VI année, 1964, Numéro 1, Page 35

 

 

LE Xe CONGRES DU M.F.E.
 
 
I. — INTRODUCTION
 
Le Xe Congrès du M.F.E. qui s’est tenu à-Montreux les 10, 11 et 12 avril, portait à l’ordre du jour, outre les habituels rapports officiels et quelques importantes réunions des jeunes, la discussion et le vote de la prétendue Charte fédéraliste, la discussion et le vote des résolutions politiques ainsi que l’élection du nouveau Comité central. Les résultats ont été les suivants :
1) Charte. Deux tours de scrutin furent nécessaires, le premier concernant une motion de renvoi à un Congrès extraordinaire, motion présentée par M. Gruber et soutenue par notre groupe et qui fut repoussée par 326 mandats contre 121, et le second par lequel la Charte fut adoptée par 262 mandats contre 6 et 49 abstentions. A ce vote n’ont pas pris part ceux qui avaient voté pour le renvoi. En substance 60% des mandats environ se sont exprimés en faveur de l’adoption de la prétendue Charte fédéraliste, ce qui constitue une majorité bien faible étant donné le caractère de cette décision.
2) Résolutions politiques. Trois résolutions politiques (numérotées dans l’ordre de leur présentation) ont été régulièrement soumises au vote. La résolution n. 1 fut défendue à la tribune par M. Rifflet, président sortant du Bureau exécutif ; la résolution n. 2 fut défendue par M. Cabella et la résolution n. 3 par M. Albertini. Elles remportèrent respectivement 235, 65 et 156 mandats, c’est-à-dire 52%, 14%, et 34% des mandats du Congrès. Les résolutions n. 2 et n. 3 reflétaient des positions précises, à savoir celles du C.I.P.F.E. (Comité d’Initiative du Parti Fédéraliste Européen) et la nôtre ; la première, au contraire, reflétait une alliance électorale entre l’appareil du M.F.E. (le secrétaire général sortant et le secrétaire de la Commission nationale française), les dirigeants de l’Aquitaine et de la Provence et tous ceux qui, au sein du M.F.E., occupent la condition de notables, alliance donc entre des personnes ayant des positions politiques discordantes (groupe de pression sur tous les partis, groupe de pression sur les gauches nationales modérées, verbalisme révolutionnaire basé sur la Charte philosophique).
3) Comité central. Trois listes furent présentées, liées respectivement aux résolutions n. 1, n. 2 et n. 3. Sur la première furent élues les neuf personnes suivantes : MM. Gouzy (187), Hirsch (164), Marc (164), Giarini (162), Rifflet (160), Desboeuf (157), Kinsky (118), Orban (103), Serafini (85) avec, comme suppléants, MM. Eggermont, Martin, Merlini, Favaretto, Moriquand ; sur la seconde liste furent élues les deux personnes suivantes : MM. Cabella (63), Boucherle (60), avec, comme suppléant, M. Dierickx, et pour la troisième liste les cinq personnes suivantes : MM. Albertini (137), Plantier (124), Gruber (123), Caizzi (106), Bolis (82) avec, comme suppléants, MM. Lesfargues et Stoppino.
Par rapport aux Congrès précédents, celui de Montreux offrait une innovation radicale de procédure, à savoir la discussion des résolutions politiques en assemblée plénière, alors qu’elle avait lieu naguère dans le milieu restreint et fermé de la Commission politique, et le scrutin de liste à la place de la liste unique. Rappelons à ce propos notre article présentant les résultats du IXe Congrès (“Le Fédéraliste”, IV, 1). Nous disions alors que les procédures des congrès politiques ne dépendent ni du hasard ni du libre choix des délégués ou des organes directifs, mais de la composition sociale des organisations politiques, et nous montrions, en ce qui concerne les procédures de la liste unique et de l’élaboration d’une résolution unitaire de la part d’une Commission politique (c’est à quoi aboutit, si elle fonctionne, une Commission politique) qu’elles sont une conséquence de la prépondérance des notables et/ou des fonctionnaires.
