V année, 1963, Numéro 4, Page 302

 

 

Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Calmann-Lévy, Paris, 1962, pp. 794.

 
 
C’est aussi sur la base du concept d’équilibre bipolaire que notre revue a jugé la politique contemporaine. Aron en fait, dans le livre dont nous parlons, une illustration exemplaire, qu’il nous semble juste de faire connaître à nous lecteurs : « J’appelle bipolaire une configuration du rapport des forces telle que la plupart des unités politiques se groupent autour de deux d’entre elles dont les forces surclassent celles des autres. La distinction entre configuration pluripolaire et configuration bipolaire s’impose à l’observateur en raison des conséquences, les unes logiques, les autres historiques, qu’entraîne chacune de ces configurations.
Quelle que soit la configuration, la loi la plus générale de l’équilibre s’applique : le but des acteurs principaux est de ne pas se trouver à la merci d’un rival. Mais comme les deux Grands mènent le jeu, que les Petits même en s’unissant, ne peuvent balancer un de deux Grands, le principe d’équilibre s’applique aux relations entre les coalitions, formées chacune autour d’un des meneurs du jeu. Chaque coalition a pour objectif suprême d’interdire à l’autre d’acquérir des moyens supérieurs aux siens.
En un tel système, on distingue trois sortes d’acteurs (et non pas seulement les « Petits » et les « Grands ») : les deux chefs des coalitions, les Etats qui sont obligés de prendre parti et de prêter allégeance à l’un ou l’autre des chefs, enfin les Etats qui peuvent et veulent demeurer en dehors du conflit. Ces trois sortes d’acteurs agissent selon des règles différentes.
Les chefs des coalitions doivent veiller simultanément à prévenir la croissance de l’autre Grand ou de sa coalition et à maintenir la cohérence de leur propre coalition. Les deux tâches se rattachent l’une à l’autre de multiples manières. Si un allié change de camp ou passe de l’engagement à la neutralité, le rapport des forces est modifié. Au niveau le plus abstrait, les moyens qu’utilise le chef pour maintenir la cohérence de la coalition qu’il dirige appartiennent à deux catégories : les uns tendent à protéger, les autres à punir ; les uns assurent des avantages aux alliés, les autres font peser la menace de sanctions sur les dissidents ou les traîtres. L’emploi rationnel de ces moyens dépend de circonstances multiples : à l’Etat qui craint l’autre coalition, le Grand donne la garantie d’assistance, c’est-à-dire la sécurité ; à celui qui n’a rien à craindre, il offre des avantages financiers ; il essaie de terrifier celui que l’on ne peut séduire ou convaincre.
Thucydide s’est demandé en quelle mesure Athènes était responsable de la désagrégation de l’alliance qu’elle dirigeait et qui ne résista pas aux défaites. La ligue, composée théoriquement de cités égales en droit, était devenue une sorte d’empire, dirigé par un maître, dont la main était lourde et qui exigeait le payement de tributs. L’historien grec suggère que le plus fort a toujours tendance à abuser de sa force. En dehors même de ce motif de psychologie éternelle, l’historien d’aujourd’hui pourrait tirer du récit de Thucydide d’autres interprétations. Une ligue de “puissances insulaires” ne garde pas spontanément sa cohérence, une fois le danger extérieur passé. Une ligue de cités égales aurait dû être toute pacifique, n’avoir d’autre objectif que la sécurité et la liberté de ses membres. Si Athènes s’engageait sur la voie de l’impérialisme, elle se condamnait elle-même à la brutalité. Nul n’échappe aux servitudes de la puissance.
