X année, 1968, Numéro unique, Page 35

 

 

ELECTIONS POUR L’ITALIE
ELECTIONS POUR L’EUROPE
 
 
Les prochaines élections italiennes montreront encore une fois que la classe politique est incapable d’aborder de front, en ses termes réels, la question politique et la question européenne, qui ne font qu’une. Les partis ne présenteront aucun choix européen concret. Ils parleront au contraire de la politique extérieure italienne, de la politique économique italienne, du renouvellement de la société et de l’Etat en Italie ; comme si l’Italie pouvait faire une politique extérieure indépendante par rapport aux Etats-Unis et à l’U.R.S.S., comme si elle pouvait faire une politique économique nationale tandis que le marché italien a déjà été remplacé par le marché européen ; comme s’il était possible, enfin, de réformer un Etat réduit à la décadence et de changer une société qui n’existe plus qu’en tant que partie d’une société plus vaste, la société européenne.
Malgré tout, les élections italiennes sont indiscutablement liées à la question européenne. En Italie il est possible, difficile mais possible si les fédéralistes savent faire un effort décisif à cette occasion, de faire élire directement par les citoyens les délégués italiens au Parlement européen, lors d’une élection concomitante des élections régionales de 1969 ou d’élections administratives. L’adhésion de 124 parlementaires — dont 5 ministres et 11 sous-secrétaires — à la proposition fédéraliste qui a relancé un dessein déjà formé par les parlements allemand et italien, n’est certes pas la preuve que le succès est acquis, mais c’est assurément la preuve qu’on peut se battre. D’autre part, les premières répercussions internationales de l’initiative fédéraliste ont déjà montré la signification supranationale d’une éventuelle élection européenne en Italie. Nos lecteurs pourront lire par ailleurs la déclaration que nous a adressée le Dr. Mommer, vice-président du Bundestag et vice-président de Europa Union Deutschland. Il assure qu’une élection européenne en Italie serait aussitôt suivie d’une élection européenne en Allemagne, et se déclare disposé à épauler l’action en Italie. Il va de soi qu’une élection européenne en Allemagne, après une élection européenne en Italie, exercerait une pression formidable sur les autres pays, y compris la France, où elle constituerait une carte peut-être décisive pour le développement. et le succès de l’opposition au gaullisme, dont la désagrégation a déjà commencé.
Il n’est pas hasardé de dire que plusieurs élections unilatérales ouvriraient la voie à l’élection européenne du Parlement européen, laquelle, à son tour, ouvrirait la voie à la formation du pouvoir politique fédéral européen. Il est hasardé d’affirmer le contraire. Mais celui qui ne sait pas découvrir la position qu’il faut prendre aujourd’hui pour la bataille européenne a peine à le comprendre. Il y a des fédéralistes — des fédéralistes qui font de la constituante un fétiche au lieu d’en faire un objectif de la bataille à livrer — qui accusent la majorité du M.F.E. d’avoir amené le pavillon. Il faut leur demander ce qu’ils veulent, s’ils ne trouvent pas juste de faire voter les Européens, s’ils ne comprennent pas qu’eux seuls peuvent se voir confier la lutte pour la constituante européenne. Et il y a des hommes politiques toujours prompts à dire que les fédéralistes rêvent — des hommes politiques qui ne se sont pas encore aperçus que chaque jour qui passe confirme le diagnostic historique des fédéralistes sur la prééminence de la question européenne — qui minimisent la chose. A ceux-là, on doit répliquer que le fait électoral et le fait du pouvoir coïncident, donc qu’une élection européenne déplacerait le pouvoir des nations à l’Europe.
Du reste, peu importe que beaucoup pour l’instant ne comprennent pas. Dans toute action vraiment révolutionnaire, seule une minorité se rend compte à temps de la réalité et c’est pourquoi elle s’impose à la majorité. C’est notre situation. Il nous appartient, à nous fédéralistes, de mettre en évidence la responsabilité européenne de l’Italie. La carte allemande nous permet de dire aux hommes politiques italiens qu’il dépend d’eux, dans la situation actuelle, d’amorcer le processus de transformation démocratique de la Communauté européenne, et de les mettre au pied du mur. Il faut défendre cette position opiniâtrement, à commencer par la campagne électorale. Nous ne pouvons pas savoir dès aujourd’hui si nous gagnerons. Mais nous savons que nous pouvons nous battre, et nous devons nous battre.
Mario Albertini
(mars 1968)