V année, 1963, Numéro 1, Page 51

 

 

TROIS LIVRES AMERICAINS DE GAUCHE
CONCERNANT LA POLITIQUE ETRANGERE
DES ETATS-UNIS
 
 
Au cours de ces dernières années ont été publiés trois livres d’auteurs américains de gauche qui critiquent âprement la politique étrangère des Etats-Unis. Il s’agit de The Peace Race, de Seymour Melman, de 1961, de An approach ta Peace and others Essays, de H. Stuart Hughes, de 1962, et de Teoria della politica estera americana, de Paul. W. Sweezy et Leo Huberman, qui a été publié en Italie en 1963 et qui recueille certains des éditoriaux parus au cours de ces deux dernières années sur la revue socialiste Monthly Review. Avant tout, tous ces auteurs constatent clairement le recul constant de la politique étrangère américaine et le déclin continu du pouvoir des Etats-Unis dans le monde. « On dirait », écrit par exemple Melman, « qu’avec leur conduite politique et militaire de ces dix dernières années, les Etats-Unis ont fait en sorte que se réalisent les prophéties les plus défaitistes ».[1] Hughes va au fond du problème quand il affirme: « Notre politique étrangère avait un trop vaste rayon d’action. Et aujourd’hui la situation est encore la même. Nous avons trop d’engagements à l’étranger et nous ne savons pas comment y faire face ».[2] Et l’administration Kennedy n’a pas pu renverser cette tendance: « Le Président Kennedy fit son entrée à la Maison Blanche plein de confiance juvénile et décidé à restituer à son pays le sens de sa vocation dominatrice. Les faits se chargent de le démentir de nouveau. Moins de trois mois après le début de son mandat, le plan désespéré de notre intervention à Cuba nous fit toucher du doigt la réalité que notre Président et ses conseillers avaient été si peu enclins à reconnaître. Cette réalité était la suivante ; étant donné que depuis 1960 les circonstances avaient changé, les Etats-Unis n’étaient plus libres de traiter selon leur bon plaisir les petites nations ».[3] Hughes se montre parfaitement conscient de la donnée qui impose une limite infranchissable à la politique étrangère américaine: le poids réel des U.S.A. dans l’équilibre mondial de pouvoir diminue, donc les possibilités qu’ont les Etats-Unis d’agir dans le monde diminuent au lieu d’augmenter.
 
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Dans les trois livres en question, la politique de la stratégie du « deterrent » nucléaire et de la course aux armements est durement critiquée. Sweezy et Huberman, en particulier, insèrent cette critique dans le cadre du marxisme le plus simpliste et le plus éculé. Pour eux il ne fait aucun doute que « la politique étrangère est façonnée et dominée par des intérêts internes de classe ».[4] Or comme les Etats-Unis sont complètement dominés par le capitalisme de monopole et comme l’état normal d’une société arrivée à un stade avancé de capitalisme de monopole est la dépression chronique, le seul instrument qui permette au capitalisme américain de sauvegarder ses profits est représenté par un secteur public vaste et toujours croissant. Etant donné qu’un vaste programme civil est en contradiction avec les intérêts de la classe dirigeante privilégiée, continuent Sweezy et Huberman, il ne reste qu’à adopter un vaste programme militaire. Il en résulte que les Etats-Unis doivent adopter une politique de guerre froide et de course aux armements.[5] Au contraire l’Union Soviétique, pays de structure socialiste, pratiquera une politique de paix et se limitera à construire un « deterrent » nucléaire minime, dans le but d’éviter une guerre préventive déchaînée par les Etats-Unis. Evidemment, en raisonnant de cette façon on arrive à comprendre bien peu de chose au sujet des rapports internationaux, car on ne tient aucun compte de l’élément le plus important pour l’interprétation des relations internationales: à savoir l’équilibre de pouvoir international, considéré comme donnée relativement autonome par rapport aux structures intérieures des Etats, et d’abord comme un facteur puissant de modification des structures intérieures mêmes des Etats. Ce n’est donc pas par hasard que les interprétations de Sweezy et de Huberman sont souvent déformées et que leurs prévisions sont souvent fausses. En mai 1961, par exemple, Sweezy et Huberman écrivaient, à propos de la politique soviétique à Cuba: « Personne ne soutient que Cuba constitue une menace militaire pour les Etats-Unis, et Khrouchtchev a énergiquement affirmé que l’Union Soviétique ne veut pas de bases militaires dans cette île. (Comment l’Union Soviétique pourrait-elle chercher des bases à Cuba, ou dans tout autre pays, sans infirmer sa campagne contre le maintien de bases américaines autour de ses frontières ?) ».[6]
