IX année, 1967, Numéro 1, Page 26

 

 

LA RENAISSANCE DU NATIONALISME
ET LA LUTTE DU M.F.E.
 
 
Le nationalisme a relevé la tête en Europe. Le M.F.E. doit se renforcer, en augmentant le nombre de ses adhérents et en précisant mieux son rôle politique, pour se préparer à le combattre et pour démontrer dès maintenant, par sa résistance, que la cause de l’unité fédérale de l’Europe, en vue de préparer celle du monde, n’est pas perdue.
Le nationalisme a relevé la tête, mais son destin historique est clair. Il n’est plus en mesure de construire un ordre politique et social, il n’a plus de force propre. La force qui lui reste dérive seulement des difficultés, graves mais en dernière instance transitoires, de la tendance historique qui est en train de l’extirper de l’histoire de l’Europe, l’intégration européenne.
Au stade actuel de l’évolution de son unité et des ses institutions, l’intégration européenne crée désormais des problèmes qu’elle ne peut pas encore résoudre. Dans le domaine économique, il s’agit des problèmes de l’élimination de la distance technologique qui sépare l’Europe des U.S.A. et de la contribution européenne à un développement harmonieux du commerce mondial ; c’est-à-dire, en pratique, de la consolidation, de l’orientation et de l’extension du Marché commun. Dans le domaine politique, il s’agit des problèmes de la sécurité européenne, de la collaboration entre l’Europe occidentale et l’Europe orientale et de la contribution européenne à la détente, à la non-prolifération des armes nucléaires, à la liberté et au progrès des pays du tiers monde, à la reconnaissance du rôle de la Chine dans les relations internationales.
Eu égard à ces problèmes, quatre observations s’imposent. La première, c’est que de toute façon il est impossible de les éluder. Il est impossible d’éluder ces problèmes économiques parce qu’on ne peut pas renationaliser l’économie de l’Europe occidentale, ni la laisser aller à la dérive, ni l’isoler du reste du monde. Et il est impossible d’éluder ces problèmes politiques parce qu’on ne peut pas rejeter le monde dans la politique des blocs, où des peuples commandent et où d’autres obéissent, où le monopole du contrôle des relations internationales appartient aux U.S.A. et à l’U.R.S.S. Cédant à la force des choses, les U.S.A. et l’U.R.S.S. ont inauguré une politique nouvelle, mais maintenant ils ne peuvent plus ni la cesser, ni la mener à bonne fin sans participation autonome des Européens, des Chinois et de tous les peuples de la terre à un développement libre, juste et pacifique du genre humain. Le moment où les problèmes du nouveau cours de l’histoire se posent et la façon dont ils se posent varient de pays à pays, mais c’est un fait qu’en dehors de l’engagement de les aborder de front, il n’y a plus formation d’une véritable volonté politique, mais seulement immobilisme stérile.
Le seconde observation, c’est que ces problèmes ne peuvent pas être résolus, en ce qui concerne l’Europe, sans politique extérieure et sans politique économique de l’Europe occidentale dans son ensemble, c’est-à-dire, en dernière instance, sans gouvernement européen capable de traiter d’égal à égal avec les U.S.A. et avec l’U.R.S.S. tant dans le domaine politique que dans le domaine économique. Sous le travestissement national, cette vérité évidente se transforme en un mythe suivant lequel l’unité politique de l’Europe ne se fera pas avant que tous les Etats n’adoptent la même politique quant aux problèmes fondamentaux.
La troisième observation, c’est que l’impossibilité de les résoudre sans gouvernement européen, l’absence de ce gouvernement, et la présence d’organes de simple transition à ce gouvernement — les Communautés — donne au nationalisme la possibilité d’affirmer que la méthode supranationale n’est pas adaptée à la résolution des problèmes qui mettent en jeu le destin de la population, de préconiser le retour aux principes classiques de la souveraineté nationale et de la collaboration internationale, et de débiter son mensonge de l’unité européenne par l’Europe des Etats pour laquelle, naturellement, il trouve l’appui des communistes.
La quatrième observation, c’est que les forces traditionnelles de la démocratie et du socialisme montrent, à l’égard de ces problèmes, une double attitude qui les empêche de combattre efficacement le nationalisme et de le démasquer. D’un côté, elles admettent qu’il s’agit de problèmes européens à résoudre au niveau européen, de l’autre, comme les nationalistes, elles ne parlent que de politique extérieure nationale et de politique économique nationale. D’un côté, elles admettent qu’il faut construire l’Europe, de l’autre, comme les nationalistes, elles ne parlent que du destin de la nation. Cette double attitude vient de ce qu’on ne peut pas participer à la lutte pour le pouvoir national sans céder, au moins en partie, au mythe du renouvellement de la nation et sans devenir ainsi, même inconsciemment, complices du nationalisme.
Ces quatre observations montrent qu’une tâche d’avant-garde incombe au M.F.E. dans la lutte contre la renaissance du nationalisme. Le M.F.E. doit prendre position sur les problèmes politiques, économiques et sociaux majeurs, mettre en évidence avec clarté leur solution européenne, associer toujours davantage à ses prises de position les forces encore indécises de la démocratie et du socialisme et diriger ainsi vers l’objectif de la fondation du gouvernement européen la volonté politique populaire qu’engendre le besoin de résoudre les problèmes en question. Sur cette base, il pourra augmenter le nombre de ses adhérents, préciser toujours mieux son rôle politique et renforcer toujours plus ses instruments d’action. Sur cette base, il pourra, et c’est ce qui compte, lutter contre le nationalisme jusqu’à l’anéantir. L’Europe ne peut plus revenir dans les cadres nationaux du passé, mais elle n’est pas encore capable d’instaurer un cadre fédéral européen. Il appartient à tous les citoyens conscients de s’associer à la lutte du M.F.E. Il faut aider les forces de la démocratie et du socialisme à battre pour toujours le nationalisme en fondant les Etats-Unis d’Europe.
 
Mario Albertini
(mars 1967)