Les unités politiques qui, par vocation ou par nécessité, rallient l’un ou l’autre des deux camps, agissent, elles aussi, en fonction de deux considérations : pour une part, l’intérêt de la coalition est leur intérêt propre, mais l’intérêt de la coalition ne recoupe pas exactement leur intérêt propre. Reportons-nous par la pensée aux alliances à l’intérieur d’un système multipolaire : chacun des principaux acteurs, transitoirement associés, s’inquiète de la croissance de son allié principal (ou de ses alliés principaux) alors même que l’ennemi (ou les ennemis) n’est pas (ou ne sont pas encore) vaincus. Les bénéfices d’une victoire commune ne sont jamais équitablement répartis : le poids d’un État est fonction de la force qu’il possède au moment des négociations plus que des mérites qu’il s’est acquis durant les hostilités (cette proposition “réaliste” fit scandale en France quand les Anglo-Saxons la suggérèrent en 1918). La concurrence entre alliés n’a pas le même caractère en un système bipolaire. Plus cette configuration est nette, plus les deux Grands l’emportent sur leurs partenaires et plus les alliances tendent à devenir permanentes. Membre d’une alliance permanente, l’Etat secondaire a un intérêt majeur à la sécurité ou à la victoire de l’ensemble dont il fait partie, il se résigne plus aisément à la croissance de ses partenaires-rivaux. Encore le récite de Thucydide nous prouve-t-il à maintes reprises qu’Athènes était crainte ou redoutée par ses alliés. Les Etats secondaires se sentiraient entièrement solidaires de leur “bloc” (son succès est mon succès), si le sort de chacun, à l’intérieur de l’alliance, n’était pas affecté par les forces relatives des partenaires, si le chef était purement un protecteur ou un arbitre : cas limite, pour dire le moins.
Le monde étant ce qu’il est, chaque unité politique tâche d’infléchir la politique de l’alliance dans le sens de ses intérêts propres ou de réserver le plus possible de ses forces aux entreprises qui la concernent directement. En 1959, ce que les diplomates français entendaient par politique commune du bloc atlantique, c’était le soutien par les Anglo-Saxons de la pacification de l’Algérie, tâche à laquelle la France consacrait le gros de son armée, réduisant à peu de chose sa contribution au bouclier de l’O.TA.N. Les difficultés d’une diplomatie ou d’une stratégie de coalition, pour être quelque peu atténuées à l’intérieur des coalitions permanentes, cimentées par une idéologie commune ou une menace extérieure, n’en subsistent pas moins, identiques en leur fond : les diverses manières de manœuvrer, de combattre, de vaincre n’avantagent pas également les partenaires. Même si ces derniers s’accordaient sur l’estimation des risques et des chances — ce qui n’est jamais le cas étant donné l’incertitude de ces estimations — ils auraient des motifs rationnels de controverses, tant les méthodes, diplomatiques ou stratégiques, possibles entraînent pour des alliés, même sincères, une répartition inégale des sacrifices immédiats et des profits éventuels.
Quant aux non-engagés, ils se recrutent d’abord parmi les unités politiques extérieures au système qui n’ont le plus souvent aucune raison de prendre parti pour l’une ou l’autre coalition et qui peuvent même tirer avantage d’une guerre générale, affaiblissant les deux groupes de belligérants. L’Etat extérieur au système est, dans deux cas, amené par le calcul à intervenir : ou bien s’il compte que la victoire d’un des deux camps lui apportera des avantages supérieurs au coût de l’aide nécessaire pour assurer cette victoire ; ou bien s’il redoute la victoire d’un des deux camps parce qu’elle lui semble probable s’il demeure passif. Ce dernier cas éclaire une motivation possible de l’intervention américaine en 1917 (ce qui n’implique pas que cette intervention n’ait pas eu d’autres causes). Peut-être l’intervention des Perses, à la fin de la guerre du Péloponnèse, ressortit-elle au premier cas.
Quant au choix des Etats situés à l’intérieur du système — prendre parti ou rester neutre — il dépend avant tout, le désir de neutralité étant supposé chez tous, de la sécurité que chacun peut tirer de la solitude. La situation géographique et les ressources propres du petit Etat sont les deux facteurs décisifs : ce n’est point par hasard qu’en 1949, au moment où le pacte de l’Atlantique fut conclu, Suisse et Suède qui ne s’y joignirent pas, avaient les deux plus fortes armées du continent, à l’ouest du rideau de fer. En revanche, écrit Thibaudet commentant Thucydide, la puissance maritime ne peut pas admettre la neutralité d’une seule île.
