VI année, 1964, Numéro 2, Page 92

 

 

L’ENQUETE EFFECTUEE PAR ‘LE MONDE’
SUR LES PARLERS MATERNELS
 
 
« Le Français, au fond, connaît mal la France. Formé à cette idée que l’Hexagone est une unité voulue de toute éternité par un dieu qui, Platon l’a bien dit, ‘géométrise toujours’, il ne perçoit pas assez nettement la diversité de son pays qui va bien au-delà de la variété des paysages : variété des mœurs, des coutumes, des cultures que traduit le nombre de ce qu’au XVIe siècle on appelait officiellement les ‘parlers maternels’… ‘Une seule nation, une seule langue’. Tout se passe comme si cette devise — ce slogan — de la Convention était le premier article de notre constitution mentale.
Et c’est ainsi que nous nous étonnons toujours un peu que la Suisse puisse être un Etat et qu’on y parle quatre langues. De même, nous assistons distraitement (avec le sentiment d’être bien à l’abri de semblables difficultés) à la lutte des Belges flamands contre les Belges wallons, des Canadiens français contre les Canadiens anglais.
Si le Français pense ainsi, il a quelques excuses. Sa conception lui a été inculquée à l’école, au lycée, voire à l’Université. Elle est le résultat d’une politique intellectuelle et culturelle voulue par le pouvoir central depuis la Révolution — qui ne faisait que poursuivre, à sa manière, ce qu’avait entrepris la monarchie. Aujourd’hui le résultat qui était, suppose-t-on, recherché est obtenu. Tous les citoyens, de Brest à Nice ou Perpignan, de Dunkerque à Bonifacio ou Hendaye et même en Alsace connaissent, à quelques exceptions près, le français.
Il peut paraître surprenant de rappeler que ce n’était pas le cas il y a encore cent ans. Dans la France du Sud, seuls les gens du monde, les grands bourgeois et les intellectuels pratiquaient couramment le français — comme ils avaient commencé à le faire au XVIe siècle. Le peuple ne recourait guère qu’au ‘parler maternel’. L’ “asseng” marseillais comme celui du ‘Midi moins-le-quart’, ne devaient se généraliser qu’à partir du moment où la population devint bilingue.
Mais le progrès de la langue française devait s’accomplir au détriment des langues locales.
La guerre de 1914-1918 marqua une étape importante du recul ; celle de 1939-1945 apporta une nouvelle régression.
Autant de raisons qui inclinent le Parisien, l’homme des régions du Nord, à conclure, en 1964, à l‘inexistence des langues locales. Il ne les entendra qu’exceptionnellement pratiquer dans les villes, sur les plages (où les hôteliers sont bien souvent étrangers à la région). Enfin et surtout, les langues régionales, telles ces billes de mercure qui s’enfuient dès qu’on tente de les saisir, ont cette propriété de disparaître dès qu’un étranger les approche. La politesse, la pudeur interdisent aux gens du cru de les utiliser devant qui ne les entend pas ».
C’est par ces mots que débutait l’enquête en plusieurs articles concernant les ‘parlers maternels’ en France que Michel Legris a publié récemment dans Le Monde. Les lecteurs que ce problème intéresse particulièrement peuvent consulter les numéros du 9 au 18 septembre du Monde qui se révèle ainsi, une fois de plus, comme l’un des journaux les plus libres de préjugés et en même temps les plus sérieux d’Occident.[1]
Dans le premier de ces articles Legris observe qu’« une langue n’est pas seulement matière à curiosité et à étude pour les linguistes. Elle reflète la structure morale et spirituelle d’un groupe ». Et il constate enfin qu’« il se trouve que la France possède sur son territoire quatre langues originales ayant leur vocabulaire, leur syntaxe, leur philologie propres. Chacun en France les connaît et presque tout le monde les méconnaît. Ce sont la langue d’oc, le catalan, le breton et le basque ». A ces quatre langues il convient d’ajouter « les trois dialectes allogènes, l’alsacien, le flamand et le corse » qui constituent des ramifications de trois langues nationales étrangères : l’allemand, le hollandais et l’italien.
Ce sont des choses connues, ce sont des choses qui existent depuis des siècles, ce sont des choses également que répètent, non, que rebûchent, en français ou en langue vernaculaire de très nombreuses publications occitanes, bretonnes, catalanes, etc. dont certaines comptent plusieurs centaines de numéros et de longues années d’existence. Et pourtant, d’en lire la description dans un journal parisien, on est à la fois stupéfait et ravi comme si cela leur conférait une nouvelle réalité, comme si les voir reconnues équivalait à les découvrir. Elles étaient là, sous le nez de qui voulait les voir, et au fond tout le monde les voyait, mais sans y prêter attention, sans en cueillir le sens et tout ce qu’elles impliquent, parce que le monolithisme national les excluait de la conscience.
Pour en acquérir la conscience il aurait fallu se demander : qu’est-ce que c’est que la nation ? qu’est-ce que cette entité que nous sommes habitués à considérer comme un groupe exclusif, fondamental, comme un bloc, si, en même temps et dans le même lieu, existent deux, trois ou quatre groupes ayant des caractères propres : langue, coutumes, lignée (bien entendu historique et non pas biologique) ? D’autre part, comment se fait-il que l’on se rende compte maintenant seulement de cet état de choses ?
