difficile de la décolonisation, elle se trouva précisément en face de ce choix : ou un vrai gouvernement, ou les prétoriens. Defferre, d’autre part, a mis la gauche devant le dilemme de son destin : ou prendre une route où elle pourra trouver un jour cinquante pour cent plus une des voix, chose impossible sans détruire le centre, en englobant une partie de ce dernier, et sans rompre la division politique entre catholiques et laïques, ou ne gouverner jamais. Et il a posé, ainsi, dans ses vrais termes, le problème général de la réforme des partis. L’unité de la gauche, en provoquant par contrecoup celle de la droite, réduirait en fait leur nombre à deux, comme c’est nécessaire.
La seconde observation à faire est que, au sein de la démocratie, on ne peut pas résoudre la crise sans résoudre ces problèmes, ce qui revient à dire qu’elle durera, quand même elle connaîtrait des cycles de calme plat et d’explosions, tant qu’ils ne seront pas résolus. En voici les raisons : avec deux partis, un au gouvernement et un dans l’opposition, le peuple peut aussi bien élire que renverser le gouvernement, c’est-à-dire le contrôler (démocratie) ; avec plus de deux, non (anti-démocratie). Dans ce cas des alliances sont nécessaires — au gouvernement, dans l’opposition ou à l’un et dans l’autre —, pour lesquelles le peuple ne peut voter ou du moins qu’il ne peut renverser — en admettant qu’il puisse voter pour elles grâce à un cartel électoral —, car ces alliances ne se représentent jamais telles quelles aux élections. D’autre part, avec deux hommes dans l’exécutif — un président de la République et un chef du gouvernement, ou plus simplement avec des partis incapables de se donner un leader et de le conserver — il n’y a pas d’action gouvernementale énergique ; le gouvernement n’est énergique que s’il dépend, en dernière instance, de la volonté d’une seule personne. Sans doute ce besoin est de plus en plus pressant. Le gouvernement coïncide de plus en plus avec la planification. Quelque mesure que ce soit, dans quelque domaine que ce soit, peu importe qu’elle soit libérale ou socialiste, exige de toute façon une dépense dans le cadre d’une priorité des dépenses — autrement dit, elle doit entrer dans le cadre d’un plan. Et l’on ne planifie pas sans subordonner les intérêts particuliers à l’intérêt général, c’est-à-dire sans un gouvernement énergique.
La troisième observation à faire est qu’il n’y a pas de solution pour ces problèmes dans le cadre français. Considérons le gouvernement d’une seule personne (présidentiel). Il est impossible: dans un Etat centralisé, il anéantit le Parlement et finit dans le césarisme. En dernière analyse on est arrivé à la Ve République, c’est-à-dire à une constitution à cheval entre le gouvernement présidentiel et le gouvernement parlementaire, précisément parce qu’il faut un gouvernement énergique et que celui-ci est impossible, sinon dans des moments dramatiques. Considérons le bipartisme. Il est lui aussi impossible. Pour y arriver il faudrait une révolution. Mais en France une révolution ne peut pas avoir lieu. On ne peut même pas contrôler le processus politique, c’est-à-dire gouverner dans le vrai sens du mot.
C’est difficile à dire, mais c’est vrai. Gouvernement et plan, nous l’avons vu, tendent à coïncider. Cela signifie que l’on ne réussit plus à gouverner, dans le vrai sens du mot, si l’on n’est pas en mesure de planifier (dans ce cas ce serait la marche de l’économie, et non celle du gouvernement, qui déterminerait combien on peut dépenser, c’est-à-dire ce que l’on peut faire, pour l’école, la recherche scientifique, la défense, etc.). Et tel est précisément le cas de la France : elle ne peut plus planifier parce que l’économie française n’existe plus comme un tout indépendant, mais seulement comme une partie du Marché commun. Il a suffi que le prix européen des céréales risquât de redevenir français pour faire chanceler de Gaulle. Cela montre que l‘économie européenne, tout en étant encore en construction, prévaut déjà sur les économies nationales. Et il est évident qu’on ne peut planifier l’économie européenne avec un gouvernement français.
Si gouverner c’est planifier, on ne peut gouverner qu’au niveau européen. Il s’ensuit qu’il n’y a qu’une solution à la crise française : la fondation des Etats-Unis d’Europe. La crise durera donc jusqu’au moment où, au lieu de considérer l’intégration de l’Europe et le renouveau des Etats comme deux choses séparées, on comprendra que l’alternative à leur crise est l’Europe elle-même.
 
(janvier, 1966)
Mario Albertini

 

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