IV année, 1962, Numéro 3, Page 257

 

 

LA POLITIQUE DE LA MINORITE DU M.F.E.*
 
 
La situation de l’Europe et la responsabilité des fédéralistes
Le problème de l’unité européenne se trouve désormais à un stade très avancé. Pour s’en rendre compte, il suffit de constater que, dans l’Europe des Six, les facteurs les plus importants de le vie sociale exercent déjà une influence unitaire. La majorité de la population est orientée vers l’unité, d’une façon très prononcée lorsque les faits cruciaux de la politique mondiale et du progrès scientifique mettent à nu la faiblesse de l’Europe divisée. Les grandes concentrations industrielles ont dépassé les frontières des Etats depuis longtemps et agissent sur un plan supranational. Comme conséquence, les organisations syndicales aussi sentent le besoin de l’unité européenne. Et l’agriculture elle-même, qui représente une force sociale plus traditionaliste et plus lente, est maintenant tournée vers le cadre européen. Il faut en outre se rendre compte que l’Europe des Six vit depuis longtemps en régime confédéral, un régime institué en 1951 par la C.E.C.A. pour le secteur du charbon et de l’acier, et étendu depuis par la C.E.A. et la C.E.E. à l’énergie atomique et à l’économie en général. En effet, même si la conscience du fait reste faible, l’optique des partis et de la presse étant demeurée nationale, l’Europe des soi-disant Communautés (« soi-disant », parce qu’aucun Européen n’est citoyen de ces Communautés) est pratiquement une véritable Confédération européenne (c’est-à-dire une association d’Etats dépourvue d’un pouvoir propre, comme le démontre le fait qu’il n’y a pas de lutte politique directe pour le pouvoir de les diriger), même si ses compétences sont limitées au secteur économique seulement. Cette limitation de compétences correspondait, du reste, à un manque de liberté de manœuvre des Etats dans les autres secteurs importants, et au fait que, dans les secteurs essentiels de la politique étrangère et de la défense, la coordination a été assurée, jusqu’à maintenant, de l’extérieur, par le protectorat américain sur l’Europe occidentale (l’an dernier, lorsque les Russes menacèrent Berlin, ce ne furent pas les confédérés européens qui mobilisèrent leurs forces, mais les Américains).
Dans ce cadre unitaire, avec sa vitalité économique due au passage des petites dimensions des marchés nationaux — fermés lorsqu’ils étaient rivaux — à la grande dimension du marché européen, l’Europe des Six a repris une partie de sa force, alors que l’Amérique du Nord en a perdu, à cause de l’impossibilité où elle se trouvait de tenir avec efficacité son immense front politique, militaire et économique. Cette situation a mis en branle la Grande-Bretagne qui, ne pouvant plus espérer contrôler de l’extérieur la Confédération économique européenne, a décidé de demander son adhésion afin d’essayer de l’influencer de l’intérieur. Si ses objectifs avaient été purement économiques, elle aurait demandé uniquement l’association. Mais la Grande-Bretagne poursuit de toute évidence des buts politiques — ouvertement non fédéralistes — et elle y est poussée par les USA devant désormais composer avec le Marché commun, et voulant en outre, avec l’aide de l’influence anglaise, contrebalancer le prétendu « axe franco-allemand », qui constitue un obstacle à leur leadership atlantique. Mais cette situation a également fait bouger les Européens du continent. On comprend parfaitement qu’ait percé — par opposition à cette politique anglo-américaine, — la tendance à étendre la Confédération des Six aux secteurs de la politique étrangère et de la défense, afin de réserver à l’initiative européenne les problèmes de la politique extérieure et de la défense de l’Europe occidentale. La faiblesse qui avait obligé les Européens à accepter le protectorat américain a été surmontée, ou est en train de l’être, et ils pourraient désormais exercer de plein droit, en hommes libres, leurs responsabilités. Et il est naturel que cette tendance soit personnalisée dans le fier général de Gaulle.
C’est ainsi que l’Europe des Six est arrivée au seuil de la Confédération politique, au-delà de laquelle on ne peut plus faire qu’un pas en avant, le pas résolutif de la fondation des Etats Unis d’Europe. Voilà une conséquence paradoxale de tout cela,  qui a rendu incompréhensible pour beaucoup la phase actuelle du processus d’unification de l’Europe : les « européistes » traditionnels sont restés sans une politique. Ils ne peuvent faire un pas en avant vers la fédération parce que l’on ne peut pas, à la fois, se battre pour le pouvoir de diriger la politique étrangère, militaire et économique de son propre Etat — comme ils le font — et céder ces mêmes pouvoirs à l’Europe. Et ne pouvant faire ce pas en avant, ils ne peuvent même pas opposer à la politique du général — qui compléterait la construction de la Confédération européenne — une autre politique. Ce qui explique le fait, autrement inexplicable, de leur opposition au général de Gaulle (qu’ils ne comprennent pas, parce qu’ils ne comprennent même pas que de toute façon le protectorat américain sur l’Europe s’est affaibli) sans lui opposer une politique européenne qui leur soit propre.
