IV année, 1962, Numéro 1, Page 83

 

 

LE IXe CONGRES DU M.F.E.
INTRODUCTION ET DOCUMENTS
 
 
DOCUMENTS
 
I. — RAPPORTS PRESENTES AVANT LE CONGRES
 
d) Rapport présenté par Altiero Spinelli
 
Introduction. — Nous nous réjouissons de l’intégration croissante du M.F.E. et du C.P.E., soulignée par la décision de tenir conjointement le IXème Congrès du premier et la Vème Session du second. Le M.F.E., mouvement politique d’avant-garde, assumera entièrement la responsabilité du développement du C.P.E. Celui-ci, organisme représentatif de masse, sera le signe visible de l’influence populaire du premier. Cette intégration nous permettra d’affronter désormais en commun nos problèmes et de leur donner une réponse commune.
Nous ne pouvons pas nous cacher, en effet, que cette réponse est attendue avec impatience par tous les fédéralistes et qu’un certain désarroi se manifeste dans l’esprit de beaucoup d’entre eux. Dès la IIème session du C.P.E. et le VIIIème Congrès du M.F.E., l’engagement avait été pris par nous de participer aux luttes politiques de nos pays pour y introduire le levain du fédéralisme européen. Toutefois cet engagement n’a été rempli que très occasionnellement sans vision d’ensemble, sur initiative de tel groupe local ou de tel individu. L’auteur de ces thèses n’adresse de reproche à personne en particulier, et se considère tout aussi responsable que les autres de cette inertie politique. Nous avons tous piétiné trop longtemps, parce que la ligne politique sortie des Congrès précédents ne montrait avec assez de clarté ni les choix politiques qui s’imposaient ni l’action qu’il fallait mener.
Depuis deux ou trois ans le recrutement des membres et les élections primaires se poursuivent ; notre drapeau idéal est maintenu debout, mais la vision politique d’ensemble s’évanouit progressivement.
Les deux Congrès de Lyon devront mettre fin à ce désarroi et à cette inertie, ils devront formuler les critères de notre action dans les circonstances actuelles, en donnant ainsi un nouvel essor au fédéralisme européen.
C’est dans ce but que je présente aux participants des Congrès régionaux et aux délégués du C.P.E. les thèses suivantes avec l’espoir qu’elles seront discutées et que les deux Congrès les adopteront.
1. — Les tâches historiques de l’Europe occidentale au milieu du XXème siècle. — L’Europe occidentale, avec ses institutions libres et son économie « affluente » est désormais devenue le second centre de démocratie avancée dans le monde, l’autre étant l’Amérique du Nord. Elle se trouve placée devant les responsabilités, les dangers et les tentations propres aux démocraties avancées de notre époque.
Ces responsabilités peuvent être ainsi formulées : la politique européenne et les institutions qui l’incarneront contribueront d’une manière très importante et parfois décisive à l’augmentation ou à la diminution des probabilités de guerre nucléaire ; au développement du tiers monde vers des formes de civilisation démocratique ou totalitaire ; à l’augmentation ou à la diminution des chances de succès des courants libérateurs qui existent à l’intérieur du monde communiste ; à la disparition ou à la continuation des dictatures fascistes de la péninsule ibérique ; au renforcement ou à l’affaiblissement des courants démocratiques dans l’Amérique du Nord ; à l’emploi de l’économie européenne comme facteur de progrès et de justice sociale en Europe même et dans le monde ou bien à son emploi comme méthode d’enrichissement individuel ultérieur des pays privilégiés de la terre.
Ces alternatives sont les alternatives actuelles de la révolution démocratique dans l’humanité. Le problème européen n’est en effet qu’un chapitre et un facteur de cette révolution, commencée vers la fin du XVIIIème siècle en Amérique et en France, enrichie d’exigences de justice sociale au XXème siècle et d’exigences antiracistes et anticolonialistes aussi, et qui est encore loin d’être parachevée, même dans les pays les plus avancés.
