IX année, 1967, Numéro 1, Page 28

 

 

LA NOUVELLE FRONTIERE
 
 
Bien des difficultés de la situation de l’Amérique du Nord el de la politique mondiale s’expliquent par le passage tragique au leadership de la plus grande puissance du monde de Kennedy à Johnson. On a dit, et quelques-uns osent encore dire, qu’avec le nouveau leader la politique américaine ne serait pas changée, qu’il se serait agi seulement du passage de la poésie à la prose, du moment novateur de la création d’une nouvelle perspective à celui de sa réalisation, nécessairement plus réservée et prudente. La vérité est toute autre. La vérité est que la perspective a été renversée. Au lieu d’entreprendre sa réalisation, on a fait machine en arrière, on a tenté de prendre une autre voie. Kennedy parlait de Nouvelle Frontière, Johnson parle, dans la mesure où la guerre du Vietnam le lui permet, de Grande Société.
Rarement des slogans politiques n’ont été plus denses de signification. La Nouvelle Frontière se situait sur le front mondial, la Grande Société se situe sur le front américain. Kennedy cherchait à voir, en toute partie du monde où une évolution restait à accomplir, une frontière à franchir ; Johnson, au contraire, ne voit que l’Amérique, et le reste du monde en fonction de l’Amérique. Il n’y a pas de quoi s’étonner qu’avec cette vision arrogante et provinciale, il soit en train de faire vivre aux Américains la plus mauvaise période de leur glorieuse histoire. Il est indubitable que la détente devient une politique de Sainte-Alliance si, au lieu de promouvoir la liberté et le développement de tous les peuples de la terre, elle sert à couvrir une guerre odieuse comme celle du Vietnam.
Toutefois, il faut avoir le courage d’admettre que les Européens sont plus responsables que les Américains eux-mêmes en ce qui concerne le tournant pris par la politique américaine. A travers les inévitables obscurités que comporte n’importe quel dessein humain, Kennedy était arrivé finalement, après bien des incertitudes, à formuler exactement le principe de sa politique : l’indépendance dans l’interdépendance au niveau mondial, proposant à nouveau, sur cette échelle, le fondement même de la démocratie américaine : l’esprit du fédéralisme. Son programme politique avait alors vraiment acquis la netteté d’un grand dessein historique. En le réalisant, les scories qui en avaient accompagné la difficile gestation seraient tombées.
Mais ce dessein mondial avait besoin d’une plate-forme mondiale. La seule Amérique éclairée n’était pas en mesure de le soutenir, de l’imposer, de le conduire à la victoire. C’est le point décisif. Toute seule, une grande puissance peut mener à bonne fin un dessein hégémonique, pour lequel il suffit, de la part des autres peuples, d’une obéissance résignée. Mais toute seule, elle ne peut pas promouvoir la liberté de tous les peuples dans la concorde de l’interdépendance. Il va de soi qu’une liberté imposée n’est pas une liberté. Et il y a plus. Désormais, il n’est plus possible de défendre la liberté d’un peuple sans défendre en même temps la liberté de tous les peuples. L’immobilisme s’unit au niveau mondial aux forces du statu quo, qui bloquent l’évolution historique, creusent de plus en plus le fossé entre pays riches et pays pauvres, et risquent de jeter l’humanité dans une nouvelle tragédie, encore plus terrible que celles du passé. Pour cette raison, les forces du progrès, de la paix et de la liberté n’ont aucune possibilité de s’imposer et d’imprimer un cours ordonné à l’évolution historique, sans une telle unité au niveau mondial.
En pratique, pour amorcer la réalisation du dessein de Kennedy, qui reste le grand impératif de l’heure, il s’agissait de repérer, dans toutes les parties du monde, la frontière qui sépare le passé de l’avenir, et de mobiliser, du consentement unanime, toutes les forces disponibles sur ces frontières. Or, l’anneau décisif de cette mobilisation se trouvait et se trouve en Europe occidentale, sur le front qui est le théâtre de la lutte entre l’unité et la division de l’Europe. Kennedy l’avait parfaitement compris. Le 4 juillet 1962, il avait dit : « Nous croyons qu’une Europe unie sera capable de jouer un grand rôle dans la défense commune, de répondre généreusement aux besoins des nations plus pauvres, de se joindre aux Etats-Unis et à d’autres pays pour abaisser les barrières douanières, de résoudre les problèmes de la circulation des devises et des marchandises, et de mettre en œuvre une politique coordonnée dans tous les domaines : économique, politique et diplomatique. Nous voyons dans une telle Europe une associée avec laquelle nous pourrions traiter sur une base de pleine égalité… La première chose à faire est, pour nos amis européens, d’aller de l’avant en formant l’union plus parfaite qui rendra quelque jour cette association possible ».
Mais, de 1962 à aujourd’hui, les Européens n’ont fait aucun progrès vers une « union plus parfaite », terme par lequel les Américains désignent le passage de l’unité américaine du stade confédéral au stade fédéral. Et les faits sont en train de montrer quelles en sont les conséquences. A cause de la disparition de Kennedy, et de la petitesse de Johnson, l’Amérique a passé depuis longtemps, au Vietnam, la limite qui sépare l’abus d’un juste usage de la force militaire. Un seul pouvoir au monde aurait pu retenir Johnson à temps, arrêtant en même temps la détérioration de la situation mondiale : le pouvoir d’un gouvernement européen. Heureusement pour les Européens, l’Amérique empêcha les gouvernements anglais et français de procéder à l’invasion armée de l’Egypte. L’Europe aurait pu rendre aux Américains le même service au Vietnam, et relancer de cette façon la politique mondiale sur le chemin d’une véritable détente.
Les frontières qui empêchent encore le monde de continuer dans cette voie sont donc restées intactes depuis la mort de Kennedy. Mais il ne faut pas se décourager. Il faut recommencer, avec une nouvelle ardeur, la lutte pour les abattre. Le reste, comme le montrent les faits, n’est que lamentation ou illusion.
 
Mario Albertini
(mai 1967)