XII année, 1970, Numéro 1, Page 47

 


Achille Albonetti, Egemonia o partecipazione? Una politica estera per l’Europa. Etas Kompass, Milano, 1969.

 
 
Dans ce livre, Albonetti réunit en un exposé construit les thèses qu’il a élaborées depuis quelques années dans une longue série d’écrits. Cet exposé mérite d’être examiné avec attention parce qu’il est à la fois riche en indications et conclusions d’un indubitable intérêt et éminemment représentatif de l’orientation d’un groupe de hauts fonctionnaires de l’Etat et de diplomates qui disposent d’une influence considérable sur le ministère italien des Affaires étrangères (l’auteur est depuis 1961 directeur des Affaires internationales et des Etudes économiques auprès du Comité national pour l’Energie atomique).
La substance des propos tenus par Albonetti est la suivante. Il entend mettre en lumière, surtout par une analyse de l’évolution actuelle de l’équilibre international et des rapports de force sur le plan politique, militaire, économique et technologique qui se sont instaurés entre les pays européens et les grandes puissances mondiales, comment l’exigence de l’intégration, non seulement économique, mais aussi et surtout militaire et donc politique, des pays de l’Europe occidentale, à commencer par les Six de la C.E.E. plus l’Angleterre, est devenue de plus en plus pressante et dramatique. Et il précise cette indication qui va à l’essentiel, en soutenant que l’Europe occidentale doit de la sorte acquérir la capacité, d’une part de se défendre de façon autonome et même avec une force de dissuasion nucléaire, si l’on n’en vient pas à un désarmement général et contrôlé dans ce domaine, et de l’autre d’instaurer avec les Etats-Unis d’Amérique un rapport de partnership entre égaux dans le cadre d’une alliance atlantique restructurée précisément sur une base bipolaire.
En identifiant les raisons qui sont à l’origine de cette exigence, l’auteur prend avant tout en considération le problème de l’écart technologique entre l’Europe et les Etats-Unis (et, dans une moindre mesure, l’U.R.S.S. aussi), en développant à ce propos une argumentation qui approfondit et complète, sous quelques aspects importants, celle, bien connue, de Servan-Schreiber. Il soutient en particulier qu’on fait rentrer improprement dans l’expression « écart technologique » certaines inégalités entre l’Europe et les Etats-Unis, telles la différence dans le niveau de la production et du revenu par tête, le déséquilibre de la balance des paiements technologiques et la fuite des cerveaux, qui en réalité devraient être considérées plus proprement comme des formes d’écart économique. Alors qu’au contraire, par écart technologique, au sens étroit, on doit entendre, à son avis, la prééminence des Etats-Unis (et même de l’U.R.S.S.) dans les secteurs industriels « de pointe », c’est-à-dire dans l’exploration spatiale, dans l’industrie des transports aériens, dans celle de l’énergie nucléaire et dans celle des grands calculateurs électroniques, c’est-à-dire, en substance, dans les secteurs technologiquement avancés, dont l’évolution dépend des progrès de la science et de la technologie, liés surtout aux exigences de la défense militaire. Précisément, l’écart technologique ainsi compris doit causer les plus grandes préoccupations aux Européens et la nécessité de le franchir doit constituer une raison fondamentale de la lutte pour l’unité politique européenne, qui représente justement le seul cadre où ce problème puisse être résolu. En réalité, cette forme d’écart technologique, si d’une part elle n’a pas d’influence directe et immédiate (à la différence de l’écart économique) sur l’accroissement de la productivité et donc du bien-être, a au contraire des implications décisives de caractère politique; autrement dit, elle signifie la perte de plus en plus substantielle de l’indépendance sur le plan militaire et sur celui du contrôle de la forme et de la direction du développement économique, et donc de l’indépendance sur le plan politique général. La prééminence dans les secteurs industriels « de pointe » signifie en effet la prééminence sur le plan des armements stratégiquement décisifs (lesquels, à leur tour, favorisent de façon décisive le développement des secteurs désignés plus haut), et elle signifie la possibilité de contrôler le développement économique des pays les plus arriérés. D’où il résulte que le fameux « défi américain » est surtout un défi politique, même s’il comporte un aspect très important de caractère économique. Et, d’autre part, la nécessité de franchir l’écart technologique au sens propre, n’est qu’un aspect de la nécessité politique de conquérir ou de reconquérir l’autonomie politique et militaire de l’Europe, qui n’est possible qu’avec son intégration, non seulement économique, mais aussi militaire et politique.