Configuration pluripolaire et configuration bipolaire ne s’opposent radicalement que comme types purs. A une extrémité, chaque acteur principal est l’ennemi et le partenaire possible de tous les autres. A l’autre extrémité, il n’y a que deux acteurs principaux, ennemis par position s’ils ne le sont pas à cause des idées. Ici les alliances sont temporaires, là elles sont durables ; ici les alliés ne reconnaissent pas de chef, là toutes les unités politiques, sauf les deux meneurs de jeu, se soumettent à la volonté d’un chef. Ici, plusieurs unités demeurent en dehors des alliances, là toutes les unités, bon gré mal gré, sont tenues de prêter allégeance à l’un ou l’autre des chefs, à s’agréger ,à l’un ou l’autre des blocs.
Des configurations intermédiaires sont évidemment concevables et même plus souvent réelles que les types purs. Même à l’intérieur d’un système pluripolaire homogène, un acteur peut rarement s’allier ou s’opposer à n’importe quel autre : les enjeux (le sort d’une province, le tracé d’une frontière), les passions populaires interdisent un rapprochement que le calcul rationnel n’exclurait pas. Même en un système à multiples acteurs principaux, un ou deux de ces derniers remportent sur les autres. Si une guerre générale s’engage entre deux alliances, chacune d’elles est plus influencée par un des acteurs que par les autres. En d’autres termes, si une guerre générale éclate, une configuration pluripolaire tend d’elle-même à se rapprocher d’une configuration bipolaire. C’est pourquoi Thibaudet et Toynbee ont immédiatement comparé la guerre de 1914-1918 à celle du Péloponnèse, bien que le système européen avant 1914 fût encore pluripolaire : la comparaison portait sur la généralisation d’un conflit, englobant de proche en proche toutes les unités d’un système et dressant l’une contre l’autre une ligue dirigée par la puissance insulaire et une ligue groupée autour de la puissance continentale, Athènes et Angleterre, Sparte et Allemagne. Depuis lors, les commentateurs se sont référés à Thucydide pour mettre l’accent sur la configuration bipolaire, parce que le monde d’après 1945 présente une telle configuration. Mais, de toute évidence, le système grec diffère en nature du système actuel, de même que la supériorité d’Athènes et de Sparte sur les autres cités n’était pas du même genre que celle des deux géants d’aujourd’hui.
Aussi n’est-il pas question de formuler des lois selon lesquelles fonctionnerait ou évoluerait un système bipolaire. La géométrie des relations diplomatiques est comparable aux schèmes de bataille dessinés par les théoriciens allemands de la guerre (double enveloppement par les ailes : bataille de Cannes ; enfoncement d’une aile : bataille de Leuthen, etc.). Les configurations diplomatiques comme les schèmes de bataille sont en petit nombre, parce que les modes de répartition des forces dans un système ou les mouvements des armées ne comportent que quelques modèles typiques. La théorie des modèles ne permet pour autant ni au stratège de savoir à l’avance la manœuvre qu’il doit accomplir, ni à l’historien de prévoir ce que deviendra un système donné, pluripolaire ou bipolaire.
Tout au plus peut-on noter quelques traits structurels d’un système bipolaire. Celui-ci n’est peut-être pas, en tant que tel, plus instable ou plus belliqueux qu’un système pluripolaire, mais il est davantage menacé par une guerre générale et inexpiable. En effet, si toutes les unités politiques appartiennent à un camp ou à un autre, n’importe quel conflit local intéresse l’ensemble du système. L’équilibre entre les deux camps est affecté par la conduite de nombreuses petites unités. Faute de “troisième homme”, arbitre ou appoint, les deux Grands sont perpétuellement aux prises, directement ou par personnes interposées. Pour s’entendre, il leur faudrait tracer une ligne de démarcation, se distribuer des zones d’influence, décréter l’interdiction de dissidence : le client de l’un n’aurait pas le droit de passer au camp de l’autre et chacun s’obligerait à ne pas inciter à la dissidence les alliés de l’autre. Des règles de cet ordre, plus ou moins précises, semblent avoir existé en Grèce, au cours de la période qui précéda la guerre du Péloponnèse. Il était malaisé, pour les deux cités maîtresses du jeu, de respecter ces règles, plus malaisé encore d’en imposer le respect à leurs alliés respectifs.