2. — L’Europe occidentale telle qu’elle est. — Là manière dont l’Europe occidentale a restauré ses institutions en rétablissant l’ancien système des Etats-Nations, l’a conduite à une situation où elle ne possède plus le sens des responsabilités et contribue négativement à l’accomplissement de ses tâches historiques. En effet :
1) — Sa division en Etats souverains, et l’incapacité qui en dérive d’organiser une défense autonome, l’a obligée à confier la responsabilité de sa défense aux Etats-Unis d’Amérique, en se limitant à fournir pour sa part, des troupes nationales auxiliaires, et en imposant une stratégie de défense non-européenne, mais euro-américaine. Les Etats-Unis d’Amérique se sont trouvés dans la nécessité de concevoir cette défense en termes de stratégie nucléaire à cause de la faiblesse intrinsèque de l’Europe occidentale. Les Etats européens les plus importants, insatisfaits de leur situation de vassaux ont commencé à fabriquer eux aussi des armes atomiques, inutiles pour leur défense, mais nécessaires à leur prestige national. Les armées nationales européennes se soustraient à l’hégémonie américaine dès que celle-ci fléchit, et sont employées (France) ou peuvent être employées (Allemagne) pour des buts nationaux contraires à l’intérêt commun de l’Europe occidentale. Au lieu de contribuer à la détente et au désarmement atomique, l’Europe occidentale est ainsi devenue un facteur dangereux de tension militaire et d’anarchie nucléaire.
2) — Le principe, qui est à la base de la politique européenne, selon lequel une nation a le droit des se constituer en Etat oblige la République Fédérale d’Allemagne ainsi que ses alliés européens et américains à maintenir la revendication de la réunification allemande, c’est-à-dire une revendication territoriale à l’égard du monde communiste, qui est irraisonnable, n’étant possible qu’à la suite d’une guerre mondiale, et qui contribue non seulement à faire renaître de ses cendres le nationalisme allemand, mais aussi à favoriser les tendances les plus totalitaires et les plus militaristes en U.R.S.S. et dans les autres pays communistes.
3) — En l’absence d’une politique européenne dégagée des anciens mythes et intérêts nationalistes, la liquidation des anciens empires coloniaux a été accomplie dans les pires conditions possibles. Les Etats qui possédaient des colonies ont tâché partout de les morceler avant de les abandonner et ils profitent régulièrement de toute situation complexe pour essayer de maintenir par la force ou par la fraude quelque débris de leurs anciens empires (Algérie, Angola, Nyassaland, Nouvelle-Guinée, Katanga). S’ils donnent des aides aux nouveaux pays, c’est surtout dans l’espoir de les maintenir dans la dépendance économique de l’ancienne métropole. Les pays européens qui n’ont pas de colonies ne se montrent capables que d’envisager des affaires rentables et se refusent obstinément à adopter tout plan d’assistance que ne soit conçu en termes de rentabilité des capitaux investis. Par ces attitudes les Etats européens sont amenés à sympathiser dans les nouveaux pays toujours et partout avec les forces tribales, féodales, mercantiles les plus réactionnaires, en réservant leur méfiance aux force indigènes du progrès.
4) — Lorsque les nécessités de l’économie moderne ont obligé le Etats européens à dépasser leurs économies nationales fortement protégées, tout ce que le système des souverainetés nationales a su produire a été un processus de libération commerciale, commencé avec l’O.E.C.E. et l’U.E.P., poursuivi avec plus de décision avec les trois Communautés, aboutissant à présent à l’adhésion de l’Angleterre et d’autres pays au Marché commun. Les avantages d’un marché de dimensions continentales ont été et sont remarquables, mais l’absence d’un pouvoir européen capable de faire une politique économique européenne est en train d’engendrer un système économique qui échappe à toute possibilité de contrôle. L’établissement des priorités de développement, la lutte contre les concentrations monopolisatrices, la politique de la conjoncture ne sont plus possibles au niveau national parce qu’ils briseraient le Marché commun, et ne sont pas possibles au niveau européen, parce qu’ils briseraient les souverainetés nationales. L’économie européenne telle qu’elle est aujourd’hui sert brillamment à l’enrichissement individuel des producteurs, mais elle ne saurait en aucune manière être mise au service d’une politique intérieure et extérieure de renouvellement démocratique.