Etant donné cette position, qui sous-entend évidemment que la seule volonté des Européens de participer d’une manière autonome aux plus grandes décisions mondiales peut les pousser vers le franchissement de l’écart technologique au sens propre, l’auteur est dans l’obligation de justifier la revendication de l’indépendance de l’Europe occidentale entendue précisément comme l’implication fondamentale de son unification effective. C’est à ce sujet qu’est consacrée la partie centrale du livre en question, et c’est là que sont précisées la signification et les limites de la revendication d’indépendance européenne.
Albonetti analyse dans cette partie de son travail l’évolution de la situation internationale et ses observations les plus significatives concernent la problématique de la détente entre les Etats-Unis et l’Union soviétique. Eu égard au processus de détente, il formule deux ordres d’observations critiques qui le conduisent précisément à voir dans l’unité de l’Europe occidentale et donc dans son aptitude à se défendre d’une manière autonome une exigence d’actualité pressante et dramatique.
En premier lieu, la détente se fait de plus en plus clairement contre les exigences et les intérêts légitimes de l’Europe. La manifestation la plus apparente de cette tendance, c’est le traité contre la prolifération des armes atomiques et nucléaires, qui vise à arrêter la prolifération « horizontale » (accès à ces armes de la part des puissances qui en sont privées), mais non la prolifération « verticale » (maintien et renforcement ultérieur de ce type d’armement de la part des puissances nucléaires), et introduit donc une discrimination qui se conclut par le renforcement et la perpétuation de l’hégémonie des superpuissances. A propos de l’Europe, en particulier, l’attention du lecteur est en outre attirée sur le fait que le traité de non-prolifération n’envisage pas la possibilité, qui était reconnue aux pays européens occidentaux dans les précédentes rédactions occidentales du traité en question, de disposer collectivement d’armes nucléaires (« clause européenne »), et tend, par conséquent, à créer un obstacle à l’unification politico-militaire de ces pays, du moment que celle-ci devrait au contraire logiquement impliquer leur contrôle collectif des armes nucléaires anglaises et françaises. L’absence de cette clause est particulièrement grave aussi parce qu’elle donne un fondement sérieux au soupçon que le traité contre la prolifération est le prélude à la dénucléarisation et donc à la neutralisation de l’Europe. Tendance encore implicite, à plus ou moins longue échéance, dans le processus actuel de détente, et dont l’aboutissement signifierait la ruine définitive de toute possibilité pour les Européens de jouer un rôle autonome sur le scène mondiale, leur subordination irréversible à la tutelle américano-soviétique.
Dans le contexte d’une détente ainsi fondée, le statu quo se perpétuerait naturellement en Europe avec ses énormes injustices, parmi lesquelles doivent être considérées comme les plus importantes la division allemande et l’impossibilité, révélée dramatiquement par l’occupation militaire de la Tchécoslovaquie, pour les pays satellites de l’Union soviétique d’évoluer librement vers une forme plus moderne et plus humaine de socialisme et vers des rapports plus libres avec l’Europe occidentale. D’autre part, on ne peut pas du tout exclure non plus la possibilité que le désengagement américain en Europe dérivant de la détente ne conduise pas à la dissolution des blocs, mais au passage sous l’hégémonie de l’U.R.S.S. qui, en pénétrant en Méditerranée, a déjà enveloppé l’Europe occidentale, démontrant qu’elle ne veut aucunement renoncer à son expansion impériale.
