X année, 1968, Numéro unique, Page 44

 

 

LA CRISE TCHECOSLOVAQUE
 
 
Le gouvernement russe a étouffé par la force des armes la liberté de la Tchécoslovaquie. Le gouvernement américain, co-responsable du fascisme grec et oppresseur du Vietnam, n’a point fait obstacle à l’action du gouvernement russe ; il ne pense qu’à retisser la toile des accords soviéto-américains et, de plus en plus cyniquement, couvre du masque de la détente la tentative impérialiste de conserver, avec le gouvernement russe, la domination du monde.
Les gouvernements de tous les autres Etats ont montré, par leur inaction, leur impuissance. L’O.N.U., à la merci des pouvoirs russe et américain, dépourvue de pouvoir propre, n’a fourni, outre ses fictions, qu’un alibi à l’hypocrisie.
Les partis et les gouvernements de l’Europe occidentale sont coupables. Limitant l’unification européenne au secteur économique, négligeant de créer, ce qui est en leur pouvoir, un gouvernement européen sur la base démocratique du peuple de ses nations, ils maintiennent l’Europe occidentale dans la situation honteuse de zone d’influence de l’Amérique du Nord ; le préalable indispensable d’une politique qui restituerait l’Europe aux Européens leur fait défaut, aussi bien à l’Est qu’à l’Ouest, et ils laissent les gouvernements russe et américain arbitres du destin et de la liberté de l’Europe.
En cette heure dramatique et devant la menace d’une aggravation ultérieure de la situation européenne et mondiale, les partis et les gouvernements de l’Europe occidentale doivent reconnaître leur erreur. Conformément aux termes de l’article 138 du traité instituant la C.E.E., ils doivent cesser de saboter la participation directe des Européens à la construction de l’Europe. Ils peuvent et doivent proclamer solennellement leur intention de confier au peuple des nations européennes, par une Assemblée constituante, la tâche qui est la sienne : établir la forme constitutionnelle de la communauté fédérale européenne. Pour battre le gouvernement nationaliste français et les résistances nationalistes des autres pays, les gouvernements peuvent et doivent mobiliser le peuple européen par l’élection du Parlement européen. Par cette initiative, les gouvernements peuvent et doivent mettre sur les rails le processus de formation du premier noyau des Etats-Unis d’Europe. S’ils manquaient à cette responsabilité suprême, ils se rendraient complices de l’impérialisme russe et américain, ils trahiraient l’Europe, la liberté de toutes ses nations et celle de tous les Européens.
Le premier noyau des Etats-Unis d’Europe pourrait traiter sur un pied d’égalité avec les gouvernements russe et américain, les contraindre à la détente mondiale sans compromis impérialistes, se battre pour la liberté et l’émancipation sociale de tous les peuples, donner le mot d’ordre « l’Europe aux Européens » et se préparer à accueillir tous les pays frères, dans la pleine liberté pour tous les pays de l’Est de conserver leur régime de propriété sociale des moyens de production. Grâce au stade de son développement et aux vertus du peuple de ses nations qui, à l’heure actuelle, ne peuvent pas s’exprimer à cause de l’impuissance des Etats qui la divisent, l’Europe pourrait offrir au monde l’exemple d’une société fédéraliste en état de concilier la liberté individuelle et la justice sociale. Par l’union fédérale de ses anciennes nations, l’Europe pourrait offrir au monde l’exemple de la voie à suivre pour unir, à l’avenir, toutes les nations du monde dans le respect de leur autonomie et donner naissance au gouvernement mondial qui pourra vraiment garantir la paix et le droit international.
En pleine solidarité de pensée et d’action avec les frères tchécoslovaques qui, en ces jours dramatiques, ont dessiné la croix gammée sur les chars russes, en unité d’intentions avec tous les Européens qui se battent pour la liberté et la justice sociale, les fédéralistes s’engagent à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour atteindre cet objectif et rendre à l’Europe son honneur, sa dignité et sa liberté.
 
Mario Albertini
(septembre 1968)