En un tel système, en effet, c’est le sort des satellites qui est à la fois occasion et enjeu des conflits entre les Grands. Or, selon la rigidité ou la souplesse des coalitions, la responsabilité des conflits incombe surtout aux satellites ou surtout aux meneurs. Dans la Grèce décrite par Thucydide, la suprématie d’Athènes sur mer, celle de Sparte sur terre n’était pas écrasante. Les flottes de Corcyre ou de Corinthe suffisaient à modifier le rapport des forces. Les Grands ne commandaient pas souverainement à leurs alliés et ceux-ci pouvaient, pour leurs intérêts propres, entraîner leurs chefs vers l’aventure de la lutte à mort.
Enfin, ce système qui, par l’absence du “troisième homme”, rend la guerre générale plus vraisemblable, rend presque inévitable que la guerre générale devienne idéologique. Pour éviter de se combattre, les Grands doivent interdire les changements d’allégeance. Quand ils ont commencé de se combattre, comment renonceraient-ils à provoquer les dissidences ? Les deux Grands ont rarement les mêmes institutions, d’autant plus que le principe respectif de leur force militaire n’est pas le même. A l’intérieur des cités, des factions se forment, favorables les unes à la paix, les autres à la guerre, les unes à l’un des meneurs, les autres à l’autre. Les préférences pour une sorte d’institution ou pour une autre commandent au moins partiellement ces prises de position. De proche en proche, toutes les cités sont déchirées entre tenants d’une des coalitions et tenants de l’autre, chacune des coalitions exploitant ces querelles intestines pour affaiblir les cités ennemies.
La paix d’un système à configuration bipolaire exige la stabilisation des clientèles étatiques par accord des Etats-chefs, donc l’interdiction de recruter des clientèles partisanes à l’intérieur des Etats. Cette interdiction tombe quand la lutte à mort est déchaînée. Mais la paix est belliqueuse ou la guerre froide quand cette interdiction n’existe pas avant même que la lutte à mort soit déchaînée » (pp. 144-148).
Naturellement Aron ne s’est pas limité à examiner la nature des équilibres internationaux, et en particulier de l’équilibre bipolaire, mais il a, à vrai dire, passé en revue presque tout ce qui s’est écrit concernant le problème de la paix et de la guerre. Si, malgré cela, il nous laisse dans l’obscurité quant à la nature de la paix et de la guerre (il déclare d’ailleurs y être resté lui aussi),[1] cela est dû au fait qu’il a étudié ce phénomène d’une façon tout-à-fait traditionnelle. La pensée traditionnelle place les problèmes de la paix et de la guerre dans un contexte qui n’est pas le leur, et, par conséquent, elle les observe d’un point de vue erroné. Pour la pensée traditionnelle la guerre est un phénomène qui a des causes biologiques, psychologiques et sociales, mais elle n’a jamais expliqué pourquoi ces causes qui existent, c’est un fait, également à l’intérieur de chaque Etat, déchaînent les guerres entre les citoyens d’Etats différents et non pas entre les citoyens d’un même Etat. Ce fait, bien entendu si on l’examine à fond et non pas à moitié comme le fait Aron, nous oblige à admettre que l’agressivité inhérente à la nature humaine, que les conflits psychologiques, que les contrastes économiques, etc… ne constituent pas du tout la véritable cause de la guerre. S’il en était ainsi, il devrait se déchaîner des guerres entre les porteurs de ces antagonismes, mais étant donné au contraire que cela ne se produit pas, que les guerres ne se combattent qu’entre les Etats et que ces antagonismes ne provoquent plus de guerres là où s’est instauré un Etat, on est obligé d’en conclure qu’ils ne sont au maximum qu’une cause concomitante de la guerre et, faut-il ajouter, une cause concomitante qui cesse d’agir quand vient à manquer la cause fondamentale, à savoir une situation telle que chaque individu ou chaque groupe est contraint de chercher à obtenir tout seul, avec ses propres forces, sa propre sécurité (absence d’un véritable ordre légal). Telle est la véritable cause de la guerre, et c’est ce qui explique pourquoi les conflits dont nous avons parlé, bien qu’existant également à l’intérieur de chaque Etat, n’engendrent la guerre qu’entre les Etats.[2]