Contre de telles perspectives, la seule réponse valable de la part des Européens apparaît à Albonetti comme étant l’unification économique, militaire et politique de l’Europe occidentale dans le cadre d’une alliance atlantique conçue comme un partnership entre égaux. Ce n’est qu’à cette condition que l’Europe sera en mesure d’empêcher les alliés américains de s’entendre avec la Russie sur son dos et qu’elle pourra ainsi participer activement au processus de détente, étant prête à renoncer à l’armement nucléaire si les superpuissances sont disposées à y renoncer pareillement, et choisissant au contraire la voie du renforcement de la force anglo-française (devenue patrimoine commun des Européens), si un accord réel et garanti sur le désarmement général ne peut pas intervenir.
Mais ce n’est pas seulement sur la base de la prise en considération des intérêts particuliers et des exigences de sécurité des Européens que l’auteur justifie la politique d’unification européenne dans les termes que nous venons de voir. A son avis, cette politique est rendue nécessaire aussi par les exigences générales de la communauté internationale et en particulier par la nécessité de son évolution vers une détente plus substantielle et plus durable. C’est dans ce contexte qu’est exprimé, eu égard au processus actuel de détente, un second ordre de critiques qui tient dans la conviction que l’unification politique de l’Europe peut seule faire naître un équilibre international en mesure d’évoluer vers le dépassement des facteurs fondamentaux de tension existant aujourd’hui. A l’appui de cette conviction, quelques considérations sont avancées, dont il convient de mentionner les plus significatives.
Avant tout, à propos du traité de non-prolifération, il est observé que la prolifération nucléaire est au fond un faux problème, la création d’un ordre international plus équilibré et plus juste, qui permette donc d’avancer dans la voie conduisant au désarmement nucléaire de ceux qui sont armés nucléairement jusqu’aux dents et continuent d’accroître leurs potentiels atomiques, étant bien plus importante à des fins de paix et de détente. Et c’est ici qu’apparaît le rôle de l’Europe. En fait, de l’avis de l’auteur, l’Europe occidentale, unie et disposant par conséquent de la force de dissuasion anglo-française et de la possibilité de la consolider et de la rendre effectivement crédible, pourrait exercer une pression très efficace sur les grandes puissances en direction d’un contrôle des armements plus efficace et non discriminatoire. Une autre raison fondamentale qui milite en faveur de la Fédération européenne est reconnue dans sa capacité d’éliminer le plus dangereux facteur de tension existant en Europe, c’est-à-dire le problème allemand. En réalité, l’Allemagne occidentale, si et seulement si elle est intégrée d’une façon stable dans une Fédération européenne, qui assoie l’alliance Atlantique sur de nouvelles bases et permette un dialogue avec l’Orient pour l’organisation de la paix, sera menée à ne plus soulever en termes dramatiques le douloureux problème de la réunification. D’autre part, la création de l’Europe unie à l’Occident devrait encourager une évolution analogue parmi les Etats de l’Europe de l’Est, c’est-à-dire la constitution, à l’intérieur du pacte de Varsovie, d’une entité constituée des pays socialistes de l’Europe orientale et dans un rapport plus équilibré avec l’Union soviétique. On s’acheminerait aussi de la sorte vers un dépassement graduel des blocs, qui ne peut pas se produire par la voie de leur fragmentation, mais par celle d’une évolution progressive et parallèle vers des unités plus homogènes, autonomes et équilibrées.
