IX année, 1967, Numéro 2-3, Page 139

 

 

ABSENCE DE L’EUROPE
 
 
Les chefs d’Etat et de gouvernement et les ministres des Affaires étrangères, après avoir célébré le 29 mai à Rome le dixième anniversaire des traités de Rome, ont été sifflés, sur le Capitole, par un groupe nombreux de jeunes fédéralistes. Mais personne ne l’a su parce que les journaux ont préféré ignorer l’épisode. Evidemment, on trouve normal qu’un homme politique quelconque puisse être combattu durement, et critiqué énergiquement, pour ses choix en matière économique et sociale, dans les questions de politique intérieure et de politique extérieure. Mais, s’il s’agit de la construction de l’Europe, non. Dans ce cas, il semble que tout va bien, même si on va à reculons. Dans ce cas, les seules vertus admises sont la circonspection, la prudence, qui portent à se contenter de n’importe quel résultat, de n’importe quelle décision, bonne ou mauvaise, des hommes de gouvernement. Alors que toute entreprise humaine n’avance que dans un climat de liberté, dans la tension dialectique entre la courageuse volonté de donner au présent le visage de l’avenir et l’aveugle obstination à le maintenir pareil au passé, l’unité politique de l’Europe devrait être seulement l’affaire de ceux qui se cramponnent au statu quo politique et social pour en tirer à chaque fois, au compte-gouttes, des « progrès » insignifiants et ridicules.
Mais il est certain qu’on ne peut pas aller bien loin de cette façon. Si on veut vraiment arriver aux Etats-Unis d’Europe, il faut renverser cet état d’esprit. La construction de l’Europe doit devenir une chose comme toutes les autres, une chose exposée à la critique de tous. Elle doit cesser d’être une entreprise facile, où toutes les responsabilités s’en vont en fumée, et devenir au contraire une entreprise difficile, où toutes les responsabilités sont précisées, de sorte que chacun puisse être jugé sur la manière dont il les assume.
A cet égard, les applaudissements qui sont allés à Hallstein pour la manière dont il a conduit la politique de la Communauté économique, et surtout pour la proposition, chargée d’avenir, du « budget fédéral », et les sifflets qui ont accueilli les chefs d’Etat et de gouvernement et les ministres des Affaires étrangères constituent un excellent point de départ. A la différence de tous les Solons de la politique, les jeunes fédéralistes savaient, et savent, une chose simple mais essentielle. Ils savaient qu’étaient réunis à Rome les hommes qui ont le pouvoir de tenir l’Europe divisée et celui de l’unir.
Bien plus, ces pouvoirs ne semblent pas même être des pouvoirs au sens propre du mot. Après tant d’années d’intégration européenne, on pense encore que des facteurs historiques tellement complexes qu’ils sont impossibles à préciser tiennent toujours l’Europe divisée, et que seule une lente maturation, tout aussi impossible à préciser, pour laquelle il n’y aurait rien de précis à faire, pour laquelle il s’agirait seulement d’attendre avec patience, produirait l’unité, un jour ou l’autre.
Il va de soi que tout cela est faux, que ce n’est que le masque de l’irresponsabilité, de la paresse, de la mauvaise volonté. C’est un fait que les leaders réunis à Rome avaient, et ont, la faculté de prendre des décisions qui pourraient nous conduire, en quelques mois, aux Etats-Unis d’Europe. Ils peuvent décider, aux termes des traités de Rome, d’élire directement le Parlement européen, ils peuvent décider de renforcer ses pouvoirs, ils peuvent lui confier la tâche d’élaborer la constitution de l’Europe. Des décisions de ce genre ne rencontreraient aucune résistance consistante. Le Marché commun n’a-t-il pas été fait justement pour éliminer les intérêts contraires à l’unité de l’Europe ? Les Européens accueilleraient certainement avec enthousiasme toute décision qui, en reconnaissant leurs droits démocratiques européens, les rendrait à nouveau maîtres de leur destin.
On objecte qu’il serait impossible de prendre ces décisions par la faute de quelques hommes d’Etat qui ne voudraient rien savoir. Mais qui empêche les autres leaders de proclamer ouvertement, devant le peuple, leur volonté européenne, par des propositions précises et concrètes, pour déchaîner un irrésistible mouvement d’opinion afin de bousculer les dirigeants qui s’attardent encore à une anachronique vision nationaliste qui n’est plus partagée par la majorité des citoyens ? Et qui les empêche de faire, de toute façon, les pas qui ne dépendent que d’eux seuls, comme, par exemple, l’élection directe unilatérale des délégués de leur pays au Parlement européen ?
L’unité politique de l’Europe est urgente et il est vil d’attendre. L’Espagne et le Portugal, plus de vingt ans après la défaite du fascisme, n’ont pas encore recouvré la liberté. Les pays de l’Est européen subissent encore le régime du parti unique. La dictature a été instaurée en Grèce. Et, dernier fait qui montre combien est fâcheux le vide de pouvoir résultant de la division de l’Europe, la grave crise israélo-arabe s’est développée, a éclaté et s’est achevée, sur le plan militaire, sans que l’Europe, pourtant intéressée, puisse faire quoi que ce soit, alors que les navires soviétiques et américains sillonnaient la Méditerranée.
L’Europe s’enrichit par l’unité économique et élude ses responsabilités par la division politique. Tout cela ne dépend pas de Dieu, cela dépend des hommes et doit être tranché par les hommes, coûte que coûte.
 
Mario Albertini
(juillet 1967)