X année, 1968, Numéro unique, Page 37

 

 

LE SPECTRE DU PREFASCISME
 
 
L’évolution de la politique mondiale, même au cours d’éclaircies momentanées qui ne servent qu’à engendrer des illusions, devient de plus en plus dangereuse. Seule l’interprétation naïve de la détente américano-soviétique qui en fait l’événement clé de notre temps peut empêcher de voir la difficulté croissante, quelquefois déjà l’impossibilité, de la solution des problèmes que pose l’évolution historique. La détente, c’est-à-dire une latitude plus grande pour les négociations que pour les affrontements brutaux de la force déchaînée, est une exigence morale, et elle est encore possible concrètement. Mais il ne faut pas confondre ses premières manifestations et sa réalisation effective. Comme il arrive souvent dans les grands bouleversements historiques, la détente s’est dessinée sur le front des forces déclinantes, les hégémonies américaine et soviétique. Mais, en définitive, elle ne peut s’affirmer que sur le front des nouveaux problèmes, sur le front des forces montantes, dans le cadre d’une répartition multipolaire, souple et ouverte, du pouvoir politique dans le monde. Il n’est pas d’autre moyen de dépasser l’alternative fatale de l’équilibre bipolaire, la rigidité tant qu’il est fort, la dégénération, diplomatique d’un côté, policière de l’autre, au moment du déclin. Il n’est pas d’autre moyen de permettre à toutes les forces neuves de prendre une part active à la négociation permanente qui gouverne le monde — quand ce n’est pas à la violence de décider — sans la tutelle suffocante du contrôle américain et soviétique.
Ce but est encore lointain, mais il est déjà nécessaire de le préciser comme objectif politique, de le choisir comme point d’arrivée, si l’on veut tenter de contrôler par la raison le processus politique. Le monde bipolaire se désagrège lentement ; le monde multipolaire, qui devrait flanquer les Etats-Unis et l’Union soviétique de puissances d’un poids égal, et promouvoir vraiment l’émancipation du tiers monde, ne s’est pas encore affirmé, et laisse toujours de la marge aux aventures nationales des Etats européens. C’est l’espace de la crise, c’est, en ce qui nous concerne, le terrain des alternatives qu’il faut affronter pour instaurer un ordre international nouveau en barrant la route au retour de l’anarchie nationaliste et au danger de nouvelles catastrophes historiques. Le temps dont nous disposons à cet effet se consume inexorablement. La révolte des jeunes, dans la mesure où elle montre que, désormais, parmi les problèmes qui deviennent de plus en plus difficiles, il y a celui-là même du consensus à toute forme de pouvoir établi, montre aussi que la crise est déjà profonde et avancée.
Que cette révolte présente un aspect utopique ne doit pas induire en erreur quant à sa force. L’utopie des jeunes, c’est la réaction, naturelle et bénéfique, contre la sclérose des idéologies politiques traditionnelles et l’instrumentalisme des sciences sociales. C’est l’expression, pas encore mûre, toujours confondue avec de vieilles idées et les pires attitudes, du besoin impérieux de pouvoir à nouveau penser les grands objectifs révolutionnaires de l’histoire humaine ; l’expression d’un besoin qui, en tant que tel, dépasse les solutions aujourd’hui possibles historiquement. Mais l’influence de la révolte des jeunes sur la situation de pouvoir, la progression lente mais graduelle de l’esprit de révolte même au delà du monde étudiant, ne dépend pas seulement de la tension utopique, elle dépend aussi, et surtout, de la mauvaise répartition du pouvoir politique dans le monde, que reflète la crise de tous les pouvoirs établis, de plus en plus faibles, de moins en moins capables de s’acquitter de leurs fonctions, jusqu’aux plus modestes. Sous cet aspect, la révolte des jeunes n’est que l’aboutissement à gauche, encore anarchique, faute d’objectifs de pouvoir réalistes, d’un phénomène général qui se manifeste à droite et au centre par l’apathie, le scepticisme, la décadence des valeurs civiques, et qui pourrait nous ramener, par rappel à l’ordre à tout prix à la vue de la violence qui réapparaît dans la vie sociale, à de nouvelles formes de fascisme.
Le mal, la catastrophe, ne sont pas pour demain. Les pouvoirs sont encore assez stables. Mais ce pourrait être justement la menace la plus subtile. Si l’éloignement progressif de la politique et de la société finissait par nous mettre, sans qu’on s’en aperçoive à temps, en présence d’une situation où la catastrophe se manifesterait comme un danger imminent, peut-être serait-il trop tard. A cet égard, l’avènement du fascisme est instructif. Quand il se déploya pleinement, il ne faut pas l’oublier, il était désormais trop tard pour le combattre. Dans l’entre-deux-guerres, le fascisme a vaincu parce qu’il a été sous-estimé, parce que l’obtuse incompréhension du caractère dramatique de l’histoire humaine a prévalu, empêchant de voir ce qui était en train de naître. Or, dans notre après-guerre, qui n’a pas encore pris fin, comme le montre la cassure de l’Europe en deux, nous n’avons pas encore fait les comptes avec les éléments dramatiques de notre situation. Si nous devions, comme alors, les sous-estimer, en prenant le provisoire pour le définitif et en ne réussissant pas à découvrir à temps les termes de l’alternative, nous serions condamnés.
Personne ne peut dire quand se produira le tournant décisif parce qu’il n’existe aucune forme de connaissance qui nous permette d’établir avec une précision scientifique des données de ce genre. Mais ce que nous savons, à condition de ne pas se le cacher, de ne pas faire taire la raison, suffit pour se rendre compte que nous sommes déjà entrés dans la zone dangereuse. Dans cette situation, ne pas déterminer quel est l’objectif situé au delà du risque de catastrophe, ne pas faire tout de suite ce qu’on peut faire pour s’en approcher, cela voudrait dire qu’on aurait déjà capitulé. La raison indique clairement cet objectif. Il s’agit d’asseoir le pouvoir politique sur une base plus forte, plus ouverte, plus évolutive que la base nationale. Il faut donc fonder, sur l’unité économique européenne, le premier noyau fédéral, et donner la vie ainsi à l’embryon du pôle européen indispensable, comme le pôle chinois, à l’ordre international nouveau.
La voie est libre. Rien, sauf notre mauvaise volonté, ne peut nous empêcher de la parcourir. Il existe un Parlement européen encore privé d’assise populaire. En Italie, il est possible de décider l’élection directe des délégués au Parlement européen, en associant ainsi les citoyens et les partis à la construction de l’Europe. Dans les autres pays, on peut, en exploitant cette possibilité italienne, commencer à se battre pour le même résultat, à l’effet de promouvoir, dans un nombre suffisant de pays, la formation de la volonté politique nécessaire pour obtenir l’élection générale du Parlement européen et la fondation d’un gouvernement fédéral. Le doute n’a donc plus de sens. Devant le danger, la lutte seule a un sens.
 
Mario Albertini
(mai 1968)