VI année, 1964, Numéro 2, Page 145

 

 

U. Alfassio-Grimaldi, I. Bertoni, I giovani degli anni sessanta, Bari, Laterza, 1964, pp. 388.

 
 
Ugoberto Alfassio-Grimaldi et Italo Bertoni ont effectué en 1953 une enquête auprès des élèves des écoles secondaires de Pavie et de Voghera. Ils l’ont effectuée de nouveau dix ans plus tard. Le volume dont nous parlons expose les résultats de ces enquêtes, les compare et les analyse. Cela suffit déjà à montrer qu’il ne s’agit pas d’un pur et simple sondage mais d’une véritable recherche sur la situation des jeunes, pour laquelle on a utilisé, entre autres, la technique des sondages.
Dans ce compte-rendu nous voudrions signaler au lecteur les résultats qui présentent le plus grand intérêt politique, tout en observant que le regard en profondeur que ces résultats permettent de jeter sur les rapports qui existent entre les jeunes et la politique prouve l’acuité et le sérieux de cette recherche, qui s’étend bien au-delà du domaine politique, jusqu’à englober tous les aspects importants du problème des jeunes.
Dans le IXe chapitre, intitulé La guerre et le problème de l’Europe, les auteurs rapportent et analysent les données qu’ils ont tirées des réponses aux groupes de questions concernant les problèmes suivants : La guerre est-elle un phénomène inévitable dans l’histoire des peuples ? Quels remèdes proposeriez-vous pour éliminer la guerre ? Croyez-vous qu’une fédération européenne soit possible et utile ? Quel est votre avis à propos du Marché commun européen ? Que pensez-vous du récent rapprochement France-Allemagne occidentale ? Que pensez-vous de la crise du colonialisme ? Nous ne pouvons pas examiner ici tous les éléments recueillis à cet égard, toutefois nous voulons en mettre quelques uns en évidence. En 1953 56,8% retenaient que la guerre est inévitable, 28,6% pensaient qu’elle pouvait être évitée, 7,3 % n’en savaient rien et 7,3% ont donné des réponses variées. En 1963 le premier groupe est descendu à 45.8% alors que le second a atteint 32,6%, 8,7% ne savaient que répondre, 12,9% ont donné des réponses variées.
Il s’agit là d’un progrès encourageant surtout si l’on pense que, une fois disparue, ou presque, l’illusion que la paix perpétuelle peut être obtenue grâce au libéralisme international, ou à l’extension à tous les peuples de la démocratie, ou du socialisme, ni la culture dominante ni à plus forte raison l’école, ne font rien pour parvenir à l’idée de la paix et de la voie à suivre pour l’établir, et pour l’apprendre, alors qu’elles continuent à exalter les combattants et à présenter la guerre comme un fait permanent de l’histoire des hommes. Dans ces conditions, le fait que le nombre de ceux qui refusent de croire que la guerre est un phénomène inévitable a augmenté peut être considéré comme un symptôme d’une évolution des choses qui s’impose d’elle-même aux jeunes gens en dehors du cadre scolaire et même, si l’on y pense bien, en dehors du cadre même de l’Etat et de la politique normale, lequel répète mécaniquement la rhétorique et les rites du militarisme traditionnel.
Ce groupe de questions concerne également la fédération européenne. En 1953, 34,6% des jeunes gens la considéraient comme possible et utile, en 1963 leur nombre a atteint 66,3%. Toujours à ces deux dates, 2,4% et 2,8% des jeunes, respectivement, la considéraient comme possible mais nocive ; 27% puis 13,6% comme utile mais impossible, 2,2% puis 0,5% comme impossible et nocive, 7% puis 2,6% n’ont pas compris-la question ; 26,8% puis 10% n’ont pas su quoi répondre et en 1963 seulement 4,1% ont donné des réponses variées.
L’observation précédente vaut également à cet égard. L’école, quelques personnes mises à part, ne fait rien à ce sujet. Il ne s’agit évidemment pas de faire de la propagande pour une fin politique, mais d’en finir avec l’éducation nationaliste. Il est nationaliste, c’est-à-dire politique, et politiquement rétrograde d’enseigner l’histoire “éthico-politique”, l’histoire de la littérature, l’histoire de l’art, et même dans une certaine mesure l’histoire de la philosophie (en particulier en ce qui concerne le XIXe siècle) dans le cadre italien, comme si le cadre italien, pour une période allant en fait de l’origine de Rome à nos jours, mais théoriquement infinie, du moins à l’égard de l’avenir, était un cadre autonome de déroulement de l’histoire générale et des histoires particulières. Cette déformation nationaliste de la seule histoire théoriquement valable, à savoir de l’histoire universelle, non seulement renverse l’échelle des valeurs du noyau essentiel de la culture moderne et déforme les faits, mais mutile l’information même en l’emprisonnant dans un cadre, le cadre national, qui ne correspond pas du tout à celui dans lequel se déroule la vie sociale morale et intellectuelle.
