VII année, 1965, Numéro 1, Page 63

 

 

AUX MEMBRES DU COMITE CENTRAL DU M.F.E.*
 
 
Il semble désormais que le M.F.E., à l’aide du Front, et en dépassant les termes très vagues de la résolution de politique générale de Montreux, va se prononcer ouvertement pour Defferre et contre de Gaulle dans l’élection présidentielle. C’est très grave. Le M.F.E. se lance dans la lutte nationale, il choisit des Français contre d’autres Français, sans tenir aucun compte qu’il y a sans doute de bons Européens tant parmi ceux qui vont voter Defferre que parmi ceux qui vont voter de Gaulle.
Sans prendre en considération le fait que tout le monde attribue évidemment à de Gaulle, et avec raison, le mérite de l’établissement du prix européen des céréales, alors que ceux qui ont choisi Defferre devraient s’en occuper, bornons-nous à l’aspect stratégique du problème. C’est tout juste le contraire de la stratégie fédéraliste, qui consiste précisément dans la tentative de tracer parmi la population elle-même une ligne de partage entre ceux qui sont pour et ceux qui sont contre l’Europe, et de faire son possible pour la rendre active dans le but de dépasser les lignes de partage nationales pour ce qui est de la fondation de la fédération. Il va de soi que, tant qu’on accepte ces lignes de partage, on affaiblit deux fois la poussée européenne existant dans l’âme ou dans le subconscient d’environ 80% des Européens : on les engage dans des batailles séparées de caractère national où l’Europe n’est qu’un phantasme, et de la sorte on mêle dans tous les groupements ainsi obtenus tant les Européens que les nationalistes, en stérilisant les premiers. Le mystère de cette Europe politique qui ne se fait pas et pourtant, d’après tous les sondages, a l’appui de 80% des Européens, est tout entier là.
Par surcroît le M.F.E. se lance dans la lutte nationale sur la voie perdante. Defferre sera battu. Et il ne fait pas de doute que le monde de la IVe d’où il sort, bien qu’il tâche de se camoufler derrière la Ve sans comprendre qu’il accepte ainsi sa défaite et sa condamnation, est vraiment en train de disparaître. Battu, avec ses partis sclérosés, il a engendré la floraison des clubs, dont la quantité et les discussions donnent l’illusion de la vie tandis qu’il s’agit des convulsions de la mort. Du reste Defferre lui-même, dans la petite mesure où il existe vraiment, se place au delà de la IVe et de ses partis : il n’a pas été ni choisi ni mandaté par son parti mais directement par une fraction de l’opinion publique.
Pour fonder sur la réalité la stratégie du M.F.E. il faut se rappeler que la IVe écartait les Français de la politique de notre temps. Qu’il s’agisse de repousser le fascisme, d’établir un fil direct entre le peuple et le gouvernement pour lui donner la puissance d’exécution (qu’on rejoint en Grande-Bretagne avec le bipartisme et dans les U.S.A. avec le président), de dépasser le parlementarisme traditionnel (dans les U.SA. il n’y a pas de parlementarisme et celui des Britanniques n’a jamais donné lieu au gouvernement d’assemblée), de recouvrer l’autonomie des Européens par rapport aux Américains, de faire avancer l’Europe économique, d’aider les pays du Tiers Monde à se développer en dehors de l’hégémonie soviétique ou américaine, de faire sa place à la Chine et ainsi de suite, c’est toujours de Gaulle, et jamais la IVe, qu’on voit ou qu’on a vu en route.
Voilà la base du pouvoir de de Gaulle. Tant qu’il peut progresser dans ce sens, il le conservera. Il est de fait que ce sont là les directions dans lesquelles vont les hommes de la rue, les hommes pour ainsi dire objectifs car ils ne sont pas déviés du chemin du grand nombre par des intérêts acquis ou des rôles privilégiés. Et il est de fait qu’on n’a du pouvoir que lorsque on va dans la même direction que ces hommes-là, en assumant leurs problèmes et en prenant leur tête, car c’est alors seulement qu’on obtient les grands groupements en quoi la politique consiste. C’est un point de doctrine à retenir. Si des hommes à cause des buts qu’ils se sont fixés, à cause de leur stratégie, de leurs prises de position, de leurs principes d’organisation, ne savent diviser la société que de façon à obtenir de petits groupements du début jusqu’à la fin de leur action, il est évident qu’ils se placent en dehors de la politique même s’ils en parlent et qu’ils ont l’illusion d’en faire une, comme cela arrive aux fédéralistes eux-mêmes, tant qu’ils ne comprennent pas que leur tâche n’est pas de pousser tel ou tel parti ou groupe de pression sans jamais tirer au clair la grande ligne de partage général, universel, entre ceux qui sont pour et ceux qui sont contre l’Europe.