Mais tout ceci n’est qu’une faible répercussion — faible à cause du milieu où elle se manifeste : une classe politique incertaine, débile et en réalité impuissante — d’un grave paradoxe qui frappe en profondeur l’Europe d’aujourd’hui. L’Europe a besoin d’une véritable unité et elle est prête à la recevoir. Mais il n’existe encore aucune force politique capable d’obtenir la reconnaissance du pouvoir constituant du peuple européen, moyen indispensable pour la fondation des Etats-Unis d’Europe. La classe politique actuelle, entraînée par le général de Gaulle, peut au maximum porter l’Europe jusqu’à la confédération politique, mais la fragilité des confédérations, leur impossibilité de durer au-delà du temps, bref, de la convergence des intérêts des Etats membres, est une loi de l’histoire. Comme c’est un fait de l’histoire que le temps qui reste aux Européens pour se reprendre vraiment est court. Le système mondial des Etats se développe rapidement, et ses inévitables protagonistes sont déjà, et le seront toujours plus, jusqu’à l’avènement de la Fédération mondiale, les grands Etats continentaux.
Le grave paradoxe de l’Europe d’aujourd’hui est ,en substance — comme l’a dit le général de Gaulle lui-même et comme tous devraient avoir l’honnêteté de le reconnaître — que le « fédérateur » fait défaut. Et il est pénible de constater que là où devrait se trouver la responsabilité historique pour le constituer, la conscience même de cette tâche manque presque totalement. Il y aurait un fédérateur si les fédéralistes constituaient un front compact, sans brèches, sur l’unique position politique qui pourrait en même temps réaliser l’unité politique des fédéralistes et la force de choc décisive : le « non » aux Etats nationaux qui divisent l’Europe, et l’exigence de la reconnaissance du pouvoir constituant du peuple européen. L’opinion publique, favorable à l’Europe, reconnaîtrait dans le fédéralisme son avant-garde politique. Les partis, de moins en moins populaires parce que liés aux pouvoirs en déclin des Etats, ne pourraient pas résister à une offensive de ce genre. Et il serait facile de la déchaîner. Il suffirait d’avoir, dans un nombre suffisant de villes un groupe fédéraliste capable d’organiser ses concitoyens, autour de la revendication du pouvoir constituant du peuple européen. Cette politique, menée dans peu de villes, ne servirait à rien ; menée dans de nombreuses villes, elle déchaînerait une force immense, parce qu’elle mobiliserait l’opinion publique en lui donnant la conscience, la dignité et la force de « peuple européen ».
C’est donc l’écart entre le petit nombre de villes dans lesquelles des groupes fédéralistes de ce genre existent déjà, et le grand nombre qui serait nécessaire, qui doit être comblé afin de constituer le « fédérateur ». Mais la majeure partie des dirigeants fédéralistes ne s’occupe pas de ce problème. Ils perdent leur temps à tenter de convaincre les dirigeants des partis de faire leur la revendication de la constituante, ou à découvrir des objectifs intermédiaires inexistants entre la confédération et la fédération. Il est certain que cet écart ne sera pas comblé si le gros des fédéralistes suit ces dirigeants. Et il est également certain qu’aucune autre organisation, en dehors du fédéralisme, ne constituera le « fédérateur » dans le laps de temps qui sépare cette occasion perdue de la prochaine. Mais il ne faut rien laisser sans l’avoir tenté ; il faut tendre tous nos efforts afin d’être, la prochaine fois, finalement à la hauteur de nos responsabilités de fédéralistes et d’Européens. C’est pourquoi nous proposons au M.F.E., et à toutes les organisations fédéralistes, une politique pour constituer, dans un délai raisonnable, le « fédérateur », et nous nous battrons de toutes nos forces pour l’obtenir.
 
Autonomie fédéraliste
La grande vague de la révolution technologique et industrielle est en train d’aboutir à l’unification de la civilisation au niveau mondial, ayant provoqué et provoquant une augmentation toujours plus grande de l’interdépendance en extension de l’action humaine dans le domaine économique, social, scientifique et culturel. Il est vrai qu’un grand nombre d’hommes, dans les zones sous-développées du monde, vit encore la première phase du processus, celle qui, avec la croissance en profondeur de l’interdépendance de l’action humaine, tend à résoudre et à éliminer les conflits entre les diverses classes sociales dans chaque Etat. Mais déjà se pose aux zones les plus développées, et se profile pour toutes les autres, la phase de la croissance en extension de l’interdépendance de l’action humaine, à laquelle correspond, à la place de l’unification sociale au sein des Etats en particulier, l’unification sociale et politique des grands espaces continentaux d’abord, puis de l’humanité tout entière. Alors qu’ils touchent au but de l’élimination des conflits sociaux entre classes et rangs, les hommes — et spécialement ceux des régions les plus développées économiquement et socialement — ont ainsi devant eux, dans la réalité et dans leur conscience, cet autre but grandiose qu’est l’élimination des conflits armés entre les Etats.
