IV année, 1962, Numéro 1, Page 95

 

 

LE IXe CONGRES DU M.F.E.
INTRODUCTION ET DOCUMENTS
 
 
DOCUMENTS
 
II. — MOTIONS PRESENTEES A LA COMMISSION POLITIQUE DU CONGRES
 
a) Motion présentée par M. Albertini*
 
Le IXème Congrès du M.F.E. réuni à Lyon les 9, 10 et 11 février 1962,
Répétant que la lutte de notre temps pour la défense et le développement de la liberté et de la justice des hommes ne peut se faire que par le fédéralisme,
Répétant qu’en Europe, sur la base du régime des Etats-Nations il n’est de choix qu’entre la sclérose et la ruine,
Dans l’intention d’assumer dans le moment présent les responsabilités historiques du fédéralisme européen,
Constate que dans le M.F.E. se font jour des tendances à agir comme groupe de pression, comme parti et comme mouvement, et affirme que sans un choix conscient et définitif entre ces trois types d’action, le M.F.E. non seulement ne peut remplir la tâche historique qu’il s’est assignée, mais se condamne à l’immobilisme et s’expose au risque de nouvelles scissions par suite du choc entre ces trois tendances,
Constate que le M.F.E. n’a pas encore atteint une dimension européenne et, affirme que sans cette dimension toute action politique, même si elle est européenne dans l’intention et dans les formules, est destinée à devenir nationale dans son exécution et ses résultats,
Constate que ces deux obstacles empêchent le développement supranational du M.F.E. et s’engage à faire de son mieux pour les dépasser.
Etant donné que le choix entre ces trois types d’action ne peut avoir de valeur pratique que s’il est fait par la base, décide d’inviter tous les adhérents à discuter ce choix moyennant un débat approfondi et continu en vue d’un Congrès qui puisse décider, en s’appuyant sur des convictions mûries et enracinées dans le corps même du M.F.E., et accepte les rapports présentés au IXème Congrès comme de simples indications pour le débat engagé,
Etant donné que l’élargissement territorial de l’organisation exige une action spécifique et telle qu’elle ne préjuge pas du choix entre ces trois types d’actions, le Congrès décide de confier au nouveau Comité central et à tout le M.F.E. la tâche d’élaborer un plan d’action qu’on devra exécuter moyennant le procédé suivant :
a) élaboration d’un plan de la part du C.C. ; b) examen de ce plan par les assemblées des sections ; c) nouvelle élaboration du C.C. mettant au point la liste des modalités d’exécution proposées par les sections ; d) référendum définitif des assemblées des sections ; e) commencement de l’action.
 


