XXVI année, 1984, Numéro 1, Page 42

 

  

RÉUNIFICATION ALLEMANDE ET UNIFICATION EUROPÉENNE 
 
 
L’option neutraliste a récemment ressurgi avec force dans le débat ininterrompu qui se déroule en République fédérale d’Allemagne sur la question de la réunification nationale, cela n’a pas manqué de susciter des inquiétudes chez les partenaires européens ou occidentaux de Bonn et en particulier, comme d’ordinaire, en France. La thèse selon laquelle la sortie des deux États allemands de leur bloc respectif contribuerait de manière décisive à une détente durable et ouvrirait dans le même temps la voie au dépassement de la division nationale a en effet reçu des soutiens d’importance et de qualité au sein même du mouvement allemand pour la paix. Il suffit, par exemple, de rappeler « l’appel de Krefeld », lettre ouverte adressée à Brejnev à l’occasion de sa visite à Bonn, en novembre 1981, par le dissident connu d’Allemagne de l’Est Haveman et par de nombreux intellectuels d’Allemagne occidentale, parmi lesquels Böll, ainsi que par quelques députés S.P.D., des syndicalistes et des écologistes.[1] Le livre Die deutsche Einheit kommt bestimmt auquel la presse étrangère a donné une certaine importance est en outre une expression majeure de cette orientation appelée « nouveau patriotisme allemand ». Publié en avril 1982 par Lubbe à Bergisch Gladbach, il comprend des écrits de Volfgang Venhor (maître d’œuvre de l’ouvrage) et d’autres auteurs appartenant aux différents secteurs de l’éventail politique allemand, allant du chrétien-démocrate Harold Rüddenklau à Peter Brandt, fils de l’actuel président de la S.P.D. et situé nettement à la gauche de ce parti.
Le fil du raisonnement commun aux auteurs de ce livre, en dépit de leurs positions divergentes, est efficacement résumé par l’affirmation de Volfgang Venhor selon qui ce n’est pas l’unification européenne qui crée les prémices de l’unification allemande mais au contraire l’unification allemande qui est la condition imprescriptible de l’unité de l’Europe. Cette thèse se fonde sur la conviction que l’option qui fut celle d’Adenauer, et que la S.P.D. finit par faire sienne dans les années 1950 à 1960, en faveur de l’intégration atlantique et de celle de l’Europe occidentale, a contribué de façon décisive au durcissement du système des blocs opposés en Europe et a par là-même œuvré dans le sens diamétralement opposé à l’objectif de la réunification nationale et aux exigences de la détente et de la paix. Par ailleurs, une transformation radicale de la politique étrangère de l’Allemagne occidentale est devenue toujours plus indispensable dans la phase actuelle où le système des blocs exacerbe la course aux armements qui conduira inévitablement, si elle ne cesse, à un conflit nucléaire ayant pour champ de manœuvre principal l’Europe et en particulier l’Allemagne. En d’autres termes, pour faire de l’Allemagne une zone réelle de détente amorçant un renversement de tendance dans la crise internationale actuelle et déclenchant en même temps et concrètement le processus de réunification, il faut s’engager à fond en faveur de l’objectif transitoire d’une confédération entre les deux Allemagnes, qui (selon Venhor, bien qu’il ne donne pas d’éclaircissements sur le comment) serait compatible avec leur maintien respectif dans l’O.T.A.N et la C.E.E. d’une part, le Pacte de Varsovie et le Comecon d’autre part, et ne poserait donc pas dans l’immédiat de problèmes trop complexes. De là partirait un mouvement en direction d’un dépassement progressif des blocs et donc de l’unité de l’Europe tout entière, toutefois clairement entendue comme coopération entre des États qui demeureraient souverains et parmi lesquels une Allemagne pleinement réunifiée aurait sa place.
Face à l’apparition de positions aussi déviantes, il faut se féliciter de la publication, en avril de la même année et sous les auspices de l’Europa-Union Verlag de Bonn, du livre de Eberhard Schulz (vice-directeur du Forschungsinstitut der Deutschen Gesellschaft für Auswartige Politik), Die deutsche Nation in Europa. Cet ouvrage constitue un instrument d’une valeur exceptionnelle pour ramener de la clarté dans le débat sur la question allemande (mais la presse étrangère n’en a pas encore parlé : comme toujours, les discours irrationnels, du moins au départ, tiennent plus de place que les discours rationnels). Ce livre est important, non seulement parce qu’il démontre avec une extrême vigueur l’inconsistance des thèses du « nouveau patriotisme allemand » mais encore parce qu’il met pareillement en évidence les limites de la ligne officielle des forces politiques principales de Bonn, donc du gouvernement, sur le thème de la réunification nationale, limites qui ont leur part de responsabilité quant à la réapparition périodique de positions irrationnelles et dangereuses sur cette question cruciale de la politique allemande.