Dans ce cas, c’est-à-dire lorsque prévalent des positions sociales statiques ou purement défensives incompatibles avec toute modification de la situation de pouvoir, l’organisation dans son ensemble devient incapable de réaliser des programmes d’action visant à modifier cette situation et sa politique ne se manifeste que dans les formes de l’immobilisme et de l’opportunisme. L’action se réduit à la seule tactique, le niveau des décisions à celui des mesures prises au jour le jour, donc tout justement à quelque chose qui ne peut pas être choisi aux congrès. Comme il n’y a pas formation de véritables lignes politiques, c’est-à-dire de plans à longue ou à moyenne échéance pour changer l’équilibre politique général, les congrès ne se trouvent pas en face de leur devoir normal, qui est justement celui de choisir la ligne d’action dans l’intervalle qui sépare un congrès d’un autre. Et alors il faut avoir recours à un ersatz, à une fiction. qui masque ce fait et qui donne l’illusion du choix. La Commission politique, qui détruirait un programme d’action s’il en existait un, parce qu’elle ne permet qu’un compromis hâtif entre des opinions divergentes et improvisées, remplit ce rôle. D’un côté elle produit un texte qui, ne contient aucune ligne politique ; de l’autre, mettant le Congrès en présence d’un texte qui devrait la contenir, elle donne aux délégués l’illusion de discuter justement la ligne politique alors qu’ils s’occupent d’un texte qui n’en contient aucune et qu’ils n’ont aucune possibilité de le remplacer par un autre.
D’autre part dans ce cas la rotation démocratique du groupe dirigeant n’a pas lieu. Le phénomène qui se produit est au contraire celui de sa perpétuation. Le groupe dirigeant ne se modifie que très lentement et bien entendu uniquement par cooptation, dans le seul but d’absorber les nouveaux notables qui se forment au sein de l’organisation. D’où la liste unique qui masque l’absence des phénomènes normaux de la majorité et de la minorité, du gouvernement et de l’opposition, de l’alternative démocratique, en d’autres termes le manque de possibilité d’éloigner du gouvernement un groupe dirigeant et de le remplacer par un autre.
Le fait que, par suite de notre initiative, ces procédures aient été remplacées par les procédures en vigueur dans les organisations qui savent choisir tant leur programme d’action que le groupe dirigeant qui s’engage à le réaliser, montre que, sous notre pression, le M.F.E. est en train de devenir une organisation capable de se proposer la tâche de changer la situation de pouvoir. Cela signifie que sa composition sociale est en train de changer, qu’il est en train de se transformer de mouvement de notables en mouvement de militants, c’est-à-dire de personnes qui ont un lien, organique avec la réalité sociale à travers une pensée politique concrète.
Nous voulons aussi rappeler que tout cela s’est produit dans le cadre de nos espérances, de nos prévisions et de nos projets. Nous sommes convaincus que seule la lutte pour le pouvoir produit les phénomènes politiques, y compris les phénomènes en question, la formation de programmes d’action concrets et de militants. En effet des militants fédéralistes, le premier noyau de la politique d’opposition de communauté et la première tentative de traduire cette politique en actes avec le Congrès du Peuple Européen, se formèrent surtout dans l’Italie du Nord, entre 1955 et 1958, tout justement comme conséquence du fait qu’au cours de ces années le secteur italien du fédéralisme, qui constituait alors une organisation indépendante, le M.F.E. italien, fut le théâtre d’une véritable lutte pour le pouvoir. Il s’agissait de la lutte pour le contrôle de cette organisation entre deux groupes, l’un, autonome et pouvant pousser à fond l’expérience fédéraliste parce qu’il ne dépendait pas de la politique nationale, et l’autre qui en dépendait en raison de liens de parti ou par timidité politique. C’est sur la base de cette expérience que lorsque, après l’échec de la première tentative d’étendre à toute l’Europe le C.P.E., nous décidâmes, d’accord avec les quelques militants autonomistes qui s’étaient formés ailleurs, d’affronter de nouveau les problèmes complémentaires de la formation de militants dans toute l’Europe et de l’élaboration de la politique européenne du fédéralisme, nous pensâmes aussi qu’il n’existait qu’un seul moyen, lancer la lutte pour le pouvoir au sein du nouveau M.F.E. européen, bien entendu sur la base de notre conception politique et de son élaboration ultérieure. Nous avons réussi à lancer cette lutte et à Montreux nous en avons cueilli les premiers résultats.
Ceci dit, nous publions les principaux documents du Congrès, y compris notre prise de position à l’égard de la Charte fédéraliste, avec une prémisse qui illustre le caractère du groupe qui a obtenu la majorité.
 