5) — Engendrée par l’esprit conservateur des restaurations nationales, cette Europe grasse et irresponsable a favorisé à son tour le renforcement des classes dirigeantes les plus conservatrices, qui se sont désormais emparées partout de la direction de nos sociétés et de nos Etats. Leur but a été exprimé de la manière la plus nette par une de ses personnalités les plus représentatives : « Keine Experimente », « Pas d’expériences » : faire que la prospérité économique ne serve qu’à l’accroissement ultérieur de la prospérité individuelle, que la liberté ne serve qu’à la satisfaction des loisirs individuels, que la démocratie ne serve qu’au maintien du pouvoir dans les mains de ceux qui le possèdent, que la politique étrangère ne serve qu’au maintien d’une béate irresponsabilité, que la misère du tiers monde ne serve qu’à monter des affaires, que le totalitarisme communiste ne serve qu’à maintenir dans la crainte et, par conséquent dans l’immobilité, l’esprit des peuples libres. Lorsque ces dirigeants sentent le besoin d’indiquer une mission aux peuples qu’ils gouvernent, ce n’est pas vers l’avenir qu’ils regardent, mais vers le passé : c’est la grandeur nationale en France, la Wiedervereinigung en Allemagne, le cléricalisme en Italie, le rôle de grand médiateur mondial en Angleterre. Une politique tant soit peu cohérente contribuerait à la liquidation rapide des deux dictatures pourrissantes de Franco et de Salazar ; mais les classes dirigeantes européennes craignent les aventures de la liberté et soutiennent ces deux régimes méprisables. Elles se sont emparées du seul grand dessein politique apparu après la deuxième guerre mondiale — celui de l’unité européenne — et elles l’ont vidé de son contenu innovateur en l’employant comme drapeau anticommuniste, comme embellissement de leur dépendance vis-à-vis de l’Amérique, comme formule de leur libéralisation économique, comme enveloppe de leur Europe des patries, en somme comme couverture idéologique de leurs restaurations nationales et conservatrices, de leur refus acharné de bâtir la démocratie européenne.
6) — Vidées de toutes possibilités de se consacrer à une mission humaine, nos démocraties nationales tournent de plus en plus à vide. Aucune attention n’est consacrée à la modernisation de leurs mécanismes institutionnels. Lorsqu’ils se rouillent et se grippent, on a tendance à les jeter tout simplement à la ferraille. La décomposition de la démocratie française n’est pas un phénomène particulier à ce pays. C’est une maladie qui menace aussi l’Italie, l’Allemagne…
3. — L’opposition démocratique en Europe occidentale. Cette insouciance en face des plus graves problèmes humains de notre époque est une conséquence directe du système périmé des Etats-Nations, qui cache aux Européens la perception claire de ces problèmes, parce qu’il ne leur donne pas les instruments pour les affronter. Les fédéralistes européens sont, par conséquent, au premier rang dans la lutte contre cette dégénération. Ils ne sont toutefois pas seuls dans ce combat. Une opposition très large existe de la part de tous ceux qui sentent, souvent confusément, les dangers qui nous menacent, les tâches qui nous incombent, et l’inertie obtuse des forces conservatrices qui détiennent presque tous les leviers de commande dans l’Europe occidentale.
Du point de vue des générations, cette opposition se fait sentir surtout dans les plus jeunes, pour lesquelles ce qui a été réalisé par les parents n’est pas une conquête, mais seulement un point de départ.
Du point de vue des stratifications sociales cette opposition a son épicentre dans les couches, désormais très larges dans nos sociétés « affluentes », des intellectuels, dont la tendance naturelle est de méditer sur les valeurs fondamentales de la société et sur la conformité ou la non-conformité de la réalité à ces valeurs.
Du point de vue de l’éventail politique, cette opposition se retrouve surtout dans le secteur, couramment appelé en Europe la « gauche démocratique », dont le rôle traditionnel est de promouvoir l’application des principes démocratiques dans des domaines de plus en plus larges.
Cette opposition a de grandes chances d’exercer une influence croissante dans l’avenir de nos pays, parce que les jeunes remplacent progressivement les vieux, parce que les intellectuels forment la couche sociale d’où sortent la plupart des hommes politiques et que les forces politiques de la gauche constituent l’alternative normale aux gouvernements conservateurs actuels.
Les idéaux et les sentiments politiques qui animent cette opposition sont en général corrects. Sa sensibilité pour les problèmes de justice sociale ; son aversion pour les puissants groupes des intérêts constitués, économiques et politiques qui tendent à réduire la démocratie à une forme sans contenu ; sa méfiance envers le pouvoir militaire ; son désir d’une politique mondiale de paix, son aversion pour le colonialisme sous toutes ses formes, tout cela, nous ne pouvons que le partager.