Mais en contrepartie de la tendance à l’unification mondiale de la civilisation, existe encore aujourd’hui la division politique de l’humanité découlant du principe de la souveraineté absolue des Etats. Cela signifie que nous vivons encore dans un régime d’anarchie internationale, dans lequel les Etats se trouvent opposés les uns aux autres, toujours prêts à résoudre par la force les controverses internationales. En particulier, l’actuel régime d’anarchie internationale se fonde sur un équilibre bipolaire de pouvoir entre deux Etats géants, les U.S.A. et l’U.R.S.S., opposés l’un à l’autre partout dans le monde. Il s’agit d’un équilibre de pouvoir fortement tendu, constamment caractérisé par des déplacements alternatifs de pouvoir et par des guerres locales, et dans lequel chacune des deux puissances mondiales doit faire front à un nombre infini de responsabilités militaires, politiques et économiques dans chaque partie de l’échiquier politique mondial. Le danger de ce belliqueux équilibre bipolaire devient toujours plus grand au fur et à mesure que la bipolarisation s’atténue, en raison de l’impossibilité des deux puissances mondiales de soutenir longtemps l’immense poids de leurs responsabilités, sans que se forme une alternative efficace. Dans cette situation, la majeure partie des hommes se trouve aujourd’hui groupée dans les rangs de l’un ou de l’autre bloc. Le réflexe idéologique de cet état de fait se manifeste dans l’opposition des deux principes politiques, le communisme et la démocratie occidentale, qui enchaînent et subjuguent la conscience et la loyauté des hommes. Avec les hommes, même la plus grande partie des ressources productives et des nouveaux et grandioses procédés techniques est aujourd’hui en fonction du conflit de pouvoir militaire et idéologique qui domine le monde. Ainsi les hommes ne peuvent pas prendre pleine conscience du processus d’unification de la civilisation mondiale, qui se vérifie par delà l’opposition idéologique — par conséquent en grande partie fausse — entre communisme et démocratie, et qui les orienterait vers une paix mondiale stable. Et les grandes ressources économiques et techniques des zones les plus riches du monde, emprisonnées elles aussi par l’opposition bipolaire de pouvoir, ne peuvent pas être mises généreusement à la disposition des zones sous-développées, dans toute la mesure où cela serait possible.
Dans ce cadre, l’Europe est le champ qui contribue le plus à provoquer tension et désordre sur le plan international. Il s’agit, en effet, de la zone de beaucoup la plus puissante, économiquement et socialement, de toutes celles qui ne sont pas intégrées institutionnellement dans l’un des deux Etats géants, mais qui est toutefois maintenue dans l’impuissance et l’irresponsabilité par sa division politique en Etats nationaux et souverains. La conjonction de sa puissance économique et sociale — qui n’a rien ou très peu à envier à celle des U.S.A. et de l’U.R.S.S. — et de son impuissance politique font de l’Europe le champ déterminant dans l’équilibre bipolaire de pouvoir, et par conséquent celle qui provoque en majeure partie la tension internationale. Evidente donc la grande œuvre que les Européens peuvent réaliser dans cette situation, en accomplissant l’unification fédérale de l’Europe. La fédération européenne transformerait la zone la plus irresponsable et qui crée le plus de désordres en zone d’ordre et de responsabilité ; elle rendrait stable et renforcerait grandement la puissance économique et sociale de l’Europe, en donnant le cadre politico-institutionnel à l’unité de fait européenne qui existe aujourd’hui dans le domaine économique ; elle déchargerait forcément les U.S.A. et l’U.R.S.S. d’une grande partie de leurs immenses responsabilités militaires, politiques et économiques. De cette façon, elle libérerait grandement les énergies morales des hommes et les ressources productives et technologiques des chaînes de l’opposition idéologique entre démocratie et communisme, en rendant ces énergies disponibles pour aider les pays sous-développés et instaurer une paix mondiale stable ; elle donnerait, enfin, un grand exemple de fédération continentale aux pays sous-développés et ex-colonisés, qui semblent s’acheminer vers le nationalisme. Bref, elle ouvrirait à l’humanité une nouvelle phase historique dans laquelle la grande alternative politique — en accord avec le processus d’unification mondiale de la civilisation dû à la croissance en extension de l’interdépendance de l’action humaine — devient celle entre la fédération mondiale et le maintien de la souveraineté absolue des Etats. Mais pour atteindre ce grand but — pour ouvrir l’ère mondiale de l’alternative fédéralisme-nationalisme — l’Europe doit savoir d’abord imposer cette alternative chez elle, contre les alternatives traditionnelles appartenant à une phase historique désormais dépassée.
En réalité, en Europe les tendances à l’unité sont très fortes, spécialement sous l’angle économique et social. Après la seconde guerre mondiale les Etats nationaux européens — dont le système politique, peu de temps auparavant encore, dominait le monde — se trouvèrent faibles et petits en face des deux puissances géantes et succombèrent à la bipolarisation mondiale du pouvoir. Les pays de l’Europe occidentale, insérés dans la sphère d’influence américaine et protégés par les armes et la politique extérieure de l’Amérique, perdirent en fait leur souveraineté. Sur la base d’une telle éclipse de, fait des souverainetés nationales, l’économie européenne put peu à peu rompre, dans certaines limites, les barrières nationales et arriver à la libéralisation européenne des échanges. Les Communautés européennes, improprement appelées ainsi, de la C.E.C.A. à la C.E.E., formèrent la superstructure juridique et technique de cette libéralisation. On en est ainsi arrivé, dans l’Europe des Six, à une vraie confédération de fait dans le domaine économique. Cette situation a permis à l’Europe des Six d’augmenter grandement sa puissance économique ; et cela juste au moment où les U.S.A. manifestaient les premiers symptômes — de plus en plus prononcés par la suite — de l’impossibilité de faire front à toutes leurs responsabilités militaires, politiques et économiques dans le monde. La plus grande puissance économique et sociale des Six et l’impossibilité des Américains de continuer à maintenir leurs engagements mondiaux, pousse toujours plus l’Europe occidentale à élargir l’unité confédérale du seul domaine économique au domaine politique (de la défense et de la politique extérieure). Cette tendance est aujourd’hui mise en avant surtout par le général de Gaulle, mais elle ne peut aller au-delà de la confédération, c’est-à-dire de la convergence des politiques extérieures des Etats — convergence qui dure tant que dure la convergence temporaire et fragile des intérêts des Etats eux-mêmes. D’autre part, ceux qui combattent de Gaulle en se réclamant des Communautés n’offrent pas et ne peuvent pas offrir une alternative réelle. Ils prennent ces Communautés — ces superstructures juridiques et techniques de l’unité confédérale économique de fait — pour un moment créateur et autonome de l’unification européenne ; et, sur la base de cette fausse conception, ils craignent paradoxalement le fait qu’une partie au moins de la défense et de la politique extérieure de l’Europe passe de la lointaine Amérique du Nord à la proche Europe confédérale. En réalité, l’Europe des Communautés signifie aujourd’hui la confédération limitée au secteur économique, avec la couverture du protectorat américain, l’Europe des Etats la possible confédération politique. Et ces deux institutions que l’histoire a produites et met aujourd’hui spontanément en face des Européens, les Etats et les Communautés (qui, en vérité, politiquement, sont une seule institution, car les Communautés ne sont que des organes des divers Etats, dépendant de ceux-ci), sont incapables de conduire à la réelle unité politique : la fédération.