 
II. — UNE VICTOIRE A LA PYRRHUS
 
La liste liée à la résolution Rifflet et, par l’intermédiaire de cette résolution, à la Charte philosophique du fédéralisme, a gagné avec 52% des voix le Congrès de Montreux, mais il ne s’agit là que d’une victoire à la Pyrrhus. Hantée par la peur de perdre le pouvoir, cette majorité hétérogène et opportuniste essaiera d’agir mais n’y réussira pas et éclatera.
Elle sort déjà affaiblie du Congrès de Montreux, ayant fait tomber, aux élections pour le Comité central, Mouskhely et Spinelli, c’est-à-dire les deux notables les plus importants du M.F.E., à l’exception d’Alexandre Marc, de ceux qui sont restés dans les rangs. Même s’ils sont admis par cooptation, ils n’oublieront ni la trahison ni l’affront. Mais ce n’est là qu’un petit signe des difficultés bien plus graves que cette majorité trouvera sur son chemin.
Cette majorité, fruit d’un accord électoral entre le petit appareil du M.F.E., les dirigeants immobilistes de l’Aquitaine et de la Provence et les notables, n’a pas encore compris que le fédéralisme doit agir en tant qu’avant-garde du peuple fédéral européen en formation. Elle se compose de trois groupes : l’un qui croit que le fédéralisme doit se limiter à soutenir dans n’importe quel parti tous ceux qui sont favorables à l’Europe, l’autre qui pense que le fédéralisme doit s’allier avec les gauches nationales modérées, et un troisième enfin qui estime que le fédéralisme doit agir tout seul, en polémique avec les partis, sur la base de la Charte philosophique.
Pour agir, elle devra donc choisir l’une de ces lignes d’action. Mais de cette sorte, ces lignes étant sous bien des aspects incompatibles les unes avec les autres, elle dressera inévitablement l’un de ses groupes contre les deux autres avant même d’avoir déclenché son action. Alors elle se sentira suffoquer sous une étreinte mortelle. Si elle essaie de continuer quand même à agir elle se décomposera, si elle essaie de se réfugier dans l’immobilisme, comme elle l’a toujours fait, elle verra se dresser devant elle le spectre de la défaite au prochain Congrès, car elle ne pourra plus y recourir à l’expédient commode de la liste unique afin de se confondre avec l’opposition et de masquer sa faillite.
A Montreux, nous avons imposé le scrutin de liste afin de contraindre tous ceux qui prétendent savoir diriger le M.F.E. à se présenter avec leur propre visage et leur propre programme ; c’est pourquoi, au prochain Congrès, tous les délégués évalueront la majorité et les minorités selon ce qu’elles auront su faire. Ce jour-là la majorité expiera, par la désagrégation et par la défaite, son péché originel. A Montreux elle n’a pas eu d’autre pensée que celle de réunir de n’importe quelle façon un nombre de personnes suffisant pour gagner le Congrès. Pour atteindre ce but elle n’a pas hésité à faire les compromis les plus honteux. Elle a admis dans sa propre liste des gens dont les positions étaient nettement divergentes des siennes, arrivant à élire au Comité central Umberto Serafini, le secrétaire de la section italienne du Conseil des Communes d’Europe, lequel au cours d’une intervention au sujet de la Charte, avant de conclure au milieu des clameurs de l’assemblée déconcertée qu’il voterait en faveur de son adoption, l’avait attaquée en termes outrageants pour ceux qui en sont les auteurs.
De cette façon la majorité a, d’elle-même, disqualifié ses idées, salissant une Charte qui devrait constituer, selon Alexandre Marc qui en est l’inspirateur, une “date historique” dans l’évolution de la pensée sociale. Ainsi elle a accompli le dernier pas vers sa propre ruine le jour même où elle a eu l’illusion d’avoir remporté la victoire.
 
Mario Albertini

 

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