Il ne serait certainement pas nécessaire de s’attarder davantage sur le simplisme idéologique propre à Sweezy et à Buberman, s’il n’était intéressant de se demander pour quelle raison une telle conception peut trouver des défenseurs en Amérique. La réponse est simple: certains traits de la société de l’Amérique du Nord et même de la politique étrangère des Etats-Unis, correspondent en partie à la façon de voir de nos ingénus socialistes. Les grosses concentrations économiques ont assumé une position de plus en plus puissante et parfois même écrasante, dans les Etats-Unis, et l’on peut certainement citer des cas dans lesquels elles ont pesé même sur les lignes de la politique étrangère américaine, particulièrement dans les zones où elles ont intérêt à préserver leurs capitaux et leurs investissements. Cette situation avait également été reconnue par Hans J. Morgenthau, l’un des théoriciens qui soutiennent l’administration Kennedy, quand il écrivait: « prisonnier comme il l’est du féodalisme des concentrations de pouvoir privé et de sa propre bureaucratie, le gouvernement ne peut pas agir comme il le devrait ». Et plus loin : « Tandis que, depuis la seconde guerre mondiale, le pouvoir public et le pouvoir privé se sont accrus très rapidement, et que par conséquent, tant la nécessité dans laquelle se trouve le gouvernement de défendre l’intérêt public que sa capacité à le défendre ont augmenté considérablement, le gouvernement n’a utilisé ses larges pouvoirs supérieurs que de façon sporadique et incohérente. Ainsi, comme nous l’avons vu, les concentrations de pouvoir privé ont agi sans égards pour l’intérêt public, ou bien l’ont asservi à leurs propres intérêts ».[7] Les conséquences de la pression des concentrations économiques sur certains secteurs de la politique étrangère américaine sont bien mises en lumière par un éditorial paru dans le Star de Toronto du 2 mai 1961: « Le président Kennedy a justement été loué pour s’être prononcé en faveur de la révolution sociale en Amérique latine. L’inconvénient de ces révolutions, c’est qu’elles sont généralement violentes et qu’elles ont l’habitude de dévorer les investissements des Etats-Unis, ce qui, â son tour, fait que Washington "voit rouge" ».[8] Et Melman ajoute: « l’attitude des sociétés américaines à l’étranger a été, ou l’exploitation pure et simple, ou une attitude fort peu efficace aux fins de l’industrialisation, si bien que la défense de leur activité a donné naissance â une grave irritation politique ».[9] On peut donc se montrer entièrement d’accord avec Hughes quand il conclut: « Je crois qu’il serait absurde de soutenir, comme le font les marxistes, que la politique étrangère de notre pays est déterminée principalement par les besoins et par les désirs du capitalisme américain, mais dans tout cela il y a quelque chose de vrai… Outre le fait, désormais connu, que c’est justement l’organisation capitaliste de l’économie américaine qui oppose une puissante barrière à une plus grande compréhension, de notre part, des besoins et des aspirations des pays sous-développés, le caractère en majeure partie privé de nos investissements à l’étranger crée des difficultés qui n’existeraient pas autrement ».[10]
Une autre conséquence indirecte de la structure économique américaine (ayant une tendance illimitée à favoriser la libre initiative) sur la politique étrangère des U.S.A. est mise en lumière par Melman. Melman, qui est un expert des problèmes de la productivité industrielle, a fait, en U.R.S.S., une étude sur l’organisation de l’industrie des machines-outils qui constituent l’équipement de base de toute l’industrie métallurgique. Il en est résulté que, tandis que la production soviétique est planifiée sur une très large échelle, les productions américaines et européennes dérivent d’une multiplicité de fabriques de petites et de moyennes dimensions. « Aux Etats-Unis, l’industrie des machines grâce auxquelles une production massive est possible, n’applique pas, pour son propre compte, les méthodes de la production massive. Ceci est un trait caractéristique général de l’industrie mécanique américaine, avec quelques exceptions dans le domaine des excavateurs, bulldozers, etc… et de certains produits électriques et électroniques. Le résultat en est une productivité basse, un coût excessif et des prix élevés ».[11] Bien que les machines-outils produites par l’Union Soviétique soient moins perfectionnées que les machines-outils américaines, cet inconvénient est plus que compensé par le fait qu’elles se présentent sur le marché international à des prix considérablement inférieurs aux prix américains. Tandis que certains gouvernements européens, remarque Melman, sont en train de s’occuper de ce problème, on ne peut pas en dire autant du gouvernement américain. Etant donné l’énorme importance de base des machines-outils, et le grand intérêt que les pays sous-développés portent à ces appareils, cette déficience américaine pourrait à la longue avoir des conséquences graves et désagréables sur la politique étrangère américaine en Asie, en Afrique et en Amérique latine.