Mais les jeunes sortent tout seuls de ce cadre, ce qui est encore un symptôme d’une évolution des choses qui s’impose désormais d’elle-même. De 1953 à 1963 le nombre de ceux qui considèrent la fédération européenne comme utile et possible a pratiquement doublé alors que le nombre de ceux qui ne sont pas au courant, qui n’y comprennent rien ou qui la considèrent comme impossible ou nocive ou les deux à la fois, a diminué de plus de moitié. Et ces chiffres ne suffisent pas pour illustrer le sens de cette conviction. L’ensemble de l’enquête permet aux auteurs de conclure que la génération de 1963 est la première à ne pas se présenter sous le grand pavois d’un “idéal fort”. Ceci constitue un bien, dans la mesure où cet “idéal fort” est constitué par le nationalisme et par l’impérialisme. Mais c’est un mal dans la mesure où cette décadence intéresse également l’idéal social de caractère positif au profit exclusif de buts purement égoïstes. Les jeunes de 1963 sont, selon les auteurs de l’enquête, les jeunes des trois m (ce qui est intraduisible en français mais qui signifie : un métier, en italien mestiere, une voiture, en italien macchina, une femme, en italien moglie). Ce repliement vers le “particulier” affecte rudement les partis, dans lesquels les jeunes n’ont pas confiance, comme l’enquête le démontre, et il serait global, si les opinions favorables à la fédération européenne n’avaient pas doublé.
Il n’est pas nécessaire de faire remarquer à quel point cette tendance valorise l’idée fédéraliste européenne qui se trouve être la seule parmi les idées sociales qui soit non seulement stable, mais même de plus en plus importante. Il est peut-être utile de faire, au contraire, une autre considération. Dans l’état actuel des faits, cet idéal n’est pas encore assez fort pour donner aux jeunes gens un rôle qui ne soit pas simplement celui de leur insertion individuelle et conformiste au sein de la société telle qu’elle est. Mais cela ne dépend-il pas du fait que le problème européen est encore considéré, outre que par les partis, par presque toute la culture engagée, comme un problème traditionnel de politique étrangère à réserver aux gouvernements, aux diplomates et aux experts et duquel la population devrait être, comme elle l’est d’ailleurs, exclue ? Les jeunes gens peuvent effectuer leur choix national d’un parti, ce qui les intéresse de moins en moins, ils ne peuvent pas choisir (ce qui les passionnerait) entre le fédéralisme et le nationalisme, entre les Etats-Unis d’Europe et la souveraineté absolue des vieux Etats, parce qu’aucune force politique, suffisamment forte pour donner du poids à ce choix, ne le leur présente — bien entendu à eux ainsi qu’à la population dans son ensemble — comme un choix qui doit être fait par tous les citoyens.
Admettre que l’on puisse choisir entre l’italianité (politique, juridique et idéologique) que nous a légué le siècle dernier et la possibilité de devenir Européens, aussi librement que l’on peut choisir entre le libéralisme, le socialisme etc… (le libéralisme, le socialisme, etc… au niveau national, bien entendu, mais pas du tout au niveau européen) est encore scandaleux. Mais il n’est pas hasardé de supposer que tel est le pas que la culture sérieuse doit faire si elle veut assumer ses responsabilités à l’égard des jeunes. Tant que les choix qui engagent personnellement tous les citoyens se limiteront au domaine national, domaine dans lequel on ne peut pas obtenir de modifications politiques et sociales de caractère substantiel, les jeunes se désintéresseront fatalement de la politique. Mais leur situation morale serait bien différente si on les mettait en condition de savoir qu’il ne s’agit pas seulement de comprendre le problème européen mais aussi de l’affronter et de se battre.
 