Du reste, cette incapacité n’est pas difficile à comprendre. La fédération européenne signifierait une très forte diminution du pouvoir des Etats qui en deviendraient les membres : la défense, la politique extérieure, les critères fondamentaux de la politique économique seraient assignés au pouvoir fédéral et les Etats membres (les actuels Etats nationaux) verraient diminuée d’une manière très forte leur souveraineté — bien que celle-ci, en grande partie, ne puisse aujourd’hui être que nominale. On ne peut demander aux gouvernements nationaux, aux classes politiques nationales, de renoncer à une partie substantielle de leur pouvoir ; on ne peut demander aux partis nationaux, qui sont tels en tant qu’ils luttent pour les pouvoirs nationaux, de réduire substantiellement ces pouvoirs. Les gouvernements nationaux, et les formations engagées dans les luttes politiques nationales, sont structuralement incapables d’abattre les souverainetés nationales. Au contraire, par leur seule existence, ils sont le soutien réel des souverainetés nationales ; ils sont les piliers qui soutiennent la force d’inertie des pouvoirs nationaux souverains. C’est la raison pour laquelle la fondation de la fédération européenne ne peut être le résultat d’une politique graduelle des Etats : elle est le résultat d’un bond révolutionnaire qui impose aux Etats l’abandon d’une grande partie de leur souveraineté.
Les Fédéralistes doivent savoir constituer la force capable de produire ce bond révolutionnaire. C’est pourquoi leur ligne d’action consiste à créer une grande force autonome, qui puisse en premier lieu imposer l’alternative entre fédération européenne et maintien de la souveraineté absolue des Etats nationaux comme l’alternative fondamentale en Europe, et qui puisse enfin gagner la bataille finale de la conquête de la constitution fédérale. La seule voie que les fédéralistes peuvent suivre est celle de l’opposition permanente de communauté. Les fédéralistes doivent être autonomes. Chaque fois qu’ils se limitent à agir en conseillers des politiques extérieures nationales, chaque fois qu’ils se limitent à agir en groupe de pression sur les gouvernements nationaux, ou même quand ils entendent former un parti politique qui participe aux élections nationales, ils s’insèrent dans le cadre de la politique nationale, et donc la servent. Au lieu de lutter contre la souveraineté absolue des Etats, ils donnent une couverture idéologique européenne au maintien de cette souveraineté. En effet, tant que les Européens pourront penser que les Etats sont en mesure de faire l’unité politique de l’Europe — même par la faute des fédéralistes qui agissent en conseillers, ou qui forment un groupe de pression ou un parti national, et qui prouvent ainsi leur confiance dans les gouvernements nationaux — ils ne pourront être en état de soutenir une grande force autonome fédéraliste. Les fédéralistes doivent maintenir constamment et indomptablement l’opposition de communauté aux Etats. Ils doivent mener une opposition permanente non seulement aux gouvernements des Etats nationaux, car alors cela voudrait dire qu’ils pourraient soutenir un autre gouvernement ; non seulement au régime des Etats nationaux, car alors cela signifierait qu’ils pourraient soutenir un autre régime ; mais aux Etats nationaux eux-mêmes en tant que communautés politiques primaires.
Bien sûr cette position d’autonomie et d’opposition permanente de communauté est la plus difficile à maintenir. Elle ne concède rien à ceux qui ont besoin de demeurer près des pouvoirs existants (presque d’en sentir la tiédeur) pour donner un sens à leur propre action politique ; elle exige une très forte et continuelle concentration de la pensée et de la volonté. Elle n’offre pas de possibilité de succès immédiat ou même à brève échéance ; elle ne porte pas à une force vraiment consistante, et donc à des résultats importants dans la perspective du but final de la fondation fédérale, ni en une semaine, ni en un mois, ni en un an, ni en quelques années. Il s’agit d’une perspective à longue échéance, qui se fera d’autant plus visible et effective que les fédéralistes sauront accroître leur force. Car, pour former ce que de Gaulle a appelé le « Fédérateur », les fédéralistes doivent savoir construire une forte, puissante et unitaire avant-garde du peuple européen. De cette manière seule les Européens qui sont favorables à l’unification politique de l’Europe par intérêt et par conviction, mais qui sont déviés par le faux « européisme » des Etats et des européistes opportunistes, pourront trouver la voie pour mener la lutte contre la souveraineté absolue des Etats et pour la fondation fédérale. Il s’agit de construire avec ténacité, mois après mois, année après année, cette force unitaire et autonome (l’avant-garde du peuple européen) sans jamais tomber dans les flatteries illusoires des pouvoirs existants, qui portent à la suggestion et au groupe de pression, sans tomber, donc, dans l’opportunisme national.