On pourrait objecter que tout cela est très beau, mais qu’Aron est d’accord avec nous, et que, par conséquent, notre critique ne tient pas debout. Or il est vrai qu’Aron parle de la Fédération mondiale, ou, ce qui est le même, d’un ordre légal supérieur aux Etats assisté par un pouvoir, comme de la situation qui permettrait de réaliser la paix perpétuelle, mais c’est justement là le hic. On ne peut dire cela de la paix que si l’on dit la même chose de la guerre. On ne peut dire que l’on obtient la paix grâce à un pouvoir supérieur aux Etats que si l’on affirme que la cause de la guerre réside justement dans leur « sauvage liberté », pour employer une expression de Kant. Mais Aron ne mentionne pas du tout la « sauvage liberté » des Etats parmi les causes de la guerre. Quand il parle de ces causes, dans le chapitre intitulé Les racines de l’institution belliqueuse, il ne s’occupe que des « racines biologiques et psychologiques » (pp. 339-343) et des « racines sociales » (pp. 343-348). Dans ce cas, pourquoi attend-il la paix de la Fédération mondiale, étant donné qu’il ne pense pas du tout qu’elle arrachera les racines biologiques, psychologiques et sociales de l’institution belliqueuse ? Le fait est que le point de vue traditionnel empêche Aron de voir la Fédération mondiale dans la plénitude de son caractère historique. Mais de cette façon il ne voit pas clairement non plus la vraie nature de la paix, la paix n’étant pas autre chose que la Fédération mondiale. Et, ne voyant pas clairement la nature de la paix, il ne peut pas voir clairement la nature de la guerre non plus.
Dans l’horizon offert par le point de vue traditionnel, la Fédération mondiale est un objet flou, éloigné, changeant, que l’on ne peut voir que de temps en temps, comme on voit la cime d’une montagne quand on vient à peine de commencer à la gravir, alors qu’elle n’apparaît, de façon incertaine, qu’à tel ou tel tournant de la route, et chaque fois sous un aspect différent. Abandonnant toute métaphore, on peut dire que ce point de vue a contraint Aron à étudier la Fédération mondiale dans les livres du pacifisme traditionnel, où elle a un caractère utopique, et non pas dans la réalité. Le fait qu’il n’ait pas réussi à se faire une idée nette de la possibilité de sa réalisation le prouve. Si l’on tient compte de la réalité, on ne peut pas ne pas admettre que les Etats, sous leur forme actuelle, ont été engendrés par l’interdépendance économico-sociale, que cette interdépendance est en train de s’étendre vers l’unité sociale du genre humain, au-delà de leurs barrières, et par conséquent que, les mêmes causes ne pouvant produire que les mêmes effets, la naissance de la Fédération mondiale est assurément plus probable que le maintien de la division du genre humain en nations souveraines. Mais, comme nous l’avons déjà dit, Aron n’a étudié ces choses que dans les livres, c’est-à-dire là où elles ne se trouvent pas encore, et il a en outre confondu, en ce qui concerne la naissance des Etats, les effets avec les causes. A son avis un Etat nait quand il existe une conscience de la communauté, le consentement à un régime juridique et politique et le monopole de la force armée, c’est-à-dire, est-on forcé d’observer, quand il est déjà né.[3] Il est évident qu’Aron a confondu les signes qui révèlent qu’un Etat est déjà né avec ceux qui révèlent qu’un Etat est en train de naître. Et il est clair que s’il a besoin de voir un Etat déjà né pour dire qu’il est en train de naître, il ne peut certainement rien dire de bien fondé quant à la possibilité proche ou lointaine, ou à l’impossibilité, que naisse un Etat tel que la Fédération mondiale.