Une fois expliquées les raisons qui militent en faveur de l’unité politique européenne, l’auteur ne peut pas naturellement ne pas aborder le problème de la définition des instruments pratiques nécessaires pour atteindre cet objectif. A partir des considérations qu’il développe à ce propos, on peut, entre autres choses, comprendre le pourquoi de son insistance sur le problème de la défense autonome de l’Europe et sur le problème étroitement connexe du franchissement de l’écart technologique stricto sensu par rapport aux superpuissances. Il part de la conviction que le Marché commun n’est plus en mesure de produire des développements substantiels et décisifs, non seulement vers l’unification politique, mais aussi vers l’unification économique. D’autre part, il ne se fait pas d’illusions quant à la possibilité d’une amélioration de la situation par l’entrée pourtant souhaitable de l’Angleterre dans le Marché commun, la possibilité d’un affaiblissement ultérieur du contenu intégrateur de la Communauté européenne, à la suite de son élargissement, en plus de l’Angleterre, à une grande partie des pays de l’A.E.L.E., étant au contraire très sérieuse. A l’origine de l’impossibilité d’avancer à court terme vers la création d’une communauté supranationale, il y a au fond, à son avis, l’opposition de la France et de l’Angleterre à la cession de leurs souverainetés à des organes fédéraux européens et la faible volonté européenne des autres pays membres de la C.E.E. La voie magistrale de la Fédération européenne étant donc barrée par des obstacles insurmontables aujourd’hui, il faut continuer la tactique qui consiste à tourner les obstacles de l’approche institutionnelle par la voie des solidarités de fait, dans les domaines qui se présentent comme les plus favorables à une intégration capable de nous rapprocher de plus en plus de la création de la Fédération européenne. Et, précisément, la collaboration dans les domaines technologiques avancés et dans celui de la défense, qui lui est étroitement connexe, peut aujourd’hui représenter un instrument plus efficace pour progresser sur la voie de l’unité européenne que ne le fut l’instrument économique dans les années cinquante, du moment que le franchissement de l’écart technologique et le problème d’une défense autonome de l’Europe sont désormais à l’ordre du jour en priorité absolue. Il s’agit donc d’organiser au plus vite cette collaboration avec des instruments multiples parmi lesquels une forme quelconque de communauté technologique, même très élastique sur le plan institutionnel, la consultation politique régulière à Six ou à Sept, la création d’un noyau européen de défense à l’intérieur de l’alliance Atlantique. Et il s’agit parallèlement d’élaborer une attitude commune sur les problèmes essentiels de la défense autonome et des rapports entre l’Europe et les Etats-Unis, ce qui faciliterait décisivement la collaboration en question.
Voilà, en résumé, les propos que tient Albonetti dans son dernier livre. De cet exposé récapitulatif, sa convergence avec de nombreuses thèses importantes de l’analyse faite par cette revue sur le problème européen devrait ressortir clairement. Cela vaut en particulier pour les critiques adressées à la détente russo-américaine et pour la brillante dénonciation des illusions de ceux qui attendent des progrès décisifs dans un sens politique de l’action de la C.E.E., avec ses structures actuelles, ou de son élargissement à l’Angleterre. De cette convergence d’opinions, nous ne pouvons que nous réjouir. Il est néanmoins d’autres points qui sont loin d’être marginaux et par rapport auxquels nous devons tracer une séparation nette entre les opinions d’Albonetti et les nôtres. Et l’indication des motifs de divergence doit être d’autant plus claire que la convergence avec cet auteur sur quelques points très importants de son exposé risque d’engendrer des équivoques dans l’interprétation de la signification d’ensemble de notre analyse.
Nous croyons devoir opposer deux objections fondamentales aux thèses d’Albonetti.
La première concerne l’identification des limites de l’équilibre international actuel qui suggèrent à cet auteur la nécessité de l’unification européenne. Cette identification est à note avis plutôt restrictive, du moment qu’il néglige d’attirer l’attention sur plusieurs processus négatifs extrêmement importants qui caractérisent l’équilibre mondial actuel, tels l’exploitation croissante des pays sous-développés et la tendance américaine de plus en plus marquée à soutenir politiquement et militairement des expériences involutives dans un sens autoritaire et conservateur de l’Amérique latine à la Grèce, et demain peut-être dans les pays mêmes de la C.E.E. Et pourtant il ne s’agit certainement pas de phénomènes moins graves et moins importants que l’impérialisme soviétique dont la manifestation la plus récente et la plus éclatante a été l’invasion de la Tchécoslovaquie. Et d’autre part, c’est justement eu égard à l’aptitude de l’unification européenne à contribuer décisivement à l’élimination de ces phénomènes, c’est-à-dire de modifier dans un sens positif le système mondial bipolaire actuel qui les produit, qu’on doit mesurer la validité et la nécessité d’une politique d’unification européenne. En fait, il est évident que si l’unité européenne n’apparaissait pas en mesure d’exercer cette influence positive sur l’équilibre international, la lutte pour la réaliser ne correspondrait à rien d’autre qu’à une volonté de revanche dans un sens nationaliste des Européens, au désir de concourir à armes égales avec les superpuissances, pour la confiscation du tiers monde. Et c’est pourquoi elle ne mériterait pas de constituer l’engagement essentiel des forces fédéralistes qui n’ont assurément pas rompu avec le nationalisme des Etats nationaux européens pour devenir les organisatrices d’un nationalisme et d’un impérialisme européens plus efficients.