 
L’action-cadre pour le fédéralisme européen
Notes introductives. — Ce projet a été rédigé en équipe par un groupe d’amis du courant dit d’« autonomie fédéraliste » comme suite aux conclusions de la réunion internationale de Bâle du 29 avril. Nous voulons donner à ce texte le maximum de diffusion possible de sorte que la plus grande partie des fédéralistes et des sympathisants soit mise au courant de nos propositions, puisse les discuter et éventuellement se rendre disponible au moment où le projet sera définitif et où l’action proposée pourra démarrer. Une seconde réunion internationale, pour l’examen en équipe de ce texte, est prévue pour fin septembre à Bâle.
Préliminaires. — La première tâche des fédéralistes, dans la situation actuelle de l’Europe et des organisations fédéralistes, est de donner naissance à une force politique autonome, une force politique qui impose l’alternative entre la fédération et les Etats nationaux comme centre de la lutte politique en Europe.
Cette force politique peut être formée, puisque il en existe les bases effectives dans la situation de l’Europe : l’éclipse des souverainetés nationales, l’unité confédérale de fait de l’Europe et leur reflet dans la conscience des Européens.
En conséquence, il existe un large secteur d’« européisme » organisé, c’est à dire d’hommes qui se consacrent déjà à l’unité de l’Europe, mais qui sont pour l’instant divisés en maintes et faibles organisations européennes se proposant simplement des buts de suggestion et de pression. Il existe en plus un secteur, encore plus large, d’« européisme » organisable, c’est-à-dire d’hommes virtuellement disponibles pour la lutte pour l’Europe, mais qui n’entrent même pas dans les organisations européennes parce qu’ils en constatent la profonde faiblesse, ou qu’ils n’ont pas encore compris toute la signification éthico-politique de la lutte pour l’Europe. Il s’agit d’organiser, d’unir tous ces hommes déjà engagés ou virtuellement disponibles pour la lutte pour l’Europe sous le signe d’une opposition de régime et de communauté courageuse et de plus en plus puissante.
Au furet à mesure que se développera ce processus d’unification de l’« européisme » organisé et organisable, et par conséquent qu’augmentera la force des fédéralistes, il se créera une vraie et puissante avant-garde du peuple européen. L’« européisme » diffus, constitué par la grande majorité des Européens qui, par intérêt et par conviction, sont favorables à l’Europe, mais nécessitant d’un guide qui les rende conscients de la portée politique de l’unification de l’Europe, trouvera ainsi ce guide dans la force toujours plus grande des fédéralistes. On pourra alors mener une lutte effective contre les Etats nationaux et, à l’occasion d’une crise de pouvoir, imposer la constitution de la Fédération européenne.
Pour former une telle force politique autonome, il faut entreprendre et développer une action-cadre. La situation de celui qui veut lutter pour la Fédération européenne, est, en effet, exceptionnelle et très difficile. Il ne s’agit pas simplement de créer une nouvelle force politique qui entre dans la lutte pour un pouvoir existant et donc dans un cadre déjà établi de lutte politique, comme c’est le cas pour les nouveaux partis au sein d’un Etat. Pour les fédéralistes il s’agit en plus de créer un nouveau cadre de lutte politique, un cadre européen fondé sur l’alternative Fédération-Etats nationaux. C’est pourquoi l’action des fédéralistes doit être une action qui — tout en développant leur force unitaire et leur crédit dans l’opinion publique européenne — fasse de l’alternative entre la Fédération et les Etats nationaux le cadre le plus important de la lutte politique en Europe.
La nature extrêmement difficile de l’action fédéraliste, qui se manifeste surtout au début (quand il s’agit de fonder une force dans un cadre de lutte politique qui n’existe pas encore, et donc sans la possibilité d’obtenir rapidement de grands résultats), demande une grande concentration de la volonté et de la moralité. Pour cette raison, très importante est la diffusion de la culture politique fédéraliste, qui mette en évidence l’inconsistance des idéologies politiques traditionnelles et qui indique clairement dans le fédéralisme la vraie solution pour atteindre les valeurs éthico-politiques que la nouvelle situation mondiale et européenne fait sourdre dans la conscience des hommes. La force de la culture pourra recruter ces énergies morales qui n’ont pas besoin du succès immédiat ou du pouvoir déjà existant pour se consacrer à une action politique. C’est pourquoi, l’action-cadre que nous proposons doit être intégrée dans un grand effort de diffusion de la culture politique fédéraliste.
Si l’action que nous avons projetée peut effectivement, une fois réalisée, unifier les énergies virtuelles « européennes », elle aura été l’action exacte : les fédéralistes disposeront vraiment d’une force politique européenne réelle, et donc d’autonomie effective, et pourront — avec les instruments qui seront dictés par les circonstances — conquérir le succès final.