La faiblesse de cette opposition réside dans le fait qu’en général elle n’est pas parvenue à se donner une politique correspondant à l’échelle de ses idéaux et de ses sentiments. Elle est consciente de ce que le renouvellement et l’approfondissement de la démocratie dans ses pays s’insèrent dans le développement mondial de la révolution démocratique mais elle ne réussit qu’à concevoir une politique provinciale de renouvellement dans son seul Etat-Nation, sans se rendre compte que chacun de ces Etats en tant que tel est désormais un instrument de conservatisme. Les démocraties avancées d’Europe ne pourront affronter avec succès les tâches que l’histoire leur impose tant que cette opposition qui germe au sein de la jeunesse, de l’intellectualité, de la gauche n’aura pas brisé le pouvoir et la politique des forces conservatrices. Mais tant que la politique de renouvellement démocratique sera conçue comme welfare-state national, comme une tendance à des formes de neutralisme national, comme une sympathie inerte vers le tiers monde, comme un optimisme inerte envers les tendances libéralisatrices existant dans le monde communiste, la bataille contre le conservatisme européen n’aura pas de chances d’être gagnée.
Les fédéralistes européens ont été jusqu’à présent plus enclins à souligner ce qui les séparait de cette opposition que ce qui les unissait à elle. Conscients du fait qu’une politique authentiquement démocratique n’est possible qu’en dotant l’Europe d’institutions fédérales, nous avons concentré notre action sur cet objectif, en négligeant la tâche de donner une conscience européenne à l’opposition démocratique.
Dans le première période de l’après-guerre, nous avons espéré obtenir par nos suggestions que les dirigeants de nos pays infléchissent la reconstruction dans le sens de l’unification européenne. Nous ne fûmes pas assez forts pour être écoutés, et la reconstruction de l’Europe occidentale ne fut qu’une restauration des anciens Etats-Nations. Dans la période suivante, de 1954 jusqu’à aujourd’hui, nous avons espéré que cette restauration, bien que désormais accomplie, serait encore superficielle, et qu’à la première crise le problème de l’unification réapparaîtrait automatiquement. L’opposition démocratique, qui commençait désormais à se dessiner en Europe étant elle aussi prisonnière des formes périmées de la vie politique nationale, nous avons décidé de l’ignorer complètement, dans notre effort de bâtir une force européenne autonome.
Nous devons aujourd’hui constater que les restaurations nationales ont été beaucoup plus profondes que nous ne l’avions prévu. La crise du système européen bat son plein, mais le sursaut européen ne s’est pas vérifié. Les forces conservatrices ont pris fermement possession des pouvoirs publics, et sont devenues le facteur principal de l’immobilisme politique et de la régression démocratique. La lutte pour l’unité européenne ne peut plus être menée que dans la cadre de la lutte pour le renouvellement démocratique de l’Europe occidentale.
Les fédéralistes se trouvent désormais alignés contre le même adversaire, sur le même front que le reste de l’opposition démocratique. Si nous continuons à ignorer cette circonstance, nous contribuerons à ce que cette opposition reste prisonnière des schémas nationaux, et à ce que son combat reste stérile. Mais nous n’avons pas de chances de gagner si elle est battue par les forces de la conservation européenne. Nous devons donc proposer de réussir à lui faire comprendre la nécessité de conduire sa lutte sur le plan européen en lui montrant que seule une démocratie européenne peut assumer valablement les responsabilités historiques de l’Europe occidentale.
Pour nous préparer à remplir cette tâche, nous devons d’un côté formuler les lignes générales du programme fédéraliste de renouvellement démocratique, de l’autre ébaucher notre méthode d’action vers l’opposition démocratique.
