V année, 1963, Numéro 2, Page 162

 

 

VERS UNE POSITION SUPRANATIONALE
A L’EGARD DU PROBLEME DE
LA REUNIFICATION DE L’ALLEMAGNE 
 
 
INTRODUCTION
 
Il va de soi que, dans le cadre national, il existe un seul moyen de réunifier l’Allemagne : réunir les Allemands en un seul corps politique, c’est-à-dire restaurer pleinement l’Etat national allemand. Mais presque personne ne se rend compte du fait que, dans le cadre de l’unité fédérale de l’Europe, le même but peut être atteint par d’autres moyens. En réalité, à première vue on ne comprend pas comment l’unification fédérale de l’Europe pourrait modifier le problème allemand. Si ce problème est résolu, on pense que, au lieu de ne compter parmi ses membres que la partie occidentale de l’Allemagne, l’Europe compterait l’Allemagne toute entière, un point c’est tout. Europe ou non il s’agirait toujours de réunir les Allemands en un seul Etat.
Eh bien, ce n’est pas vrai. Alors que dans le cadre national l’unification allemande ne peut être réalisée qu’en regroupant tous les Allemands en un Etat pan-allemand, dans le cadre de l’Europe fédérale il suffirait au contraire que tous les Allemands adhèrent à la Fédération Européenne. Une telle adhésion permettrait aux Allemands, non seulement de recouvrer leur unité sur le plan politique et économique, même si cela se réalisait au sein d’une association plus vaste que l’Allemagne, mais encore de recouvrer immédiatement et complètement leur unité spirituelle, parce que, dans le cadre d’une Fédération, une nation de culture n’a absolument pas besoin d’une organisation statale exclusive pour se maintenir unie et pour prospérer. Du reste, en tant que nations de culture, l’Allemagne et l’Italie (et si l’on réfléchit bien, la France elle-même) sont nées et ont fleuri, en dehors d’organisations statales exclusives, et même sans elles.
En substance la grande différence qui existe entre la réunification allemande dans le cadre national et la réunification allemande dans le cadre européen, consiste justement dans le fait que, dans le premier cas l’Etat national est indispensable alors que dans le second cas il est tout-à-fait inutile. Cette affirmation peut sembler déconcertante, mais il faut tenir présent à l’esprit qu’avec la disparition des frontières militaires entre les Etats nationaux, et avec l’apparition d’une frontière militaire unique entre la Fédération Européenne et le reste du monde, les devoirs fondamentaux des Etats nationaux (indépendance et liberté des citoyens, développement économique. et défense de l’essence propre au caractère national, la nation de culture), disparaîtraient complètement. A ce niveau, il ne resterait qu’un problème, celui de la meilleure dimension à donner aux Etats-membres de la Fédération Européenne, et il est fort probable que la meilleure dimension ne soit pas la dimension nationale mais la dimension régionale.
Utopie ? La Bundesrepublik est déjà allée loin sur cette route. En ce qui concerne la vie de communauté normale de ses citoyens, elle a déjà attribué, par une législation exclusive ou concurrente, les plus importants pouvoirs aux Länder, et elle n’a conservé au niveau central, de manière exclusive, que les pouvoirs concernant les relations internationales, l’armée, la monnaie, les douanes, etc… Il en résulte que les Länder pourraient conserver leurs pouvoirs même au sein de la Fédération Européenne, alors que la Bundesrepublik ne le pourrait pas car ses pouvoirs sont justement ceux que chaque Etat devrait transférer à la Fédération Européenne. Ce qui revient à dire que la Bundesrepublik se dissoudrait, ne laissant subsister que les Länder, sous leur nouvelle forme d’Etats-membres dé la Fédération Européenne. D’ailleurs cela ne concernerait pas seulement l’Allemagne. En France, en Italie et ailleurs (pour ne pas parler de la Belgique), se sont développées de fortes tendances régionalistes. Elles ne disparaîtront pas tant qu’à ces régions françaises, italiennes, etc… ne seront pas conférés des pouvoirs analogues à ceux des Länder allemands. La France, l’Italie et les autres organisations nationales sont donc également destinées à se dissoudre (en tant qu’entités étatiques) au sein de la Fédération Européenne.
Ces considérations montrent que la réunification de l’Allemagne change de caractère selon qu’on l’examine sous un angle national ou sous un angle supranational. Il reste à observer, pour terminer cette introduction, que l’on ne peut pas soutenir la politique de la réunification de l’Allemagne au moyen de l’adhésion de tous les Allemands à la Fédération Européenne sans un regroupement supranational et sans se battre en même temps pour amener l’unité européenne jusqu’au degré d’unité fédérale. Dans tous les autres cas cette position serait utopiste et fausse. Si ce n’était que des non Allemands (des Français, des Anglais, des Italiens, etc…) qui affirmaient que l’Etat national allemand n’est pas nécessaire pour la réunification des Allemands, rien n’empêcherait de penser que leur but véritable est le but nationaliste de maintenir l’Allemagne diminuée, et que la Fédération Européenne ne constitue qu’un faux but. Si ce n’étaient au contraire que des Allemands, on pourrait penser que leur but réel est celui de ne pas affronter le problème. Enfin il est évident que sans lutte pour la Fédération Européenne cette politique se réduit à un pieux désir. Il en résulte que cette lutte ne peut être menée séparément par aucun parti national, qu’elle doit avoir un caractère non partisan, et qu’il faut la faire naître et la poursuivre, comme une politique d’unité populaire européenne guidée par une avant-garde fédéraliste supranationale.
Cela n’est pas du tout impossible, étant donné le degré de développement auquel est arrivé le mouvement pour l’unité européenne. En réalité ce qui nous a permis d’exposer ces considérations, c’est justement le fait que dans le fédéralisme européen, et plus précisément au sein d’Autonomie Fédéraliste, est finalement né l’embryon d’une position de ce genre. Pour l’instant ce fait passera inobservé parce que, dans le monde de la politique et de la culture, les fédéralistes ne sont pas encore très écoutés, mais sa fécondité est telle que nous pouvons espérer que sur cette base nous pourrons en premier lieu établir un dialogue avec toutes les forces morales, politiques et sociales intéressées au problème allemand, et en second lieu les unir dans la lutte à mener pour aboutir à la solution de ce problème.
Ceci dit, nous faisons suivre les textes qui documentent la prise de position de Autonomie Fédéraliste sur le problème de la réunification de l’Allemagne, et la façon dont cette position s’est établie.

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