Toutes les observations que nous venons de rapporter au sujet de la prédominance des concentrations économiques américaines et de la structure économique des U.S.A., principalement pour certains secteurs fondamentaux, ne permettent certainement pas de conclure en faveur de la thèse simpliste de Sweezy et Huberman. Toutefois elles portent à conclure qu’une politique étrangère américaine qui veut être plus efficace possible doit avoir le pouvoir d’imposer effectivement sa prédominance sur les grandes concentrations économiques, et d’intervenir activement dans l’économie. Hans J. Morgenthau, dans son livre The Purpose of American Politics, souhaitait justement que s’établisse une telle situation. Or, qu’a fait l’administration Kennedy à cet égard ? On peut dire que le président n’a pas eu la force de s’imposer, et qu’il s’efforce de plus en plus de ne pas se mettre à couteaux tirés avec les grandes concentrations économiques. Après l’épreuve de force de l’année dernière avec les industries de l’acier, Kennedy a pratiquement accepté, il y a quelques jours, l’augmentation du prix de l’acier voulu par ces mêmes industries. En réalité le gouvernement Kennedy n’a pas assez de pouvoir pour mettre un frein aux grandes concentrations de pouvoir privé.
Il n’y a donc pas seulement une limite extérieure, — fondamentale et irréversible celle-là — à la politique étrangère américaine, et qui est l’excentricité des U.S.A. par rapport aux grandes altérations de l’équilibre mondial de pouvoir. Il existe également une limite intérieure qui est due au fait que le gouvernement est impuissant à contrôler comme il le devrait l’économie américaine. On ne peut pas dire jusqu’à quand cette seconde limite restera importante. Des secousses internationales aiguës pourraient diminuer son ampleur, même dans une mesure notable. Mais pour l’instant elle demeure.
 
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Entre temps, la limite intérieure à la possibilité d’action du gouvernement américain (que nous venons de souligner) n’empêche pas que la course aux armements, toujours plus rapide, et la sensation confuse (alimentée par le style de l’administration Kennedy) qu’ont les Américains de se trouver jour après jour face à face avec l’ennemi, accentuent la centralisation du pouvoir politique américain et dévaluent de plus en plus la liberté individuelle et la vie humaine.[12] Les Américains, gouvernés par une administration qui emphatise continuellement les dangers de la situation, sont envahis par une impression de frustration et d’incertitude à laquelle ils échappent en s’enrégimentant, en jouissant de leur puissance militaire, en cultivant l’orgueil national. C’est ainsi que commence à se manifester la subtile corrosion du nationalisme.[13] Cet inquiétant aspect de la situation américaine a été vigoureusement mis en relief par Seymour Melman: « En essayant de mener les relations internationales surtout selon des méthodes militaires, nous nous sommes battus tout seuls. Les méthodes de la course aux armements sont incompatibles avec les finalités d’une société libre, avec la valeur de la vie humaine et la dignité de l’individu ». « Nous devons tacitement accepter noire défaite, la défaite de tout le style de vie qui distingue les Etats-Unis des sociétés totalitaires ».[14] Les programmes militaires et les programmes de défense touchent désormais une énorme quantité de secteurs de la société américaine. « Il est difficile d’indiquer un seul des grands secteurs de la société ou un seul aspect de la vie des institutions qui ne participe pas directement au programme militaire. Les universités et les autres instituts d’instruction supérieure qui, isolés dans la société, se consacraient à la recherche scientifique pure, prennent aujourd’hui une part de plus en plus active à l’effort militaire. La liste des cents plus importants fournisseurs militaires de l’année fiscale 1959-1960 comprend deux universités. Même nos écoles publiques sont sur le point d’être entraînées dans ce processus de déshumanisation. A l’école les enfants sont désormais habitués à descendre dans les refuges au cours des exercices de défense civile ».