4. — Le programme fédéraliste du renouvellement démocratique de l’Europe occidentale. — 1) — Nos Etats actuels rendent impossible le fonctionnement d’une démocratie responsable et vigoureuse, parce qu’ils ne permettent pas aux citoyens du peuple européen d’affronter les problèmes sur le plan où ils se posent effectivement. Ils continuent en effet à posséder le pouvoir de décision et d’exécution en matière de politique économique, étrangère et militaire tandis qu’en réalité ces fonctions se sont échappées de leurs mains. Dans la mesure où ces Etats tâchent d’en reprendre possession, ils deviennent un facteur dangereux de nationalisme et de décomposition de la démocratie. Le Marché commun rend impossible ou nuisible une politique économique nationale. L’O.T.A.N. rend impossible ou nuisible une politique étrangère et militaire nationale. Mais ni le Marché commun, ni l’O.T.A.N. ne sont des organes démocratiques. Le premier ne permet que l’abandon des forces économiques à elles-mêmes. Le second ne permet qu’une politique de dépendance militaire et diplomatique à l’égard de l’Amérique. L’un et l’autre ont vidé les démocraties nationales d’une bonne partie de leur contenu, mais par leur structure même ils ne permettent pas l’élaboration d’une volonté démocratique européenne dans ces domaines. Nous devons convaincre l’opposition démocratique que la lutte pour le pouvoir constituant du peuple européen (assemblée constituante et référendums constituants) est le seul moyen pour mettre fin à cette irresponsabilité de nos Etats qui prétendent exercer des pouvoirs qu’en réalité ils ne sont plus en mesure d’assumer.
2) — La centralisation administrative de nos Etats-Nations, née d’une exigence de puissance qui n’a aujourd’hui plus de sens, a étouffé cette vie démocratique des communautés locales et régionales, sans lesquelles la démocratie s’étiole. Même dans l’Allemagne occidentale, récemment rebâtie sur une base fédérale, le centralisme détruit progressivement les autonomies des Länder. Le renouvellement démocratique exige une lutte ouverte contre cette centralisation et pour la formation d’autonomies régionales et locales correspondant à la structure réelle de nos sociétés et à leurs perspectives de développement.
3) — L’économie européenne doit être soumise à un plan européen géré par un pouvoir européen qui établisse les buts de cette économie et les priorités d’investissement et de consommation qui en dérivent. La marche vers une égalité croissante de chances pour tous les citoyens, l’augmentation des possibilités d’études pour tous, le développement scientifique et culturel, le relèvement des régions européennes sous-développées, la lutte contre les concentrations monopolisatrices, la participation croissante des travailleurs aux responsabilités de direction des entreprises, l’assistance aux peuples du tiers monde faite avec des critères de solidarité humaine, ce sont là les buts fondamentaux que le plan doit imposer à l’économie européenne.
4) — La démocratie européenne peut et doit contribuer d’une manière décisive à la diminution des dangers de guerre nucléaire, au maintien de la paix et au désarmement progressif et contrôlé préparant, d’accord avec l’Amérique, une transformation radicale de la défense européenne. L’O.T.A.N. a rendu de grands services dans les années passées, mais il est devenu aujourd’hui un poids mort pour la démocratie américaine non moins que pour la démocratie européenne, parce qu’il condamne l’une et l’autre à une stratégie nucléaire et à une tension militaire croissante. Une protection militaire de l’Europe capable de décourager toute agression n’est concevable et n’est possible qu’en l’organisant comme une force armée purement conventionnelle et purement défensive. En libérant l’Amérique de l’écrasante responsabilité de la défense de l’Europe occidentale, on renforce dans ce pays-là les courants les plus démocratiques. En mettant un terme aux armements atomiques anglais et français, ainsi qu’au désir d’armement nucléaire de l’armée allemande, et en garantissant le caractère conventionnel de la défense européenne, on facilite l’accord entre les grandes puissances nucléaires pour l’abolition contrôlée des armes atomiques. En mettant fin aux armées nationales, qui par leur nature même ont des aspects agressifs, et en créant une armée nouvelle dépendant de l’Etat fédéral européen, on établit une zone de détente et de force là où jusqu’à présent il y a eu un des centres les plus graves de tension et de faiblesse.
Nous devons convaincre l’opposition démocratique en Europe (et d’ailleurs aussi en Amérique), que le chemin de la paix ne passe pas par la neutralisation de tel ou tel pays d’Europe (c’est-à-dire par l’accroissement de leur irresponsabilité), mais par la formation d’une défense autonome européenne, conçue dans les limites où elle a une signification politique réelle, c’est-à-dire conventionnelle et non-nucléaire, défensive et non offensive, fondée sur l’amitié avec l’Amérique et non sur la dépendance à son égard.