L’action-cadre : ses caractéristiques fondamentales. — Le type d’action le plus simple qui permette à certains hommes (les fédéralistes) de découvrir d’autres hommes, possédant des caractéristiques déterminées, et de les compter (l’« européisme » organisable) est celui qui consiste à recueillir des adhésions sous un document qui identifie clairement et sans équivoque la position à laquelle on adhère.
Nous proposons donc, pour l’élargissement de la base européenne du fédéralisme organisé, une action pour recueillir des signatures, pour recenser le peuple européen, c’est à dire pour atteindre la majorité favorable aux Etats-Unis d’Europe. La campagne pour les signatures, pour laquelle on peut prévoir une durée de dix ans, devra démarrer avec le maximum des énergies disponibles dans toute l’Europe, sans jamais s’arrêter ; croissant continuellement et ayant effectivement pour but d’atteindre une majorité pour la Fédération.
La campagne de signatures devra donc se dérouler dans les villes où existent des groupes fédéralistes déjà consistants ayant un passé de lutte derrière eux, mais aussi dans les villes où existent des groupes faibles ou des individus isolés.
Là où les groupes ont une tradition, une certaine disponibilité d’argent, des cadres politiquement efficients, etc., la campagne de signatures devra débuter par des manifestations publiques : une invitation publiquement adressée à toute la ville pour qu’elle adhère, avec stands aux coins des rues et des places, haut-parleurs, distribution de tracts, etc. (Une manifestation publique de ce genre — dans une ville moyenne de 100.000 habitants — ne pourra pas durer plus de deux ou trois jours. En outre, si elle engageait une centaine de militants fédéralistes et de sympathisants occasionnels — qui dans ces manifestations publiques ne manquent jamais — elle pourrait fournir au moins six ou sept mille signatures et environ 3200 N.F. de contribution de la part des citoyens signataires).
Dans les villes où les groupes sont faibles, parce que récemment constitués, avec des cadres encore inexperts et peu d’argent, l’action devra démarrer à un niveau pour ainsi dire semi-public. On recueillera les signatures non pas publiquement sur les places, mais dans des milieux où le groupe fédéraliste est connu.
Ces milieux pourront être ceux des étudiants, des maisons des Syndicats, des lieux de travail, etc. Cette première phase pourra être suivie par d’autres. A mesure que s’élargira la sphère d’influence, un nombre de personnes toujours plus grand se trouvera mis au courant de l’existence d’une alternative fédéraliste, et peu à peu on pourra effectuer dans ces villes une campagne de signatures en public, avec une vraie agitation sur la voie publique.
Dans les villes où le fédéralisme est représenté par un ou plusieurs individus isolés, ceux-ci devront commencer par recueillir les signatures de leurs amis et connaissances, en invitant les signataires à recueillir d’autres signatures, et en cherchant en même temps à encadrer, éventuellement en un vrai groupe de base organisé (la section), les amis dont ils ont obtenu la signature. Ayant ainsi réussi à constituer un groupe « faible », ils pourront passer au stade suivant.
La campagne de signatures, menée ainsi en grand style et avec un succès numérique évident depuis le début dans les villes « fortes », mais entreprise même dans les villes « faibles » et par des individus isolés, placera ces derniers sous le signe des forts, facilitera leur travail et les stimulera à préparer des situations les mettant à même de mener jusque dans leurs villes une campagne publique de signatures.
Comme conclusion à ce premier point, nous voudrions simplement attirer l’attention de tous sur une condition préalable que nous avons tous jugée indispensable : pour que l’action ait du succès elle doit partir de bases européennes réelles.
Les militants fédéralistes qui recueillent des signatures à Lyon doivent avoir la certitude et la conscience que d’autres fédéralistes opèrent en même temps à Milan comme à Paris, à Bruxelles comme à Munich, à Turin comme à Strasbourg.
Peu importe si au début dans certaines villes (même importantes) le départ n’est que de faible envergure, avec un petit nombre d’individus seulement pour recueillir des signatures parmi les collègues de bureau ou à l’Université. Dans très peu de villes seulement (dans celles qui pourront démarrer par des manifestations publiques), cette action sera l’expression d’une force réduite, mais déjà existante. Dans l’immense majorité des villes la campagne de signatures représente l’action pour constituer une force, pour compter les amis, pour en découvrir de nouveaux, avec lesquels constituer des groupes organisés.
Fiches pour l’adhésion - qualification. — Tout choix politique est un choix qui divise, et il devra donc y avoir une base sur laquelle effectuer ce choix. D’autre part, l’idée même qui est à la base de la « campagne de signatures » (campagne pour une majorité pour les Etats-Unis d’Europe) prévoit justement une majorité et une minorité (l’une favorable et l’autre contraire à l’unification) et donc une division.
Le document que le citoyen européen sera invité à signer devra donc contenir une phrase, clairement compréhensible, dans laquelle soit résumé le désir d’unifier l’Europe, et précisée la responsabilité de ceux qui la maintiennent divisée. En outre, le citoyen sera invité, en signant, à verser une somme (dont le montant sera fixé plus tard) correspondant aux frais, évalués approximativement, qui incombent à l’organisation pour sa signature.
Voici la base du texte :
— Vu que les Etats nationaux et les classes politiques qui les gouvernent maintiennent l’Europe divisée, et ne permettent pas aux citoyens européens de prendre conscience de l’unité européenne de fait à laquelle manque, pour être complète, la seule, mais fondamentale et indispensable unité politique :
Je déclare me considérer dès maintenant citoyen des Etats-Unis d’Europe.