Dans sa critique de l’option neutraliste, l’auteur s’arrête en particulier à faire prendre conscience que l’U.R.S.S. ne pourra jamais renoncer – à moins d’y être contrainte par une modification radicale de l’équilibre du pouvoir – au contrôle sur un État d’importance aussi vitale que la R.D.A. pour la préservation de ses positions impérialistes en Europe et dans le monde, il précise qu’elle ne pourrait même pas, à la limite, voir d’un bon œil une Allemagne unifiée communiste, car une telle entité politique lui créerait, vu sa puissance, des problèmes encore plus graves que ceux qu’a entraînés la rupture avec la Chine. Si le gouvernement soviétique laisse parfois entrevoir des perspectives de réunification allemande au prix d’un choix neutraliste plus ou moins prononcé, il ne faut interpréter cette attitude que comme un expédient tactique visant à affaiblir les liens de Bonn avec l’O.T.A.N et la C.E.E. Au-delà de l’argument du manque total de réalisme de l’option neutraliste, la critique décisive de Schulz s’adresse à l’orientation nationaliste retardataire qui est à la base du « nouveau patriotisme allemand » et qui interdit à ses représentants de comprendre que l’État national est désormais depuis longtemps une forme d’organisation politique historiquement dépassée et que l’objectif prioritaire de la politique allemande doit être en conséquence l’achèvement de l’unification européenne et non la reconstruction de l’État national allemand détruit, suite au dénouement de la Seconde Guerre mondiale.
Tout en critiquant l’option neutraliste, l’auteur défend la validité de base de la politique étrangère suivie par la R.F.A. dans l’après-guerre ; il ne manque pas, toutefois, comme nous l’avons mentionné précédemment, de souligner également et de façon très nette – c’est la partie la plus novatrice et la plus intéressante de ce travail – les limites qui, selon lui, caractérisent dans la phase actuelle la ligne officielle du gouvernement ouest-allemand sur le problème de la réunification nationale. L’aspect central de cette ligne c’est, comme on le sait, la thèse officiellement partagée par toutes les principales forces politiques de Bonn, malgré leurs divergences quant à l’Ostpolitik, selon laquelle la question allemande demeurera en suspens tant que ne sera pas reconnu au peuple allemand tout entier la possibilité de se réunifier au sein d’un État en exerçant son droit à l’autodétermination et donc par la stipulation d’un traité de paix définissant les limites de l’État national allemand reconstitué d’une manière acceptable pour toutes les parties. Cette thèse, il faut le préciser, trouve aux yeux des organes constitutionnels de la R.F.A. son fondement juridique dans la Constitution de 1949 qui indique dans son préambule la préservation de l’unité nationale et étatique du peuple allemand et sa participation à une Europe unie comme buts fondamentaux du nouvel Etat au plan international. En ce qui concerne l’Ostpolitik du gouvernement Brandt-Scheel, cela signifie concrètement que le gouvernement de Bonn considère comme provisoire tant le traité avec la Pologne de 1970, reconnaissant la ligne Oder-Neisse entre la Pologne et la R.D.A., que le traité de 1972 entre les deux Allemagnes sur leur reconnaissance réciproque, dans la mesure où ils lient la R.F.A. mais pas l’État à naître de l’exercice par le peuple allemand de son droit à l’autodétermination. Il est significatif que la Cour constitutionnelle ait affirmé par un arrêt de 1973 la légitimité constitutionnelle du traité de 1972 (contestée par le gouvernement bavarois), alors qu’elle a dans le même temps rappelé que la loi fondamentale engage les organes constitutionnels de la R.F.A. à œuvrer pour la réunification de la nation allemande dans un seul État.
Pour Schulz, si la proclamation de cette thèse apparaît historiquement compréhensible à l’époque de la création de la R.F.A., vu l’incertitude prévalant quant aux lignes de développement du cadre européen et mondial, elle est totalement dépassée dans la situation actuelle et ses conséquences sont fortement négatives.
Ses plus graves limites concernent les rapports avec les partenaires d’Europe occidentale. Dans ce contexte, tant que Bonn proclamera officiellement la réunification allemande comme étant son objectif, un obstacle très important au progrès de l’intégration européenne demeurera, car les tendances nationalistes des partenaires de Bonn dans la C.E.E., en Grande-Bretagne et en France en particulier, pourront toujours exploiter à leur avantage la préoccupation suscitée par l’hégémonie que l’Allemagne unifiée exercerait objectivement dans la Communauté, de par ses dimensions économique et démographique. Cette attitude, tout en affaiblissant à l’extérieur, la crédibilité de la politique européenne de Bonn, laisse le champ libre à l’intérieur aux tendances favorables à l’affaiblissement de ses liens européens et occidentaux afin de poursuivre l’objectif de la réunification nationale.
Considérer la question allemande comme toujours ouverte a également des implications négatives dans les rapports avec l’Est. D’une part la perspective, pourtant extrêmement théorique, que la ligne Oder-Neisse puisse être remise en cause dans l’avenir contribue à renforcer en Pologne les tendances les plus pro-soviétiques et les plus opposées à la libéralisation, qui peuvent toujours invoquer le fantasme de l’attitude revancharde allemande. Continuer d’autre part à proclamer officiellement l’objectif de la réunification nationale, ce qui signifie objectivement que l’on serait prêt à absorber la R.D.A. et à faire de Berlin la capitale du nouvel État allemand, dès qu’une occasion favorable se présenterait, influence encore plus négativement le développement des relations avec ce pays. Même s’il s’agit d’une perspective totalement irréaliste, le maintien de cette position a pour effet non seulement de renforcer les tendances les plus pro-soviétiques de Berlin-Est, mais fournit également un alibi de taille au refus d’alléger les obstacles aux rapports humains entre les populations des deux Allemagnes ainsi que d’améliorer la situation toujours précaire de Berlin-Ouest. Les aspects les plus positifs de l’Ostpolitik se voient ainsi interdire tout développement.
