XI année, 1969, Numéro 1, Page 26

 

 

LES FEDERALISTES
ET LE PEUPLE EUROPEEN
 
 
La fédération européenne est le moyen politique indispensable pour organiser les manifestations modernes de l’aspect le plus fécond de la civilisation européenne : l’unité dans la diversité. Cet aspect se manifeste dès à présent dans les forces qui luttent pour construire l’Europe. Les fédéralistes sont la plus humble — mais en même temps la plus fière — de ces forces. Ils se sont consacrés à une tâche fondamentale, encore qu’elle soit obscure : la mobilisation du peuple des nations européennes.
A la base de cet engagement politique, il y a une constatation évidente, mais que seules les pures ressources de la raison peuvent défendre. Il n’y a qu’une seule force qui peut transférer le pouvoir dans les secteurs de la politique extérieure et de la programmation économique des nations à l’Europe : le peuple des nations européennes. Un Etat démocratique ne s’édifie pas sans le concours du peuple. Mais le peuple des nations européennes est organisé en Etats séparés. Il ne peut pas s’exprimer. C’est pourquoi cette constatation aurait pu se traduire par la conviction qu’il était impossible d’arriver à la fédération européenne. Les militants fédéralistes en ont tiré la conclusion opposée : il faut tenter. Ils se sont rendu compte que les partis, tout seuls, n’auraient jamais pris ce chemin ; mais ils se sont aussi rendu compte qu’une société européenne, c’est-à-dire la base sociale du pouvoir fédéral européen, était en train de se former, de façon irréversible.
C’est justement à Milan qu’ils firent, à partir de 1957, avec l’aide des autorités locales, les premières tentatives de mobilisation du peuple des nations européennes. Le Marché commun allait répandre une idée fausse, mais qui se répandit partout parce qu’elle était commode : celle du passage automatique de l’unité économique à l’unité politique. Les fédéralistes se rendirent compte de la situation qu’ils allaient devoir affronter, mais ils restèrent fidèles à leur idée incommode. Ils acceptèrent la situation d’avant-garde méconnue pour continuer leurs expériences, leur exploration, afin de déboucher au bon moment sur la position juste.
Peut-être ce moment est-il venu. L’échec politique du Marché Commun, malgré son succès économique, est passé de la prévision des fédéralistes à la dure réalité des choses. Le scepticisme sur la possibilité de la fédération européenne a gagné toute la classe politique européenne, ou presque. Mais cette phase du processus d’intégration de l’Europe a créé une contradiction agissante : un Parlement européen non élu par les citoyens européens, en présence d’une économie européenne — d’une société européenne à un stade avancé de formation — sans contrôle démocratique. Les militants fédéralistes ont fait levier sur cette contradiction, qui a engendré partout des propositions parlementaires d’élections directes unilatérales, pour ne pas se plier paresseusement à la volonté de de Gaulle de ne pas respecter l’art. 138 du Traité. Aux initiatives parlementaires, ils ont ajouté leur moyen préféré : le recours direct au peuple pour présenter en Italie, grâce à l’art. 71 de la Constitution, une proposition de loi d’initiative populaire.
Ils ne savaient pas s’ils gagneraient. Ils savaient qu’on devait tenter. Aujourd’hui l’appui du Mouvement européen, la collaboration des autorités démocratiques de base, l’assentiment de ministres et de leaders parlementaires font considérer désormais comme possibles le succès en Italie et des développements analogues dans les autres pays. Si cela se produit, le peuple des nations européennes ira aux urnes. Alors la plupart se rendront compte d’une élémentaire vérité démocratique, que les militants fédéralistes prêchaient dans le désert jusqu’à ce jour : le droit d’établir les formes de l’organisation politique de l’Europe appartient au peuple des nations européennes. Le pouvoir démocratique qui peut légitimer la construction de l’Europe est le pouvoir constituant du peuple. Cette Europe, c’est la seule Europe démocratique dont trop parlent sans savoir ce qu’ils disent, mais qui doit venir à la vie, qui viendra à la vie.
 
Mario Albertini
(mars 1969)