Je signe donc ce document que l’on me soumet (ou bien : Je mets donc ma signature dans le volume « X » page « y » du Livre des Citoyens Européens).
Je paie la taxe de « X » francs (min. 0,50 N.F.) car j’ai conscience que cette action, pour pouvoir continuer, doit être soutenue par les citoyens européens eux-mêmes.
En ce qui concerne les modalités pour la collecte des signatures deux propositions ont été faites :
— Faire signer sur une fiche composée de quatre coupons, dont l’un est remis au citoyen, un second (signé) conservé dans les archives de la ville, un autre aux archives régionales, et un enfin aux archives centrales européennes.
— Faire signer sur un Livre des Citoyens Européens conçu dans cette intention, et qui serait donné à chaque ville en nombre suffisant pour classer tous les citoyens européens de la ville. Dans ce livre sont également prévus quatre coupons à répartir selon le procédé employé pour les fiches.
Organisation de la collecte des signatures. — Le plan de la campagne de signatures doit être préparé en vue du succès final. C’est à dire qu’il faut élaborer un plan qui ne nous mette pas en difficulté — au point de vue technique — le jour où nous disposerons de 80 à 90 millions de signatures.
Cela ne veut pas dire que dès le début on devra imprimer 80 à 90 millions de fiches ou 80 à 90 mille volumes (mille signatures par volume) du Livre des citoyens. Il faudra cependant mettre sur pied un plan qui prévoie mois par mois, année par année, l’impression de nouvelles fiches ou de nouveaux volumes et leur enregistrement successif aux archives de façon ordonnée et simple.
Pour ce qui est de l’enregistrement des signatures aux archives au niveau local on devra étudier des divisions, surtout dans les grandes villes, en unités territoriales n’excédant pas 50.000 habitants, de façon que la mise aux archives, soit extrêmement simple. Dans chaque ville, surtout dans un second temps, quand on pourra recueillir les signatures en faisant du porte à porte (c’est-à-dire par un dialogue direct entre fédéralistes et citoyens), chaque unité territoriale deviendra dans une certaine mesure autonome, quoique restant dans le cadre de l’action fédéraliste de la ville, et pourra s’adonner parallèlement à l’action initiale, conduite jusqu’à saturation de la zone, à des actions d’agitation publique, de débat culturel, etc.
Dans les chefs-lieux des régions on devra également constituer des archives régionales, surtout pour ne pas perdre le cadre dans la région, coordonner les initiatives de la ville et intervenir particulièrement quand, dans une ville, pour une cause accidentelle (comme par exemple le transfert d’un militant particulièrement actif), un bon départ qui a permis de recueillir quelques centaines ou milliers de signatures se bloque et risque d’annuler tout le travail précédemment accompli.
Pour le financement nous comptons :
a) pour le début : sur l’autofinancement des militants fédéralistes qui lancent l’action et la paient ;
b) pour la phase suivante : sur les fonds recueillis par les premiers citoyens signataires qui sont automatiquement engagés à garantir la poursuite de l’action ;
c) pour la phase finale : outre les fonds provenant de a) et b), également sur des appuis extérieurs qui ne manqueront pas et seront certainement consistants quand il apparaîtra que nous avons choisi la bonne voie et que les fédéralistes ont assez de volonté et de force morale pour la suivre jusqu’au bout.
Symbolisation. — Quelques amis ont demandé que, vu le nouveau cadre historico-politique dans lequel s’insère cette action (un cadre où le vieil « européisme », de caractère presque exclusivement philo-atlantique et antisoviétique, est remplacé par le fédéralisme considéré comme une réponse au défi de l’histoire pour une victoire réelle et définitive de la paix dans le monde), soit changée même la symbolisation traditionnelle du fédéralisme européen.
En particulier, sur la fiche, au lieu d’imprimer le vieux symbole « E », on a suggéré d’inventer quelque nouveau symbole qui rappelle justement à la mémoire des citoyens la nouvelle conception du fédéralisme qui s’adresse instrumentalement à l’Europe, mais qui se propose comme fin le fédéralisme de l’humanité entière.
Quoi qu’il en soit, le problème du fédéralisme se posant à nous avec un caractère immédiat et dramatique en Europe, et le vieux symbole « E » représentant un ensemble sans aucun doute positif de luttes et de traditions, nous avons pensé le conserver, laissant aux développements ultérieurs de l’action et de la discussion le soin de faire naître les nouveaux symboles qu’il s’avèrera nécessaire d’adopter.
Renouvellement de l’action. — La campagne de signatures avec manifestations publiques, ne pouvant durer plus de deux ou trois jours risque, surtout dans les villes « fortes » (celles où, dès le début, les signatures sont recueilles en public) de saturer presque immédiatement la disponibilité « d’européisme ». Cela empêcherait de revenir une seconde fois sur la place publique dans les villes « fortes », car il n’est pas possible de faire signer deux fois le même document.
Ce serait grave car cela ôterait aux fédéralistes un instrument très valable de pression : l’agitation publique.