5) — La compétition pacifique avec le système des Etats communistes imposée par le risque commun de destruction atomique de l’humanité implique que le retour à la liberté de ces pays cesse d’être conçu sous la forme de l’irrédentisme occidental et qu’il soit vu sous la forme de la libéralisation interne du système des Etats communistes. L’élimination du problème de la réunification allemande de l’agenda politique du monde occidental est peut-être la plus importante et la plus grave des mesures à prendre pour commencer à établir les règles de cette compétition pacifique.
Si les démocraties avancées savent accomplir cet acte sans arrière-pensée, en faisant comprendre à l’Orient que vraiment l’idée de la restauration d’un Etat allemand unifié (démocratique, communiste ou neutre) est abandonnée, les courants libéralisateurs dans les pays communistes, de l’U.R.S.S. à la R.D.A., en seront énormément avantagés, ce qui est aussi dans notre intérêt.
Mais cet acte ne peut être accompli qu’à la condition de mettre fin à la souveraineté de l’Etat allemand occidental. Tant que celui-ci reste un Etat-Nation doté de politique étrangère et militaire, le problème de la réunification reste ouvert. Ce n’est qu’en bâtissant une démocratie fédérale pour l’Europe occidentale, qu’on donnera aux Allemands de l’Ouest la vision d’une grande œuvre non nationale et qu’on réussira à détruire le mauvais rêve de l’Etat-Nation allemand.
6) — Si la coexistence pacifique avec le monde communiste est une nécessité historique qu’il faut savoir comprendre et accepter, la coexistence pacifique avec les dictatures réactionnaires de la péninsule ibérique est une honte pour la démocratie européenne. C’est notre devoir élémentaire d’aider sans réserve les démocrates espagnols, d’exiger que les régimes de Franco et de Salazar soient isolés diplomatiquement et économiquement, qu’un plan d’assistance généreuse soit dès à présent préparé et annoncé pour le jour où les peuples ibériques auront secoué leurs dictatures.
7) — Il est très probable que dans le climat de coexistence entre les démocraties avancées et les pays communistes, l’avenir de l’humanité sera déterminé dans une très large mesure par le chemin que prendront dans leur ensemble les pays du tiers monde. Nous devons faire comprendre à l’opposition démocratique que tant que l’Europe Occidentale restera désunie, on pourra bien faire des manifestations de sympathie pour ces peuples-là, mais aucun des Etats d’Europe ne sera capable de traduire cette sympathie par une action réelle. Seulement une Europe unie, consciente de son rôle dans le monde et animée d’un esprit de renouvellement démocratique, sera capable de clore définitivement le vieux chapitre du colonialisme et le nouveau du néo-colonialisme ; d’accepter le besoin de neutralité des pays du tiers monde ; d’aider ses classes dirigeantes à moderniser leurs pays en les faisant sortir de la misère, de l’ignorance et de la balkanisation politique où l’Occident les a laissés jusqu’à présent.
5. — Nos méthodes d’action. — Pour obtenir que l’opposition démocratique se rende compte du caractère borné de son action actuelle et qu’elle s’ouvre progressivement à notre programme, nous devons rajeunir nos organisations et nos méthodes d’action.
1) — Le rajeunissement concerne le M.F.E. aussi bien que le C.P.E.
Le M.F.E. devra organiser une série de conférences européennes d’étude pour la mise au point du programme de renouvellement démocratique de l’Europe, en invitant les hommes et les courants de l’opposition démocratique à y participer pour établir une confrontation approfondie entre nos points de vue et les leurs, et pour les habituer à penser en termes de démocratie européenne.
Les sections locales du M.F.E. devront devenir des centres permanents de débats des problèmes du renouvellement démocratique européen. Parmi nos membres, on sélectionnera ainsi un nombre croissant de militants capables de participer à toute lutte démocratique et d’en susciter, en y apportant notre point de vue.
Les élections primaires seront organisées autour des problèmes du renouvellement démocratique européen et en y faisant participer dans la plus large mesure les courants de l’opposition démocratique. Le C.P.E. deviendra ainsi progressivement le forum européen de l’ensemble de l’opposition démocratique, le moyen pour la faire sortir de ses cloisonnements nationaux actuels.
2) — Cette agitation donnera ses fruits si les fédéralistes apparaissent dans la réalité politique quotidienne toujours en première ligne dans les luttes pour le renouvellement démocratique.
