V année, 1963, Numéro 3, Page 214

 

 

Alexandre Marc, Dialectique du déchaînement. Fondements philosophiques du fédéralisme, La Colombe, Paris, pp. 121.

 
 
Alexandre Marc m’a dit un jour que je ne l’écoutais jamais, et au moment où il me l’a dit — mais cette fois-là seulement c’était presque vrai. Au Comité central du Mouvement Fédéraliste Européen on était en train de discuter l’attitude à adopter en face de l’échec de la tentative anglaise d’entrer dans le Marché commun. Le débat était sur le point de se terminer, le temps mesuré, et comme je devais mettre au point une motion au nom du courant autonomiste, j’étais penché, la plume à la main, sur un bout de papier. En apparence j’essayais d’écrire, mais en réalité je n’arrivais pas à ne pas suivre l’orateur, qui était justement Alexandre Marc. Ainsi cette fois-là encore, tout en n’en ayant pas l’air, je l’écoutais, comme je l’ai d’ailleurs toujours fait depuis que j’ai l’honneur de le connaître.
Je peux dire la même chose à propos de ses livres. Non pas que je les connaisse tous, par exemple je n’ai pas lu (parce que je ne l’ai pas trouvé) son travail sur Proudhon. Mais j’ai lu ses livres récents : Civilisation en sursis, Europe terre décisive, et enfin Dialectique du déchaînement. Si je n’en ai jamais parlé c’est parce que je n’étais absolument pas en mesure de le faire. D’un côté, me trouvant sur une plate-forme culturelle tout-à-fait opposée à la sienne, j’avais tendance à repousser complètement sa pensée ; d’autre part je sentais, tout en ne sachant pas bien pourquoi, que je ne pouvais pas ignorer ce que Marc exposait sans priver mon fédéralisme lui-même de quelque chose d’essentiel. A vrai dire il ne me semblait pas que ma plate-forme conceptuelle — influencée au point de vue philosophique par l’historicisme, au point de vue scientifique par le néopositivisme, et dans la sphère logique par ce que Bergman a appelé le tournant linguistique de la philosophie — fût tout-à-fait incompatible avec le contenu des pensées de Marc, mais je ne voyais pas bien le lien et je me taisais. En substance je ne comprenais pas encore assez clairement ni la pensée de Marc, ni mon expérience elle-même.
Ce n’est que depuis peu qu’il me semble voir à fond l’une et l’autre, je dis voir, et non pas comprendre, ce qui comporte un pas ultérieur. Ma conception du fédéralisme s’est continuellement élargie, à partir de la conviction initiale selon laquelle il ne serait que la théorie d’un type d’Etat, jusqu’à la conviction actuelle selon laquelle il est la conscience théorico-pratique d’un comportement social indépendant qui est sur le point de coïncider avec le cours de l’histoire. En même temps les fragments épars de mon expérience se réunirent peu à peu, et un peu de lumière commença à se faire sur beaucoup de choses obscures. A l’heure actuelle il me semble que le fédéralisme m’a porté jusqu’à un point d’où l’horizon est si vaste qu’il permet au regard d’embrasser toute l’histoire contemporaine. Et au fur et à mesure que le fédéralisme a élargi mon horizon (comme on le voit le défaut était de mon côté, et non pas du côté de Marc), il m’a semblé que j’avais également la possibilité d’affronter des sujets et d’étudier des problèmes qui avant m’étaient interdits.
Ce que je sais dire maintenant au sujet de la pensée de Marc correspond à ce que je sais dire au sujet de mon expérience. J’ai l’impression d’être entrain de refaire, par une sorte de voie montante, des choses aux idées, une route que Marc a parcourue par une voie descendante, des idées aux choses. J’ai la sensation d’y retrouver un à un les mêmes objets qu’il a trouvés, mais du côté opposé. Ma pensée se dessine souvent devant moi juste comme l’image renversée de la sienne. Il peut y avoir un fond de vérité dans cette imagination. Marc était européen et fédéraliste quand le visage de l’Europe était encore défiguré par le nationalisme parvenu à son point culminant, au temps où le succès du pouvoir le plus centralisé