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Après avoir exposé sommairement les résultats de l’enquête de Grimaldi et Bertoni qui présentent le plus grand intérêt politique, nous voudrions en profiter pour mettre au point un grave problème concernant le Mouvement Fédéraliste Européen. En voici le point de départ. Entre 1953 et 1963, alors que le nombre des étudiants favorables à la fédération européenne doublait (on peut penser, compte tenu d’autres sondages, que cela s’est produit sur tout le territoire des Six), le nombre des jeunes adhérents au M.F.E. non seulement n’a pas doublé mais est resté stationnaire ou même a diminué, sauf dans quelques régions.
Cela prouve qu’en France et en Italie, là où le M.F.E. est le seul (ou du moins le plus représentatif) mouvement fédéraliste (mais la situation n’est pas différente en Allemagne avec Europa Union etc…) l’organisation du fédéralisme militant, après la transformation supranationale de ses structures, n’a pas encore découvert les instruments et les formules permettant de recruter et d’encadrer de façon efficace les jeunes. Ce fait est très grave. Le M.F.E., n’ayant aucune fonction de gouvernement ou d’opposition au niveau national et ne pouvant par conséquent pas avoir beaucoup de personnes âgées parmi ses dirigeants et ses animateurs, ne peut devenir une organisation forte que s’il réussit à rallier presque tous les jeunes virtuellement disponibles.
D’autre part, il ne peut recruter ces jeunes que s’il arrive à être présent avec ses organisations locales, dans leur milieu au moment même où se forme et se stabilise, pour la première fois, leur conception de la politique et de la société. Si le M.F.E. n’est pas là au moment opportun, d’un côté le jeune homme subira la conception nationale de l’Etat et de la communauté (l’école et la société lui présentant l’Etat national comme la seule forme civile de la coexistence humaine, comme si l’Etat multinational du passé était une anomalie historique et comme s’il n’était pas possible de réaliser des expériences modernes et démocratiques, c’est-à-dire fédéralistes, d’Etat multinational), et d’autre part il finira par choisir, à l’exclusion du fédéralisme, l’une des conceptions politiques correspondant aux formes déjà développées au point de vue historique et qui, consolidées et diffusées par le status des traditions, sont portées de mille façons théoriques et pratiques à la connaissance des jeunes, même si leurs organisations ne sont pas matériellement présentes dans le monde  des jeunes.
C’est pourquoi, si le M.F.E. néglige ce moment, il ne se trouvera plus en face de la tâche normale de convaincre, mais en face de celle, exceptionnelle, de convertir, ce qui ne lui permettra certainement pas de recruter un nombre suffisant de personnes. Faire en sorte qu’un jeune homme qui a embrassé le socialisme, le libéralisme, etc…, le remplace par le fédéralisme, ou tout au moins qu’il mette le fédéralisme au premier plan et sa première foi politique au second plan, c’est difficile, mais il est encore plus difficile de le faire passer du cadre national au cadre européen, de la vision nationale à la vision supranationale de l’histoire, de l’Etat et de la société, c’est-à-dire du nationalisme même inerte, au fédéralisme militant. C’est plus difficile parce que le nationalisme est l’idéologie de l’Etat dans lequel nous vivons, donc d’une organisation que, normalement, le citoyen subit sans aucune possibilité, même seulement idéale, de choisir ou de refuser, presque de la même façon qu’il subit sa naissance, sa vie et sa mort, tandis que le libéralisme, le socialisme et ainsi de suite ne sont que des idéologies de partis, c’est-à-dire des organisations entre lesquelles le citoyen est continuellement appelé a choisir.
Le fait que le nombre des jeunes gens favorables à la fédération européenne ait doublé au cours des dix dernières années (mais combien d’entre eux savent vraiment ce que c’est que le fédéralisme ?) donne au M.F.E. la possibilité de devenir fort, mais à lui seul il ne suffit pas. Faute d’une conscience théorique du fédéralisme et de son contraire, c’est-à-dire la nationalité exclusive, conscience qui ne peut se développer qu’à travers la participation à la lutte du M.F.E. contre la souveraineté absolue de l’Etat, ces jeunes, tout en se tournant vers l’Europe, n’arrivent pas à sortir politiquement et culturellement du cadre national considéré comme exclusif. Et de cette sorte, pris entre deux poussées égales et opposées, un nationalisme dépotentialisé, en raison du déclin de la souveraineté des Etats européens, d’une part, et un fédéralisme encore inconscient, de l’autre, ils finissent par être immobilisés.
Telle est en réalité la situation de presque tous les jeunes, même de ceux qui ont adhéré superficiellement et temporairement à une organisation européiste quelconque de leur nation. Seul le M.F.E., à condition, bien entendu, qu’il cesse de faire la sourde oreille, peut les tirer de ce marasme parce que, en raison de sa structure supranationale, il est le seul à pratiquer le fédéralisme à travers des faits et non pas seulement à travers des mots. Du reste, grâce à quelques jeunes gens qui, au milieu de toute sorte de difficultés sont en train de tenter de fonder une véritable organisation de jeunes au sein du M.F.E., le problème est désormais sur le tapis, et il serait criminel que la majorité se refuse d’aider, par tous les moyens possibles, ces jeunes gens capables et responsables, ou pis encore qu’elle leur mette des bâtons dans les roues, comme elle l’a fait jusqu’à maintenant.
 
Mario Albertini

 

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