[15] Le 21 juin 1959, un article paru dans le New-York Times, au sujet des rapports existant entre l’industrie des jouets et les forces armées, rapportait ce qui suit: « Les liens entre les forces armées et les fabriquants de jouets se sont multipliés. Les uns et les autres en ont tiré avantage. Les fabriquants peuvent jeter sur le marché des jouets qui sont des reproductions parfaites des engins les plus récents et de leur côté les forces armées se font ainsi de la publicité et reçoivent même parfois des modèles à essayer. L’armée de terre, la marine et l’aviation ont des bureaux spéciaux qui collaborent avec les industriels à la production de jouets. D’habitude le gouvernement rend ces services gratuitement ». Melman indique bien où l’on débouche en suivant une telle voie: « Une société américaine automatisée serait une société battue, non pas nécessairement par des forces militaires extérieures, mais plutôt par la dévaluation progressive de la liberté et de l’humanité. Dans une telle société, les méthodes et les valeurs autoritaires sont évidemment les seules qui soient en mesure de pourvoir à la “défense” ».[16]
 
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Jusqu’à présent nous avons vu quelles sont les critiques valables formulées, à gauche, par les auteurs considérés. Nous avons vu comment ces auteurs peuvent percevoir correctement certains aspects négatifs de la situation américaine qui tendent au contraire à échapper à la classe gouvernante. La critique de gauche peut comprendre (et nous l’avons surtout constaté à travers les paroles de Hughes) la donnée de structure du déclin du pouvoir réel de l’Amérique dans le monde ; elle peut mettre en lumière la limite imposée à la politique étrangère américaine par la prépondérance des grandes concentrations économiques ; elle peut se rendre compte de la tendance centralisatrice et du développement de l’esprit militariste et nationaliste. Mais quelle autre politique étrangère de rechange proposent Sweezy et Huberman, Melman et Hughes ? Comme nous l’avons déjà dit, ils combattent tous avec violence la politique du « deterrent » et de la course aux armements. Mais leur alternative politique ne peut que se réduire à la position abstraite et velléitaire du désarmement. Pour Sweezy et Huberman il faudrait que la politique américaine commence par jeter à la mer ses dogmes absurdes sur l’anticommunisme ; alors il serait possible de commencer à négocier un arrangement pour éliminer les causes principales de la guerre froide ; et l’on pourrait enfin affronter les questions du désarmement.[17] Melman propose tout un plan progressif et contrôlé, en deux phases, de désarmement total, qui prévoit l’accroissement du pouvoir confié à l’O.N.U. et l’institution d’une « vigilance populaire » qui contrôlerait le gouvernement de chaque pays, afin qu’il ne conserve pas d’armes en secret ! Hughes en arrive même à prêcher le désarmement unilatéral, à accomplir comme un acte de foi, et compte tenu du fait que les Etats libres pourraient de toute façon se sauver — en présence d’un ennemi qui n’aurait pas désarmé — au moyen de la guérilla ! Comme on le voit, il s’agit là de positions purement velléitaires, qui ne sont basées sur aucune donnée réelle de la situation. Il s’agit de positions politiques qui ne permettraient pas de gagner la bataille pour le pouvoir, non seulement aux Etats-Unis, mais dans aucun Etat se trouvant dans une situation de tension (ou tout au moins d’anarchie) internationale. Nos auteurs ne se rendent pas compte que la, politique du désarmement est inconsistante parce qu’elle est basée sur un raisonnement qui prend l’effet pour la cause. Ils pensent que la bonne volonté et la sagesse des gouvernants peut altérer de façon radicale la situation de pouvoir internationale, alors que c’est précisément la situation internationale de pouvoir qui marque les limites entre lesquelles les gouvernants peuvent être sages et faire preuve de bonne volonté. Et malheureusement la situation internationale des U.S.A. est telle qu’elle ne laisse que bien peu de ces possibilités à la classe politique américaine.