 
Alberto Majocchi


[1] « Laissons à d’autres, plus doués pour l’illusion, le privilège de se mettre par la pensée au terme de l’aventure et tâchons de ne manquer ni à l’une ni à l’autre des obligations imposées à chacun de nous : ne pas s’évader d’une histoire belliqueuse, ne pas trahir l’idéal ; penser et agir avec le ferme propos que l’absence de guerre se prolonge jusqu’au jour où la paix deviendra possible —à supposer qu’elle le devienne jamais » (p. 770). Nous sommes parmi ces « autres », mais avec nous il y a Kant, qu’Aron cite quatre fois sans jamais exposer les raisons qui l’induisent à juger probable l’avènement de la Fédération mondiale.
[2] Nous avons constaté avec surprise que le nom de Lord Lothian, auteur de l’essai « Pacifism is not enough, nor Patriotism either » (tout comme le nom de Hamilton, et de presque tous les fédéralistes de l’école réaliste), ne figure pas dans la bibliographie. Pourtant Sir William Beveridge, dans sa préface à la deuxième édition, parue en 1941, quelques mois après la mort de l’auteur, affirme de cet essai qu’il s’agit peut-être de la meilleure œuvre parmi toutes celles qui ont été écrites sur les problèmes internationaux. Si Aron l’avait prise en considération, il y aurait lu : « Qu’est-ce que la guerre ? Et qu’entendons-nous réellement par la paix ? La guerre est un conflit armé entre Etats souverains ou se déclarant tels. Elle peut avoir pour objet de réaliser des changements politiques ou économiques ou de satisfaire l’avidité ou l’ambition ; elle peut résulter d’un malentendu ou d’un cas de légitime défense ; ou elle peut être provoquée par un incident ou par un désir chevaleresque de secourir les faibles. La cause occasionnelle de la guerre n’a rien à voir avec la question. La guerre est l’ultima ratio regum, le seul instrument législatif au moyen duquel peuvent être réglées les contestations entre des Etats souverains qui ne veulent pas se plier à un accord volontaire. La guerre est un affrontement de volontés entre Etats ou groupes d’Etats, chacun utilisant tous les moyens en son pouvoir — y compris la destruction massive des vies humaines —, qui sont nécessaires pour permettre à l’un des camps d’imposer sa volonté à l’autre.
Qu’est-ce que la paix ? La paix n’est pas seulement cet état négatif dans lequel on ne fait pas la guerre. C’est un fait positif. La paix est cet état de la société dans lequel les controverses politiques, économiques et sociales sont réglées par des moyens constitutionnels sous le règne de la loi et dans lequel la violence et la guerre entre individus, groupes, partis et nations en conflit sont interdites et rendues impossibles.
La paix au sens politique du mot n’est pas simplement quelque chose qui arrive. Elle est la création d’une institution politique spécifique. Cette institution est l’Etat. La raison d’être de l’Etat est qu’il est l’instrument par excellence qui permet aux êtres humains de mettre fin à la guerre et de réaliser des changements et des réformes par des moyens constitutionnels et pacifiques. Jamais, depuis que l’histoire existe, sur aucune portion de la surface de la terre, la paix n’a existé si ce n’est à l’intérieur d’un Etat ». (cfr. M. Albertini, Qu’est-ce que le Fédéralisme ?, Paris, Société Européenne d’Etudes et d’Informations, 1963, pp. 123,124). Le fait est qu’Aron n’a qu’une connaissance très superficielle de la littérature fédéraliste. C’est là, la seule littérature qu’il n’a pas bien utilisée, et c’est dommage car elle est sans doute la littérature décisive.
[3] Cfr. p. 738.

 

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