Or c’est un fait que de Gaulle ne peut pas mener les Français jusqu’au bout du chemin. La raison en est simple. On peut poser les problèmes en question sur le plan français, qui est de nature à les montrer clairement, mais on ne peut les résoudre que sur le plan européen, même s’il s’agit de problèmes de constitution, de stabilité gouvernementale etc. Et, bien entendu, à la dimension des problèmes doit correspondre la dimension du groupement qui doit fournir la force pour les résoudre. Il existe donc un point à partir duquel il ne s’agira plus de faire marcher les Français tout seuls, mais avec tous les Européens. A ce point  de Gaulle s’arrêtera car il devrait, pour avancer encore, changer d’âme, se faire de Français Européen pour ce qui est de la conception de l’Etat, ce qui n’apparaît pas possible. Et à ce point il n’y a que les fédéralistes qui puissent prendre la tête, car ils sont les seuls à avoir une organisation supranationale.
Or, ce point est proche. Nous en sommes désormais, en ce qui concerne la construction de l’Europe, en face des problèmes de la politique économique générale, de la défense et de la politique extérieure, c’est-à-dire en face de problèmes qu’on ne peut pas résoudre de façon à la fois sérieuse et démocratique sans un gouvernement européen, qui, d’autre part, ne peut pas être fondé sans le consentement de tous ou presque tous les Européens. Il faut donc commencer à préparer les conditions de l’expression de ce consentement, ce qui revient à dire qu’il faut être prêts à prendre la tête du chemin que de Gaulle va perdre, en faisant converger la marche de tous les Européens. Tout au contraire, le M.F.E. se prépare à faire son entrée dans la lutte nationale française sur une position française, à marcher avec des Français contre d’autres Français, en choisissant, par surcroît, la partie qui va perdre.
Ce serait une tragédie. Ce ne serait pas seulement rater le rendez-vous de l’histoire, ce ne serait pas seulement une erreur capitale de stratégie, ce serait aussi la condamnation du M.F.E. lui-même, qui apparaîtrait de la sorte aux hommes de la rue, ceux qui font la force et les majorités politiques par leur consentement, ceux parmi lesquels il faut trouver nos militants, nos adhérents et nos sympathisants, comme une organisation nationale parmi les autres ou comme une organisation du cortège de M. Defferre, et de ce fait comme une organisation d’un temps révolu : une des séquelles de la IVe.
C’est avec la plus grande franchise que je vous ai parlé, mais il existe à mon sens une correspondance entre cette franchise — nécessaire au reste pour établir un véritable dialogue — et l’importance du problème constitué par la prise de position pour Defferre. Même en laissant de côté ses aspects stratégiques, il n’en reste pas moins qu’on se propose de se battre pour Defferre contre de Gaulle tout juste au moment où il a remporté ce grand succès européen qu’est le prix unique des céréales, et où, par conséquent, il faut penser aussi que ce progrès aurait été impossible si de Gaulle n’avait pas tenu la Grande-Bretagne à l’écart du Marché commun, contre l’avis de presque tous ses opposants français — y compris Defferre — et étrangers. Cela ne signifie pas que nous devons prendre position pour de Gaulle, mais cela signifie sans doute que nous ne pouvons pas nous prononcer pour Defferre. Notre but est la fédération, donc notre position dans les compétitions nationales ne peut être que la neutralité active.
Avec mes salutations amicales.
Mario Albertini
Pavie, le 20 décembre 1964


* A la suite de la nouvelle parue sur les journaux de Lyon, selon laquelle un groupe de fédéralistes de la région (M.F.E.) Rhône-Alpes aurait pris position en faveur de Defferre dans la campagne pour les élections présidentielles de 1965, Albertini, au nom du courant d’Autonomie Fédéraliste, a envoyé cette lettre aux membres du Comité central du M.F.E.

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