Enfin, la ligne officielle du gouvernement sur la réunification nationale engendre de notables effets négatifs jusques et y compris sur l’opinion publique ouest-allemande. Persister depuis des années à proclamer comme but fondamental de la politique extérieure de Bonn un objectif, en fait politiquement irréalisable (à moins de bouleversements imprévisibles et donc extrêmement dangereux pour le maintien de la paix), ne peut que contribuer à susciter une défiance envers la classe politique démocratique ouest-allemande et par suite à affaiblir la conscience démocratique de la population. Cette attitude laisse indubitablement le champ libre à l’apparition, surtout parmi les jeunes générations, de tendances politiques irrationnelles en ce qui concerne le problème de la division nationale et même en ce qui concerne la politique en général. Sur la base de ces considérations, Schulz propose ouvertement de réviser la position officielle actuelle de l’Allemagne occidentale sur la question allemande et suggère même, implicitement, de ne pas négliger l’éventualité d’une modification des prescriptions constitutionnelles si elles devaient s’avérer un obstacle insurmontable sur cette voie. Concrètement, les principales forces politiques de la R.F.A. et donc son gouvernement, partant d’une affirmation plus cohérente que l’objectif premier de leur politique étrangère est l’unification européenne, devraient proclamer au sujet de la question allemande que la poursuite du but sacro-saint d’éliminer les barrières entre les populations des deux Allemagnes n’a pas pour aboutissement la reconstitution de l’État national allemand mais la possibilité pour les Allemands de l’Est de s’autodéterminer démocratiquement, c’est-à-dire de se doter d’un régime démocratique leur permettant d’adhérer à la Communauté européenne tout en conservant le statut d’Etat de la R.D.A.[2] Les principales personnalités allemandes, de Strauss à Scheel et à Brandt, ont fait clairement comprendre à diverses reprises qu’elles inclinaient dans ce sens mais n’ont pas toutefois encore eu le courage à ce jour, à cause entre autres de la position de la Cour constitutionnelle, de faire une proposition précise de révision formelle de la ligne gouvernementale officielle. Cette évolution, outre qu’elle écarterait l’un des obstacles majeurs au progrès de l’intégration européenne, ouvrirait des espaces importants en Europe de l’Est et en R.D.A. aux tendances à la détente et à la libéralisation. Elle contribuerait à court terme à plus de perméabilité entre les blocs et, à plus long terme, en liaison avec le renforcement de l’intégration européenne, à faire apparaître des perspectives de changements décisifs dans le bloc soviétique.
Nous ne pouvons qu’être pleinement d’accord avec l’analyse développée dans le livre de Schulz et avec ses conclusions, pour la simple raison qu’elles convergent avec les thèses qui appartiennent depuis longtemps au patrimoine politique des fédéralistes européens. Il suffit de rappeler la résolution du M.F.E. italien de 1963 sur la question allemande, la déclaration approuvée en 1966 à Baden-Baden par l’Europa-Union Deutschlands et les thèses adoptées en 1980 par le Hauptausschtuß de l’Europa-Union, dont l’une utilise la formule : « Deux États en Allemagne sous un toit européen ».[3] Au-delà de la satisfaction légitime qu’une étude prestigieuse confirme, sur la base d’une recherche aussi complète et approfondie, la valeur de l’une des positions les plus significatives de la ligne politique des fédéralistes, il faut souligner l’extrême actualité politique des propos de Schulz étant donné les choix cruciaux qui se posent actuellement à la Communauté européenne. Nous faisons, bien entendu, référence au problème de la refonte institutionnelle de la Communauté mise à l’ordre du jour par le Parlement européen, et qui affrontera son épreuve cruciale – la ratification par les États membres – dans la période suivant les élections européennes du printemps 1984. Il faut préciser, pour mémoire, que ce sont les considérations de Schulz sur les perspectives concrètes de développement du processus d’intégration européenne qui constituent le seul point faible de son travail car, faute précisément d’informations à jour sur l’action du Parlement européen, elles se bornent à enregistrer l’actuelle crise profonde de la Communauté sans insérer dans ce contexte les tendances à l’évolution déclenchées par l’élection directe du Parlement européen. Cela étant précisé, il faut observer que l’apparition à Bonn d’indications claires d’abandon de la ligne officielle actuelle sur la question allemande pourrait peser de manière importante sur une issue favorable en France de la lutte pour la refonte institutionnelle de la Communauté, la France est en effet le pays où se jouera le sort de l’entreprise et où, il ne faut pas l’oublier, le principal cheval de bataille des adversaires de la construction européenne à l’époque de la C.E.D. (Communauté européenne de défense) fut le fantasme du danger hégémonique allemand. Dans la mesure où les propositions de Schulz susciteront en Allemagne un débat ample et productif sur les limites de la politique traditionnelle de réunification – débat dans lequel les fédéralistes allemands pourraient avoir un rôle politique et culturel décisif – , elles contribueront de manière substantielle à la modifier de manière positive.
 