La vérité c’est qu’il n’existe pas et qu’il ne peut pas exister d’alternative politique de gauche à la politique de Kennedy, aux Etats-Unis. L’Amérique du Nord se trouve dans une situation internationale qui l’expose à de très graves dangers ; la classe politique est donc amenée à employer tout le pouvoir et tous les moyens dont elle dispose pour sauvegarder sa sécurité, bien que le déclin du poids réel des Etats-Unis dans le monde l’empêche d’obtenir de vastes et effectives modifications de la situation internationale. Par conséquent la lutte continuelle — militaire, politique et économique — avec l’U.R.S.S. et la course aux armements constituent la voie que doit obligatoirement suivre la politique étrangère américaine, c’est-à-dire une position de politique étrangère qui puisse remporter la lutte pour le pouvoir en Amérique. De gauche, on peut voir, il est vrai, les traits fortement négatifs qui échappent au contraire au gouvernement. Mais si l’on veut indiquer une ligne politique de rechange, on finit par tomber dans le moralisme velléitaire du désarmement.
 
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Reste à souligner l’importance d’un essai de Hughes, le dernier de An Approach to Peace and Other Essays, dans lequel il manifeste une grande conscience de la portée réelle de sa position propre à l’égard de la politique étrangère et par là de son caractère non politique mais moral et pré-politique. Dans cet écrit Hughes tente de répondre à la question que les jeunes gens lui posent à de nombreuses reprises: « que peut-on faire tout de suite en Amérique en faveur de la paix ? ». Hughes confesse qu’il n’est pas même en mesure — et c’est là la limite de sa pensée, dont on ne peut l’excuser — de développer une théorie politique qui réponde avec cohérence au problème de la paix. Il comprend que l’idéologie démocratique et l’idéologie communiste ont désormais fait leur temps. « De même que le communisme et le capitalisme sont en train de se rapprocher l’un de l’autre dans une adoption commune des méthodes du Welfare State, ainsi les peuples occidentaux et non occidentaux sont en train de partager l’expérience d’un épuisement idéologique ».[18] Même le neutralisme, continue Hughes, ne s’est manifesté jusqu’à maintenant que sous une forme purement négative, comme protestation contre la division du monde en deux camps armés. La nouvelle position politique qu’il s’agira de définir est justement un nouveau neutralisme entendu comme une foi et comme un mode de vie.
S’engager en faveur de la paix c’est aujourd’hui, dans les termes les plus simples, continue Hughes, stabiliser une hiérarchie de valeurs dans laquelle la paix soit mise au-dessus de la fidélité à son propre pays ou à un système social et économique quel qu’il soit. « Le minimum indispensable d’engagement, dès lors, face aux problèmes de la paix et de la guerre, peut très bien exiger de ne rien faire ; il peut engager seulement à faire l’effort moral et intellectuel nécessaire pour comprendre le monde contemporain, pour distinguer le réalité de l’illusion et l’humanité de la brutalité dans l‘énorme confusion de mots à laquelle nous soumettent nos gouvernants et notre presse. Cela peut sembler un devoir modeste, mais dans les conditions actuelles, cela peut exiger un acte d’énergie et de volonté plus pénible qu’aucun autre pas ultérieur dans le sentier de l’engagement idéologique ».[19]
En réalité pour les pacifistes, en Amérique, on ne peut guère aller au-delà, affirme Hughes, d’une telle position de choix des valeurs. Les deux modes d’action possibles — la tentative de « travailler » les hommes de Washington, soit par appels directs, soit indirectement, et l’acte symbolique de témoignage — sont justement tenus pour futiles par Hughes parce qu’ils ne sont pas en mesure de faire obtenir des résultats de quelque importance. Au contraire, ces méthodes d’activité, en poussant les hommes à l’action pour les conduire ensuite en dernière analyse à d’inévitables désillusions, finissent par aboutir au résultat contraire. « Tel est, à mon avis, le plus grave danger qui menace aujourd’hui le mouvement pacifiste en Amérique. Et je maintiens que les combattants de la paix n’obtiendront pas une clarification de leurs buts et de leurs méthodes tant qu’ils continueront de se proposer des résultats immédiats ».[20]