* La motion d’Albertini se fonde non seulement sur le rapport qu’il avait présenté avant le Congrès mais encore sur l’analyse de la situation du M.F.E., contenue dans l’intervention suivante, qu’il a faite au congrès :
« Ceux qui veulent servir la fédéralisme, et non pas s’en servir, doivent choisir à Lyon la voie de la consolidation et du renforcement du M.F.E. Dans la situation actuelle cette voie est entravée par deux obstacles : la coexistence de tendances qui veulent agir comme groupe de pression, comme parti ou comme mouvement, et l’absence d’une véritable dimension d’organisation européenne (un nombre suffisant de sections actives, au moins dans le cadre des Six). Jusqu’à ce que le M.F.E. ait atteint une telle dimension, et tant qu’il restera divisé entre ces trois tendances, l’action de chacune d’elles sera inefficace, et la politique du M.F.E., dans son ensemble, ne pourra avoir un vrai caractère européen. En effet :
1) Le groupe de pression, le parti et le mouvement — comme tendances — se neutralisent les uns les autres, parce qu’ils comportent des actions de signe contraire : combattre et courtiser les partis, accepter et refuser les domaines nationaux. Il est indiscutable que ceux qui tendent à agir comme groupe de pression doivent accepter, et même courtiser les partis ; que ceux qui tendent à agir comme parti doivent combattre tous les autres partis ; que ceux qui tendent à agir comme mouvement, et n’ont donc pas l’intention de changer la politique des partis pour un seul problème ni de leur ôter des voix, mais de transposer la lutte politique dans le domaine européen, ne doivent ni courtiser les partis ni les combattre sur leur propre terrain, mais doivent au contraire — et c’est ce qui les distingue — refuser les domaines nationaux dans lesquels les autres agissent. Il est de fait que ce faire et défaire continuel freine actuellement le M.F.E., même si peu d’entre nous s’en rendent clairement compte, justement parce que des embryons d’action — conséquence fatale de la neutralisation réciproque des tendances — ne se manifestent pas totalement à l’extérieur, et résultent obscurs et incertains jusque dans la pensée elle-même des militants.
2) Malgré l’intention et les paroles européennes, toute action politique entreprise sans une base d’organisation européenne ne peut que résulter nationale dans son exécution, et par conséquent, dans ses effets également. Ceci est déjà vrai dans le cas de l’action la plus simple celle du groupe de pression — qui peut mener à des résultats européens uniquement si réalisée simultanément et de la même façon dans de nombreux pays. D’ans le cas contraire, les politiciens nationaux soumis à une pression se rendraient en effet compte que celle-ci provient d’un seul pays — le leur ou guère plus, — qu’il s’agit là d’une pression nationale, non européenne — et continueraient donc à penser que l’Europe politique n’est pas mûre, que les autres Etats ne marchent pas, et ainsi de suite (pour cette raison, après un bon départ, l’utilisation du C.P.E. comme groupe de pression en Italie a complètement échoué). La chose est encore plus vraie dans le cas du parti — qui, agissant dans un seul pays ne peut qu’influencer ou contrôler le mécanisme des décisions nationales — et de ce fait, du mouvement, qui sans une dimension européenne se trouverait à l’arrière-garde même par rapport au confédéralisme européen des gouvernements.
Il n’y a pas de doute que, si l’on ne franchit pas le premier obstacle, le M.F.E. restera dans l’immobilisme ; et que si l’on ne franchit pas le second, on le maintiendra sur le versant national de la lutte politique. Aucun arbitre humain ne peut modifier ces données fondamentales de la situation politique du fédéralisme. Qui n’en tient pas compte ne peut que tomber — comme cela arrive — dans l’immobilisme et dans le nationalisme (alliance avec les positions de « renouvellement national »).
Les données fondamentales de la situation étant examinées, il faut voir comment on est en train de réagir, et comment on devrait réagir. Une façon d’agir dangereuse, insuffisante, mais toutefois honnête, serait celle de la division des participants au Congrès en trois parties : les partisans du groupe de pression, du parti, et du mouvement. Ceci aurait permis de pousser à fond, aux yeux de tous, l’examen du caractère des politiques respectives. Nous aurions su, pour chacune de ces hypothèses, ce que l’on devrait faire au centre et à la périphérie, quels moyens on devrait employer, et en conséquence nous pourrions sainement juger s’il s’agit de choses possibles ou impossibles, possibles aujourd’hui ou bien après une préparation déterminée, ou une autre. Nous aurions en outre le moyen d’évaluer les idées, les attitudes, les prises de position et les problèmes qui découlent de ces hypothèses.
Mais le Congrès ne fera ni cet examen ni ce choix — que le M.F.E. devra faire mais qui aujourd’hui n’est pas mûr et donc dangereux parce qu’il ne résultera pas divisé en ces trois courants. En effet les délégués se trouvent en face de la tendance Desbœuf, qui ne propose même pas la politique du type « groupe de pression » ; de la tendance Spinelli qui propose en une seule fois le groupe de pression (sur las gauches nationales), le parti (avec la participation aux élections) et le mouvement (en ce qu’il prétend éviter les domaines nationaux d’action politique — comment, faisant des élections, Dieu le sait — et la politique de pure suggestion — comment, s’asservissant aux gauches nationales, Dieu le sait), et enfin de la tendance du courant dans laquelle je milite, qui propose une politique du type « mouvement », mais pas pour le moment, parce qu’actuellement une telle politique n’est pas possible. A cause de cette division arbitraire, une grande partie des délégués ne pourra même pas se rendre compte de la situation du M.F.E., et par conséquent ne pourra choisir en connaissance de cause. Beaucoup se feront des illusions, avec Desbœuf, pensant que le M.F.E. pourra se maintenir, se renforcer et servir l’Europe en faisant uniquement de la propagande, confuse en plus, parce qu’elle ne distingue pas entre le fédéralisme de la constituante et le confédéralisme des prétendues « Communautés » ; et beaucoup se feront des illusions, avec Spinelli, de reprendre en main le M.F.E. et de lui donner un avenir en se ralliant aux gauches nationales et en participant, sans force, aux élections politiques, c’est-à-dire en rejetant toute la pensée des fédéralistes autonomes.
Pour ces raisons, le M.F.E. risque de demeurer une fois de plus prisonnier d’une direction politique qui lui interdira de franchir les obstacles et d’avancer. Il est donc nécessaire que ceux qui veulent servir le fédéralisme, et non pas s’en servir, cherchent à : a) rejeter sur un seul front tous ceux qui veulent agir dès demain comme groupe de pression, parti ou mouvement parce qu’il s’agit de personnes qui demeurent objectivement sur le même front du maintien de l’immobilisme et de l’ouverture au nationalisme, b) regrouper sur leur propre front tous ceux qui, même si ils sont encore incertains et divisés entre le groupe de pression, le parti et le mouvement, sont cependant décidés soit à mettre en pratique une de ces politiques seulement sur une véritable base d’organisation européenne, soit à accepter loyalement entre ces trois formes d’action (ces trois moyens) celle qui s’avèrera la plus valide, conquérant, dans un congrès futur bien préparé, la majorité.
Il s’agit donc de proposer au Congrès comme ligne politique du M.F.E. le double engagement d’ouvrir dans toutes les sections le débat théorique sur la forme d’action plus appropriée, et d’entreprendre une action spécifique, à choisir ensemble, pour atteindre la dimension européenne. C’est uniquement avec ce double engagement que les obstacles que nous trouvons en face de nous pourront être abattus. C’est uniquement en nous arrêtant sur cette position, — aujourd’hui la minorité, demain la majorité après la faillite inévitable de celle qui sortira du Congrès de Lyon — que nous pourrons sauver le M.F.E., et en faire une chose sérieuse, et l’utiliser encore dans la lutte pour le fédéralisme et l’Europe ».

 

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