de l’histoire moderne semblait avoir définitivement réduit le fédéralisme à une ombre sans consistance. C’était le fascisme, au contraire, qui était une ombre sans consistance. Il ne fut en réalité que la tentative désespérée de barrer la route au fédéralisme qui avançait. Mais qui s’en rendait compte alors ? Et, faudrait-il ajouter, combien le savent aujourd’hui ? Il ne fait pas de doute, cependant, que pour penser de la sorte dès cette époque-là, pour entrevoir à travers les éclairs de l’orage le bleu du ciel, il fallait posséder un très grand pouvoir de concentration idéale, il était nécessaire de vivre les choses en pensée seulement. Ce n’est qu’avec les yeux de l’esprit que l’on pouvait s’attacher à l’opposé du fascisme, au fédéralisme. Si cela est vrai, Marc ne pouvait commencer que là où il a commencé, c’est-à-dire par une réflexion globale de caractère métaphysique.
De toute façon, pour Marc, le fédéralisme est, en dernière instance, une condition métaphysique, la condition métaphysique dans laquelle se dévoile la dialectique ouverte du déchaînement, et dans laquelle se dépassent les dialectiques du passé, lesquelles peuvent, à son avis, se réduire provisoirement aux trois types suivants :
Dialectique de l’aplatissement — qui tend-à nier la diversité, la complexité, à ramener l’homme ou le monde, l’homme et le monde à l’une de leurs dimensions (par exemple à l’immanence), à l’un de leurs composants (par exemple à la « matière » ou, au contraire, à l’« esprit ») ;
Dialectique de la négation — qui tend à nier l’unité de l’être, à la décomposer, à la décomposer par exemple en deux entités séparées (le bien et le mal dans la conception manichéenne), ou encore en deux séries parallèles (l’âme et le corps, le sensible et l’intelligible, l’individu et la société) érigeant ainsi en absolu la négation même de l’absolu ;
Dialectique de l’enchaînement — qui croit « enchaîner » l’être en « enchaînant » des notions ou des concepts et qui (contrairement au fédéralisme) tend à se constituer en système (que l’on songe à Hegel ou à son fidèle disciple Marx), c’est-à-dire en une prétendue totalité, close et se suffisant en quelque sorte à elle-même.
Marc arrive jusque-là, et c’est de cette hauteur qu’il examine les phénomènes les plus importants de l’histoire contemporaine. Moi, à ce point, je m’arrête, du moins pour l’instant. Je peux m’expliquer le fait que les premières lueurs d’une nouvelle ère, alors qu’aucun de ses caractères n’est encore présent, se manifestent à travers une espèce de concept raréfié (Hegel dit, dans sa préface à la Phénoménologie de l’esprit, à travers le concept simple de l’entier, l’entier dans l’enveloppe de sa simplicité). Il n’en est pas moins vrai que cet « entier », duquel Marc parle selon sa philosophie, je ne le découvre encore qu’en imagination, pas encore en pensée réelle. Mon expérience est insuffisante. Je viens juste d’arriver en face de l’objet global et il me faudra beaucoup de temps pour me familiariser avec lui, pour le connaître. Comme je viens d’une autre route, de ma voie montante, je le trouve devant moi du côté opposé. Il me semble qu’il est constitué par l’ensemble des connaissances qui font partie du patrimoine de tous, qu’il se, manifeste exclusivement à travers le langage commun, qu’il ne peut pas se passer de Dieu, bien qu’il ne le possède pas intimement. Il me semble qu’il a un caractère dialectique, qu’il est le vrai siège de la dialectique. Sur cette base je crois que les idées, avec leur fixité irréelle, ne sont que des types, des échantillons pour mesurer l’expérience. Mais il ne s’agit encore que d’impressions, et tant que ces impressions ne seront pas devenues de véritables opinions, je ne serai évidemment pas en mesure d’évaluer (selon mon point de vue, cela va sans dire), les conceptions que les autres, et Alexandre Marc en particulier, se sont faites du même objet global.
 
Mario Albertini

 

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