En réalité, si les forces fédéralistes, et les rédacteurs de cette revue en tant qu’expression de ces forces, ont choisi de se battre pour l’unité de l’Europe, cela dépend de la conviction enracinée que cette construction politique ne pourra pas jouer un rôle nationaliste et impérialiste, mais au contraire saura à l’intérieur soustraire les Etats qui en feront partie à la menace, qui plane toujours sur eux, de l’autoritarisme et, à l’extérieur, ouvrira la voie au dépassement progressif des rapports impérialistes qui caractérisent organiquement l’actuel duopole russo-américain et donc, plus tard, à l’instauration d’une assiette juste et unitaire de la communauté mondiale. Toutefois, cette conviction ne se fonde pas sur une pure option morale et donc volontariste, mais sur une analyse des conséquences objectives internes et internationales qui résulteraient de la création d’un pôle européen autonome de l’équilibre mondial; une analyse qui a été développée dans de nombreux écrits publiés par cette revue, dont il n’y a pas lieu de redire les résultats spécifiques et qui à l’avenir sera de plus en plus approfondie.
Au point où nous en sommes, on pourrait nous objecter que, les conclusions d’Albonetti et les nôtres étant au fond identiques quant à la nécessité d’une Europe unie et autonome, au besoin liée, dans une phase initiale, aux Etats-Unis par un rapport d’equal partnership) ce n’est pas après tout si important d’insister sur les divergences au sujet des raisons qui militent en faveur de cette entreprise politique. A cette objection, on peut répondre, d’un côté, en observant que le problème européen se présente aujourd’hui en des termes si nets et si certains qu’ils conduisent à des conclusions pratiques très voisines tous ceux qui l’analysent sérieusement et rigoureusement, tout en partant de perspectives générales différentes. Pourtant, on ne peut pas, d’un autre côté, négliger de mentionner que la divergence soulignée a aussi une importance pratique qui est loin d’être insignifiante. Autrement dit, il nous semble évident que les raisons indiquées par Albonetti pour justifier la nécessité d’une Europe unie et indépendante peuvent contribuer à faire naître ou à renforcer une volonté européenne unitaire dans des milieux plutôt restreints comme les parties les plus éclairées et les plus réalistes des milieux industriels, militaires et diplomatiques, mais ne peuvent assurément pas suffire à promouvoir la mobilisation pour l’Europe de forces démocratiques et populaires plus vastes, pour lesquelles le problème de la défense européenne ne peut constituer qu’un aspect important, mais ni central ni absorbant, d’un discours politique plus complexe et plus général.