Sergio Pistone


[1]Au sujet de la présence – retenue dans l’ensemble par cet auteur comme marginale – du thème de la réunification nationale dans le mouvement allemand pour la paix et des réactions – jugées disproportionnées – qu’il suscite hors d’Allemagne, voir Wilfried von Bredow, « Zusammensetzung und Ziele der Friedensbewegung in der Bundesrepublik Deutschland », dans Aus Politik und Zeitgeschichte, dossier de la revue Das Parlament, 19 juin 1982.
[2]Une thèse similaire était déjà implicitement contenue dans le livre de Karl Kaiser, German Foreign Policy in Transition. Bonn between East and West, Oxford University Press, Londres, 1982, mais jamais jusqu’à présent, du moins à notre connaissance, n’avait-elle été formulée de manière aussi explicite et argumentée (à l’exception des prises de position des organisations fédéralistes européennes qui seront vues plus loin) que dans l’ouvrage de Schulz. Il est utile de rappeler que sa contestation de l’objectif de la reconstitution de l’État national allemand constitue une orientation diamétralement opposée à celle de Rosario Romeo, qui dans son livre Italia mille anni (Florence, Le Monnier, 1981) considère comme une grave erreur politique et morale le renoncement ouvert ou masqué à la réunification nationale tant de la majeure partie des Allemands de l’Ouest que de leurs alliés. Une critique très lucide de cet aspect du livre de Romeo a été faite par Dino Cofrancesco, « Riflessioni sul nazionalismo, la Germania e l’Europa », dans Storia contemporanea, 1982, no 3.
[3]Les deux premiers documents sont publiés dans S. Pistone, La Germania e l’unità europea, Naples, Guida, 1978 ; le troisième (auquel Schulz fait référence de manière positive) est publié dans le numéro de septembre 1980 de l’organe officiel de l’Europa-Union Deutschlands, Europäische Zeitung.

 

 

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