Que faire donc ? Il s’agit avant tout de former une organisation, ou mieux encore une mentalité, qui résiste à un effort prolongé et qui puisse encaisser des coups répétés. « Le premier principe serait nécessairement négatif. Il consisterait en un calme mais ferme refus de suivre la majorité, un retrait personnel de la communauté nationale des opinions. Ce premier pas est aussi le plus difficile, dans la mesure où il comporte une rupture psychologique pénible avec la plupart des amis ou des collègues ».[21] Après quoi il y aura lieu de développer une active propagande partout où c’est possible, et d’attendre, en maintenant une opposition constante: « Nous devons entretenir un feu roulant de critiques et de contestations. Nous devons nous opposer sans relâche à la politique officielle, même quand il semblera qu’on soit très près de nous écouter. Cette tâche pourra apparaître fastidieuse et peu enthousiasmante, mais elle est essentielle à l’ensemble de notre cause…».[22]
Cette position sérieuse de Hughes est un bon indice de la contradiction que l’Amérique est en train de vivre (comme du reste l’Union Soviétique) entre les valeurs humaines de liberté et de justice dans la société américaine et la situation internationale qui contraint les américains à voir dans la défense, la politique militaire et la puissance la suprême exigence de leur pays. La contradiction en question se vérifie en outre dans les conditions dans lesquelles le poids de l’Amérique dans le monde — structurellement en déclin — empêche la politique extérieure américaine d’introduire de vastes et réels changements dans l’équilibre mondial. En conséquence la concentration politique s’accroît, le nationalisme fait son apparition, cependant qu’on n’est pas en mesure d’obtenir une position effective de sécurité. Tel est le fondement sur lequel naissent aux U.S.A. les oppositions de gauche, et non seulement sous la forme du moralisme velléitaire qui propose une alternative politique de désarmement, mais encore sous celle, plus profonde et plus sérieuse, de la concentration morale de Hughes. Ce dernier identifie exactement la dégénérescence et la fin des idéologies du passé entre lesquelles le monde est encore divisé ; il comprend alors qu’il ne s’agit plus de combattre pour le communisme ou pour la démocratie occidentale, mais pour la paix, il se rend compte que la lutte pour la paix n’est pas une véritable alternative politique en Amérique ; et il accepte la voie obscure mais cohérente d’une longue et intransigeante opposition à la politique officielle américaine, sans se cacher les grandes difficultés morales, de pensée et de tension permanente avec le monde ambiant que va rencontrer une pareille position. Puisque l’Amérique du Nord n’est pas la zone du monde d’où peuvent naître de vastes changements dans l’équilibre mondial, Hughes ne peut pas envisager une stratégie politique en faveur de la paix même à longue échéance. Son chemin, il le parcourt — et son attente confiante se déroule — dans la nuit la plus noire. Hughes n’est pas même en mesure (et c’est là le côté le plus négatif de sa position) de formuler dans l’abstrait la théorie politique capable de réaliser la paix: théorie qui n’est pas le neutralisme, lequel — de quelque façon qu’on le définisse — est toujours une réponse négative à la division de l’humanité, mais le fédéralisme, qui représente l’instauration positive de l’ordre de la paix.
La vérité, c’est que la zone du monde d’où peuvent naître ces changements dans l’équilibre mondial du pouvoir, qui soient en mesure de porter le monde vers une situation plus ordonnée et moins tendue, et d’ouvrir la voie à la lutte pour l’instauration de la paix mondiale, c’est l’Europe. La formation d’une Fédération européenne romprait le chaotique équilibre bipolaire existant à l’heure actuelle, démasquerait les vieilles idéologies qui maintiennent l’humanité divisée, et créerait de cette façon les bases sur lesquelles deviendrait possible — dans les parties du monde les plus avancées — la lutte pour l’obtention définitive de la paix. C’est pour ces raisons que les fédéralistes européens ont la possibilité de formuler, et sont en train de formuler avec peine — fût-ce au prix de tant d’hostilités et de difficultés — une stratégie politique effective en faveur de la paix. Dans cette vision, la position sérieuse d’opposition intransigeante de Hughes n’est plus seulement un critère pour mesurer la contradiction politique américaine, mais aussi une indication avant la lettre de la future lutte progressive de l’humanité. Elle nous montre les bases sur lesquelles les hommes des zones les plus évoluées de la terre — une fois que la Fédération européenne aura libéré la situation mondiale et indiqué la solution fédérale — pourront mener la dernière bataille contre la guerre et la division de l’humanité: la bataille pour la Fédération mondiale.
 
Mario Stoppino


[1] The Peace Race, trad. italienne, Torino, Einaudi, 1962, p. 78.