Reste à développer, avant de conclure, une seconde objection, qui concerne les considérations d’Albonetti sur les instruments de la lutte pour l’unité politique de l’Europe. A notre avis, proposer une nouvelle version de l’approche fonctionnaliste de l’intégration européenne, centrée dans ce cas sur les problèmes technologiques et de la défense, et la considérer comme un instrument décisif à des fins d’unité politique dénote une carence de réalisme qui nous paraît d’autant plus étrange que l’auteur fait preuve de réalisme dans ses considérations sur les possibilités de développement ultérieur de la C.E.E. et de son élargissement à l’Angleterre. Il nous semble évident, et il n’y a pas lieu non plus d’expliquer pourquoi, qu’une collaboration effective et profonde dans les domaines susdits, qui ont une importance politique énorme, est impossible à réaliser sans la formation préalable d’une volonté politique commune dans les domaines de la défense, de la politique extérieure, du développement économique et social, qui leur sont si étroitement liés qu’ils ne peuvent pas être traités séparément. C’est, à y regarder de près, le même problème que la collaboration économique dans le cadre du Marché commun, qui ne peut pas avancer bien au delà de l’unification douanière en l’absence d’un accord politique global, comme l’observe justement Albonetti. La question essentielle est, par conséquent, de faire naître cette volonté politique commune, puisqu’il est évident par ailleurs que formuler des proposition relatives au contenu que cette volonté devrait avoir peut certes contribuer à sa formation, mais, sans aucun doute, ne peut pas en constituer le facteur décisif. Et c’est justement en relation avec ce dernier aspect qu’apparaît un point faible fondamental de l’analyse d’Albonetti. Il croit en effet, comme en témoignent les considérations que nous venons d’exposer, qu’une volonté politique européenne, commune et dominante, peut se former, en partie comme sous-produit de la collaboration dans les domaines technologique et militaire et en partie par le canal de consultations politiques plus ou moins institutionnalisées, mais quoi qu’il en soit en dehors d’une intégration dans un cadre institutionnel fédéral et supranational. Sur le caractère insoutenable de cette position, il y aurait beaucoup à dire. Dans le cadre de ce commentaire, il peut suffire d’observer que les divergences politiques entre les gouvernements européens viennent de ce que chacun d’entre eux, malgré une forte tendance à l’homogénéisation politique et sociale due au processus d’intégration européenne, ne pourra pas ne pas refléter un équilibre politico-social différent et un processus différent de formation de la volonté politique, tant que ne se formera pas un équilibre politico-social européen, avec des formations politiques et sociales (c’est-à-dire des partis, des syndicats, des groupes de pression, une opinion publique) européennes et avec une procédure européenne de formation de la volonté politique (c’est-à-dire avec des élections européennes, des grèves européennes et, pourquoi pas, des contestations plus ou moins globales européennes). Mais, d’autre part, un équilibre politico-social et une procédure européenne de formation de la volonté politique sont inconcevables en dehors d’un cadre institutionnel européen, c’est-à-dire en dehors de l’organisation stable, et donc institutionnelle, au niveau européen de la lutte pour le pouvoir politique.
Le caractère prioritaire de l’intégration institutionnelle par rapport à la formation d’une volonté politique européenne commune, condition préalable de la solution commune des problèmes essentiels intérieurs et internationaux qui se posent aux Européens, nous semble donc indiscutable, et non pour des motifs doctrinaires, mais bien pour des considérations réalistes. Cette conclusion renvoie, par ailleurs, à la question de savoir comment il est possible de fonder les institutions fédérales européennes, sans qu’un accord politique global soit intervenu au préalable entre la majorité des forces politiques européennes sur les principes directeurs de la politique intérieure et extérieure de l’Europe unie. Notre réponse à ce problème, nous l’avons déjà donnée et nous la donnons, aussi bien théoriquement que pratiquement, par notre lutte pour les élections directes du Parlement européen, en commençant par l’élection directe unilatérale des délégués italiens à ce parlement. Il s’agit au fond de contraindre, par l’intermédiaire de ce mécanisme électoral, les partis nationaux et les forces économico-sociales à s’organiser au niveau européen et à créer de la sorte les bases essentielles du pouvoir européen et donc des institutions fédérales européennes. Cette action pourra réussir dans la mesure où l’on saura mobiliser à son appui les forces démocratiques et populaires, favorables dans leur grande majorité, même si ce n’est qu’en termes généraux, à l’unité européenne, et les forces de la jeunesse contestataire elles-mêmes, qui, bien qu’inconsciemment, reflètent par leur attitude de révolte le besoin profond de participer démocratiquement à la solution des problèmes qui ne sont plus à la mesure des Etats nationaux moribonds.
 
Sergio Pistone

 

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