Nous avons donc pensé revenir sur la place publique périodiquement dans les villes initialement fortes et aussi dans les autres (puisqu’il est nécessaire, afin que l’action n’échoue pas dès le début, que même les villes faibles au début, deviennent fortes) en demandant aux citoyens qui ont déjà signé leur engagement de caractère général pour les Etats-Unis d’Europe, une prise de position sur un problème spécifique qui s’impose par sa gravité à l’attention de l’opinion publique tout entière, et qui démontre d’une manière flagrante l’incapacité des Etats nationaux à tenir leurs positions. Nous demanderons aux citoyens qui ont déjà signé (sans refuser l’adhésion même de ceux qui n’avaient jamais signé) :
« Vous qui avez adhéré à l’idée des Etats-Unis d’Europe, vous êtes invités à l’occasion de tel fait à protester contre l’incapacité des Etats nationaux et des hommes qui les gouvernent à résoudre ce très grave problème ».
Rapports entre action et diffusion de la culture politique fédéraliste. — Nous nous proposons, par cette action, de former une grande force politique, mais nous devons partir d’un niveau de pouvoir très faible ; par conséquent nos premiers pas, tant que nous n’aurons pas atteint un premier degré de pouvoir qui puisse être visible, seront pénibles et très difficiles. Mais si nous ne pouvons pas encore lutter dans un sens pleinement politique, c’est-à-dire pour obtenir immédiatement la fédération, nous pourrons cependant lutter pleinement sous l’angle de la culture, en diffusant de toutes nos forces notre culture politique. Ainsi, nous pourrons démasquer toutes les vieilles alternatives telles que démocratie-communisme, socialisme-libéralisme, etc. — qui enchaînent les Européens sur le mauvais chemin des Etats nationaux. De la sorte nous pourrons faire nôtres toutes ces énergies morales qui n’ont pas besoin du succès immédiat pour se consacrer à une politique.
C’est pourquoi les centres qui mènent la campagne de signatures devront être — ou devenir — en même temps des cercles de culture et d’agitation publique.
Cercle de culture pour démystifier au niveau culturel les idéologies qui justifient l’existence des Etats nationaux, des partis, des vieilles divisions dépassées par l’histoire ; pour contester aux nationalistes, aux socialistes, aux libéraux, à tous les groupements politiques ou culturels qui vivent grâce à la division de l’Europe en Etats nationaux, le droit de se présenter à l’opinion publique comme les dépositaires des idées qui doivent faire avancer le monde, en le renouvelant et en l’améliorant.
Cercle d’agitation publique pour soumettre continuellement au test de l’opinion publique nos jugements, nos prises de position, en illustrant nos thèses par des débats, des conférences publiques et par tous les autres moyens de la propagande politique ; pour établir et mener la protestation et la lutte contre la souveraineté absolue des Etats nationaux.
Pour la diffusion de notre culture politique, outre la revue « Le Fédéraliste » et les « Informations du Fédéraliste », on va préparer peu à peu, et suivant les disponibilités financières, un nombre important (une cinquantaine) d’opuscules de culture politique, de 8 à 10 pages chacun, en français, en allemand et en italien. Une première partie est destinée à la critique des vieilles idéologies traditionnelles — le nationalisme en premier lieu, mais aussi le socialisme, la démocratie, le libéralisme — qui ne permettent pas aux Européens de regarder en face les réalités actuelles. Une seconde partie est destinée à illustrer la crise des Etats, des partis, des syndicats, de la moralité politique et publique dans les Etats nationaux ; à expliquer le profond processus de dépolitisation en cours aujourd’hui dans les Etats européens. Une autre partie est destinée à montrer la situation mondiale de pouvoir et la situation de pouvoir européenne, à indiquer les grandes tâches que l’homme doit affronter aujourd’hui, et la façon dont les Européens peuvent contribuer — peut-être de façon décisive — à y répondre. Une dernière partie est destinée à fournir le cadre stratégique général — politique et de la technique de l’organisation — de la lutte des fédéralistes pour les Etats-Unis d’Europe, en montrant la nécessité de l’autonomie et de l’opposition permanente de communauté pour former le « fédérateur » de l’Europe.
Qui mènera l’action ? — Jusqu’à présent nous avons parlé de fédéralistes sans préciser, parmi les nombreuses organisations qui existent en Europe, leurs organisations respectives.
Celui qui lit ces lignes sait de toute façon que nous appartenons au Mouvement Fédéraliste Européen, l’organisation dans laquelle nous avons accompli et accomplissons nos choix et menons notre combat. Au M.F.E. donc — qui est en train de chercher à travers le débat à découvrir ce qu’il est et ce qu’il doit faire — nous proposons cette action comme réponse des « autonomistes » au problème du « quoi faire ? ».
Mais nous pensons que la proposition s’adresse aussi aux autres organisations européennes et fédéralistes, à tous leurs groupes de base et à tous leurs militants, et aussi à tous les individus isolés qui — bien que non encadrés dans des organisations fédéralistes — considèrent la lutte pour la fédération européenne comme étant digne d’un engagement plus que verbal.
Pour commencer, après la discussion à la réunion des autonomistes prévue pour fin septembre à Bâle, ce projet sera donc présenté au Comité Central du M.F.E. ;mais dès maintenant tous les amis qui, à la lecture de ces pages, ont trouvé les propositions qu’elles contiennent dignes d’attention, sont invités à se mettre en contact avec nous et à solliciter une invitation pour la réunion de Bâle.


* Il s’agit d’un document publié en juillet 1962 par lequel Autonomie Fédéraliste, le courant minoritaire du M.F.E. a pris position après le Congrès de Lyon.

 

 

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