XII année, 1970, Numéro 1, Page 40

 

 

LA CRISE DU CENTRE GAUCHE EN ITALIE
ET LE TERME EUROPEEN DE L’ALTERNATIVE*
 
 
Le centre gauche est entré en crise. Désormais, avec la crise du centre gauche, c’est aussi le fragile équilibre de la démocratie qui est en crise en Italie. Les fédéralistes avaient prévu cette crise, en termes historiques, durant la Résistance, dans le Manifeste de Ventotene ; et, en termes politiques, par de fermes prises de position, au début de l’expérience du centre gauche. Ils avaient indiqué dans le socialisme l’anneau le plus faible, parce que le plus exposé, de la chaîne. Dès cette époque, sans être écoutés, ils avaient affirmé que l’échec du centre gauche était inévitable dans le cadre italien, en l’absence d’aboutissement démocratique de l’intégration européenne.
L’Italie est, du point de vue international, un Etat satellite. L’Italie est, du point de vue interne, un Etat à parti permanent de gouvernement, sans solution de rechange autonome et démocratique à gauche. L’Italie est un Etat qui contraint le mouvement ouvrier à subir l’hégémonie russe ou américaine, qui divise irrémédiablement ses expressions politiques, qui empêche le communisme de reconnaître le caractère impérialiste de la politique russe et la social-démocratie de reconnaître le caractère impérialiste de la politique américaine, qui ne permet pas aux forces qui veulent adapter le socialisme aux problèmes posés par l’impérialisme des Etats-guides et par l’évolution sociale de l’emporter sur les forces encore prisonnières d’idées calquées sur des luttes d’une autre époque.
En Italie, les rapports de force entre le parti socialiste et le parti communiste jouent à l’avantage du parti communiste, mais en bloquent l’évolution, et condamnent le socialisme non seulement à la défaite, mais aussi à la dégénération, en empêchant la formation du grand parti du travail. En Europe, à commencer déjà par celle des Six, ces rapports joueraient à l’avantage du parti socialiste, et au delà de la division politique actuelle du mouvement ouvrier, qui ne dépend pas de ses limites mais des limites de l’Etat italien, en faveur de tout le mouvement ouvrier, enfin libre, grâce au cadre européen, des hypothèques que font peser sur lui les impérialismes russe et américain.
Cette alternative ne concerne pas seulement la gauche, mais toutes les forces démocratiques. Sans gauche capable de jouer de manière autonome un rôle de gouvernement ou d’opposition, la droite ne peut pas rester sur le terrain démocratique. L’échéance approche pour l’Italie, comme pour tous les Etats européens. L’heure est venue de comprendre, avant qu’il ne soit trop tard, que toute politique qui ne modifie pas profondément l’échiquier des partis ne peut qu’accentuer leur dégénération croissante, jusqu’à l’écroulement inévitable de la démocratie. L’heure est venue de comprendre que la seule politique qui peut transformer, en Italie comme ailleurs, l’échiquier des partis, est celle qui consiste à les transférer sur le terrain européen, et à faire assumer en conséquence par les citoyens et les partis leurs responsabilités européennes en matière de programmation économique et de politique extérieure dans le cadre d’une Communauté arrivée désormais sur le seuil de l’union économique, de son élargissement aux pays prêts à en faire partie, de son rapprochement des pays de l’Est européen.
Pour des raisons historiques, les fédéralistes ont réclamé depuis toujours la Constituante européenne. Pour des raisons politiques, ils ont prévu l’échec du centre gauche dans le cadre italien. Sachant qu’ils ne seraient pas écoutés, ils ne se sont pas bornés à indiquer le terme européen de l’alternative, mais ils ont cherché à le préparer, pour faire en sorte qu’au moment de la crise la plateforme européenne de son dénouement positif soit prête aussi. Malgré la petitesse de leurs forces, résultant de leur auto-exclusion voulue et consciente du jeu électoral national, les fédéralistes ont réussi à mener à bonne fin, grâce à l’opportune intervention du Conseil italien du Mouvement européen, la tâche qui était la leur : l’initiative. Les partis peuvent par conséquent, pourvu qu’ils le veuillent, faire face à leur propre tâche : l’exécution.
Une délégation du Mouvement européen a présenté au Sénat italien une proposition de loi d’initiative populaire pour l’élection directe des délégués italiens au Parlement européen. Tous les groupes du Sénat, avec quelques réserves des partis non encore engagés sur le terrain européen, et le ministre Emilio Colombo au nom du gouvernement, se sont prononcés en faveur de cette loi. Si les actes font suite aux paroles et si l’Italie, la première, reconnaît le droit de vote européen des citoyens, les autres pays de la Communauté ne pourront pas refuser à leurs citoyens le même droit. Sur cette base, il sera possible d’aborder avec succès les problèmes européens qui sont sur le tapis ; sans cette base, ce sera impossible, parce que rien ne peut plus être fait, en Europe et dans les Etats, avec des politiques qui ne transforment pas en profondeur l’échiquier des partis.
L’ombre d’un passé maudit se lève encore sur l’Europe divisée, incapable de rétablir la démocratie en Grèce, d’éliminer la dictature espagnole, de créer un espace pour le socialisme humain de la Tchécoslovaquie, et déjà prête à perdre les rares et insignifiantes libertés qui lui restent. En cette heure grave, sur le seuil de la tragédie, les fédéralistes adressent aux partis une prière et un avertissement. S’ils ne sont pas écoutés, si les partis ne savent pas approuver rapidement la loi pour l’élection directe des délégués italiens au Parlement européen, promouvoir dans toute l’Europe la reconnaissance du droit de vote européen des citoyens, et donner finalement une voix, un visage et le pouvoir au peuple européen, l’histoire transformera cette prière et cet avertissement en la condamnation la plus impitoyable.


* Il s’agit du texte de la lettre envoyée le 8 juillet 1969 par le Président du Bureau exécutif du M.F.E., Mario Albertini, à tous les parlementaires italiens. Il constitue la position officielle du secrétariat de la Commission italienne du M.F.E. sur la crise de gouvernement en Italie.

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