[2] An Approach to Peace and Others Essays, (New York, Atheneum, 1962), trad. italienne, Firenze, La Nuova Italia, 1962, p. 5.
[3] Dernier ouvrage cité, p. 39. Il est évident que ces affirmations cadrent parfaitement avec l’analyse que nous avons faite de la politique extérieure américaine dans l’éditorial du présent numéro de la revue, « Les limites de la politique étrangère américaine », lequel offre le schéma conceptuel pour interpréter le déclin des U.S.A. dans la situation mondiale du pouvoir.
[4] Teoria della politica estera americana, Torino, Einaudi, 1963, p. 11.
[5] Il est symptomatique que cette interprétation simpliste ait été implicitement réfutée par les économistes mêmes des pays communistes. En 1962, en fait, une commission spéciale de l’O.N.U. formée d’économistes comprenant des représentants de l’U.R.S.S., de la Pologne et de la Tchécoslovaquie a publié un rapport d’après lequel aussi bien les Etats capitalistes que les Etats socialistes pourraient adapter avec bonheur leurs économies respectives au désarmement total.
[6] Teoria della politica estera americana, déjà cité, p. 58.
[7] Ces deux passages de Morgenthau sont tirés de The Purpose of American Politics, New-York, Alfred A. Knopf, 1960, trad. italienne, Bologna, il Mulino, 1962, p. 288 et pp. 289-90.
[8] Cité par Sweezy et Huberman dans l’ouvrage cité, p. 60. A son tour Melman cite le passage suivant de l’Observer du 5 février 1961, dans une correspondance de Patrick O’Donovan: « En 1956 l’Amérique contrôlait à Cuba 80% des services d’utilité publique, 90% des mines et des élevages de bétail, et, avec les Anglais, presque toute l’industrie pétrolifère et 40% de l’industrie sucrière. Cuba recevait 75% de ses importations d’Amérique et occupait la 6e place parmi les meilleurs clients des Etats-Unis. En se fondant sur les critères d’alors, cette situation pouvait même apparaître irrépréhensible. Il s’agissait d’une sacro-sainte entreprise d’affaires. Même si certains rapports d’emploi et le niveau de certains salaires n’auraient pas même été tolérables pour les nègres de la Caroline du Sud ; même si le niveau du profit — allant jusqu’à 23% — nous semble aujourd’hui excessif. Mais en même temps que les investissements il y eut l’habituelle série de tyranneaux avides et sanguinaires qu’on laissait libres d’agir à leur guise tant qu’ils ne mettaient pas leur nez dans les affaires américaines » (p. 79).
[9] The Peace Race, déja cité, p. 47.
[10] An Approach to Peace and Other Essays, déjà cité, p. 47.
[11] The Peace Race, déjà cité p. 68.
[12] Bien plus, en tout ce qui concerne l’industrie militaire, le pouvoir économique et le pouvoir politique tissent entre eux des liens étroits. « Un tract électoral distribué en 1960 pour le compte du sénateur Saltonstall, du Massachusetts, déclarait: « Saltonstall au Sénat, cela veut dire du travail pour le Massachusetts » ; et on y trouvait un diagramme avec la légende: « le résultat des efforts de Saltonstall qui indiquait une augmentation des dépenses militaires dans cet Etat allant de 246 millions de dollars en 1954 à plus d’un milliard en 1960 » (The Peace Race, déjà cité, pp. 119-20).
[13] Pour la tendance centralisatrice et le nationalisme commençant, qui sont caractéristiques aujourd’hui des Etats-Unis, voir dans Le Fédéraliste, 1962, n° 3, l’article de M. Albertini et F. Rossolillo sur « La décadence du fédéralisme aux Etats-Unis » et mon « Nationalisme américain » dans le n° 4.
[14] The Peace Race, déjà cité, pp. 43 et 44.
[15] Dernier ouvr. cité, p. 51.
[16] Dernier ouvr. cité, p. 57.
[17] Pour Sweezy et Huberman, naturellement, cette politique ne pourra être réalisée que lorsque le capitalisme monopoliste sera entré en Amérique dans une période de crise.
[18] An Approach to Peace and Other Essays, déjà cité p. 208.
[19] Dernier ouvr. cité, p. 213.
[20] Dernier ouvr. cité, p. 215.
[21] Dernier ouvr. cité, p. 217.
[22] Dernier ouvr. cité, p. 218.

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