Nous devons souligner notre opposition radicale au régime nationaliste établi en France et nous ranger avec décision du côté de ceux qui se battent pour la renaissance démocratique en France, en exigeant l’indépendance de l’Algérie, la liquidation du pouvoir politique de l’armée, l’introduction d’institutions démocratiques authentiques, l’abandon des armements nucléaires, le remplacement de la politique de l’Europe des patries par une politique de l’Europe du peuple et par le peuple.
En Allemagne, les fédéralistes se battront contre la paresseuse acceptation de la renaissance nationaliste (dans ses variantes atlanticiste et neutraliste), contre la puissance des grandes concentrations monopolisatrices, contre le protectionnisme agricole, contre le pouvoir croissant de l’armée et sa prétention d’obtenir les armes atomiques, contre la cristallisation de la vie politique autour du problème de réunification nationale, pour la participation active au renouvellement démocratique de l’Europe occidentale.
En Italie, les fédéralistes se battront pour la participation des socialistes à la vie démocratique du pays, pour libérer les forces catholiques de gauche de leur dépendance vis-à-vis des influences conservatrices de type clérical et de type économique, pour la création de régions autonomes contre les monopoles, pour l’encadrement du problème du « Mezzogiorno » dans un plan économique européen, pour une politique d’initiative européenne authentique.
En Grande-Bretagne, où la décision d’adhérer au Marché commun, a réveillé une conscience de la vocation européenne de cette grande démocratie, nous devrons reconstituer de nouveaux noyaux fédéralistes et rechercher l’alliance avec les courants qui se battent contre la prétention du gouvernement anglais d’être une puissance atomique, contre la politique de la guerre froide, contre les résidus colonialistes. Nous opposerons à la fausse politique européenne du gouvernement, qui ne voit pour la Grande-Bretagne que l’ancien rôle de facteur l’équilibre entre la France et l’Allemagne, la politique de la construction d’une authentique démocratie européenne.
Dans une perspective analogue les fédéralistes agiront dans tous les autres pays de l’Europe occidentale.
3) — Parallèlement à cette action générale, le M.F.E. et le C.P.E. devraient concentrer leurs efforts dans quelques villes d’Europe, où ils possèdent déjà un minimum d’influence politique, en vue de sonder à fond les possibilités de notre nouvelle action. Dans ces villes notre propagande, nos élections primaires auront pour but précis d’arriver dans quelques années à participer aux élections politiques avec nos hommes. Nous mettrons ainsi les citoyens devant le choix précis entre la politique du renouvellement européen et les politiques traditionnelles d’irresponsabilité nationale.
4) — Conscients de ce que la lutte pour le renouvellement démocratique de l’Europe occidentale, loin d’être une entreprise fondée exclusivement sur des problèmes européens, n’est que le chapitre européen de la révolution démocratique de l’humanité, les fédéralistes établiront des relations permanentes d’amitié et de collaboration avec les courants nord-américains du renouvellement démocratique et avec les partisans de la révolution démocratique du tiers monde — ainsi qu’un jour, peut-être, avec les courants libéralisateurs qui se manifesteront dans le monde communiste, en vue d’élaborer une stratégie mondiale, de la révolution démocratique et de poursuivre nos actions dans un esprit de solidarité.
6. — Devenir une force politique. — Le but de ce programme et de cette action est de traduire en réalité, ce que nous nous sommes proposé depuis longtemps : devenir une force politique européenne. Nous serons alors capables d’entraîner toutes les forces du renouvellement démocratique qui existent, mais qui sont aujourd’hui condamnées à la stérilité en raison de la limitation nationale de leurs perspectives.
Ce qui est proposé ici n’est pas le rôle de conseillers européens des gauches démocratiques nationales ; c’est le rôle d’une force européenne autonome qui soit en même temps alliée et critique de l’opposition démocratique, et qui l’oblige à tenir compte de nous-mêmes, et de la politique que nous défendons.
Cette action exigera un travail profond de mûrissement politique, l’apparition de nouvelles couches dirigeantes dans le M.F.E. le renforcement de la direction politique européenne du mouvement. Mais ce renouvellement intérieur ne sera pas un préambule à l’action. Il aura lieu au fur et à mesure que l’action sera engagée.
Les Congrès de Lyon ne donneront que l’indication de la direction, le signe du commencement et le premier choix de dirigeants qui sachent se dire avec résolution du fond de leur cœur : « Il y a cette guerre à faire et je la ferai ». Car tout restera encore à faire.

 

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