Pour sortir de cette contradiction et pour connaître ces faits selon leur nature véritable, il faut disposer d’une théorie de la nation, d’une part, et d’un jugement historique qui explique ce sursaut de la conscience, d’autre part. Il nous semble que nous avons fourni ces deux éléments. Pour la théorie de la nation : « Les termes [nationaux], se réfèrent toujours, dans leur emploi spécifique, à l’unité de langue et/ou à l’unité de mœurs, mais à cela correspondent deux situations très différentes : a) les unités de langue et de mœurs relativement spontanées, c’est-à-dire relativement indépendantes d’un pouvoir politique central. De telles unités sociales, que nous appellerons ‘nationalités spontanées’ ne correspondent pas parfaitement en Europe aux divisions des Etats européens de nos jours (et donc, en un des sens du mot, nationales), malgré la longue action de nivellement des Etats ; elles survivent encore dans les Etats non centralisés comme la Grande-Bretagne où l’on emploie encore les expressions ‘nations galloise, anglaise, écossaise’ et se font jour désormais jusque dans les Etats centralisés comme la France et l’Italie par suite du déclin des ‘souverainetés nationales’ ; b) les unités de langue et/ou de mœurs liées au pouvoir politique de l’Etat bureaucratique moderne. De telles unités, dans leur consistance réelle, résultent de l’extension forcée, c’est-à-dire politique, d’une ‘nationalité spontanée’, mais sont senties comme unités complètes, totales et naturelles parce qu’elles sont surtout le reflet psychologique de la situation de pouvoir déterminée par les Etats bureaucratiques centralisés et ont donc un caractère idéologique. Bien entendu, en (a) il s’agit de mœurs dans un sens général, tandis qu’en (b) il s’agit plutôt de l’idée selon laquelle il y aurait des mœurs uniques, alors qu’en réalité subsistent des mœurs locales différentes et que se manifestent plutôt des réactions sentimentales semblables lorsqu’on se réfère à son propre Etat. Naturellement ceci aussi est une coutume, mais une parmi tant d’autres.
Ayant ainsi éclairci la duplicité de sens de la terminologie nationale, et considérant attentivement la situation de fait, nous pourrions dire que la France du XVIIIe siècle n’était pas nationale parce qu’elle n’avait pas d’uniformité de langue et de mœurs, et n’était pas plurinationale parce qu’en ce temps-là les différences de langue et de mœurs ne correspondaient nulle part à des Etats différents, et, en raison de la relative indépendance des nationalités vis-à-vis du processus du pouvoir, ne se traduisaient pas en des faits politico-idéologiques. En généralisant les remarques que nous avons faites jusqu’à maintenant nous pouvons attribuer la véritable idée nationale à quelque chose d’historiquement individualisé : une idéologie politique, fondée sur la situation de pouvoir résultant de la fusion de l’Etat et des comportements ethnico-linguistiques, et donc sur le fait que l’Etat s’occupe de la langue et des mœurs des citoyens. Dans ce contexte véritable, le terme de nation prend son sens spécifique, selon lequel, contrairement à son étymologie, la nation ne correspond pas à une unité de langue et de mœurs de caractère originaire et originairement étendue aux territoires qui sont aujourd’hui les sièges des nations, mais correspond au contraire à un fait idéologique, à une unité nationale imposée, et en partie produite par le gouvernement politique (en partie dans les comportements effectifs — linguistiques, etc… —, en partie dans la représentation répandue, même si elle n’est qu’à moitié vraie, de tels comportements). Dans ce cas, qui correspond historiquement aux nations modernes, le sentiment national des individus ne dépend pas de l’invérifiable ‘caractère national’ ou du mystérieux ‘esprit du peuple’ mais bien du fait d’appartenir à un Etat de type national (un Etat bureaucratique centralisé), c’est-à-dire à un Etat qui s’est étendu, ou qui veut s’étendre, sur un territoire où la langue et les mœurs sont susceptibles d’être unifiées ».[2]
Les observations de Michel Legris nous semblent une brillante confirmation de cette définition. En effet, si, tout en ayant sous le nez la « variété des mœurs, de coutumes, des cultures », des langues de nos pays, nos concitoyens ne la voient pas, cela ne peut dépendre que d’une conscience qui se leurre elle-même, d’une conscience idéologique.
Mais l’idéologie nationale est en train de se dissoudre en raison de l’unité de fait de l’Europe occidentale et du déclin des souverainetés nationales. C’est cette situation historique, que notre revue ne cesse de mettre en évidence, qui explique d’une part comment l’on commence à voir ce qui était resté caché pendant si longtemps, d’autre part pourquoi se renforcent les mouvements régionalistes qui se manifestent à l’heure actuelle un peu partout en Europe.
 
Massimo Malcovati


[1] Nous n’oublions pas pour autant que, seul des grands hebdomadaires parisiens, Les Lettres françaises — dont les attaches avec le communisme sont bien connues, sans être pour autant exclusivement communistes — s’intéressent depuis longtemps à ce qui s’écrit en langue d’oc et donnent fréquemment (articles de René Lacôte, Charles Camproux, etc…) des études fort documentées sur la littérature occitane. Mentionnons aussi qu’une revue française de premier plan fournit une chronique régulière (Robert Lafont) des lettres d’oc : il s’agit des Cahiers du Sud.
[2] Cfr. Mario Albertini, « Pour un emploi contrôlé de la terminologie nationale et supranationale », Le Fédéraliste, Ve année, numéro 3, novembre 1963, pp. 189-91. Voir en outre, du même, Lo stato nazionale, Milano, Giuffré, 1960.
 

 

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