IV année, 1962, Numéro 2, Page 123

 

 

L’ouverture à gauche, en Italie
 
 
Le problème de l’ouverture à gauche, en Italie, n’est pas très facile à comprendre car il s’est posé dans une atmosphère d’apathie et de surdité politique remarquables. Et le fait que cette nouvelle expérience politique soit née sans qu’il y ait eu de débat profond, tend à en cacher le caractère. D’autre part les protagonistes de cette expérience affirment qu’elle représenterait un tournant politique fondamental dans l’histoire de l’Italie, une innovation dans les structures de l’Etat italien. Il est donc nécessaire de prendre en considération — de façon sommaire — le tableau historico-politique de l’Etat italien, si l’on veut pouvoir évaluer la signification et la portée réelles du centre-gauche.
La première constatation historique que l’on doit faire est la suivante : en Italie, depuis que l’Etat a été constitué, la gauche a toujours été divisée en deux parties dont l’une, substantiellement éversive, révolutionnaire, est en opposition non seulement avec le gouvernement mais avec le régime lui-même, et dont l’autre, est fidèle non seulement à l’Etat, mais aussi à la « structure politique » caractéristique de l’histoire italienne, à la quelle on a donné le nom de « parti unique de gouvernement ».[1]
A la base de cette division de la gauche et de la structure du parti unique de gouvernement se trouvent une constante de caractère économico-social et une constante de caractère politique qui, bien qu’elles se soient modifiées au cours des cent dernières années, ont cependant toujours conservé un certain caractère de permanence.
La constante économico-sociale est constituée par le fait que l’Italie est un pays coupé en deux, au point de vue social. Le caractère péculier de cette fracture réside dans le fait qu’elle n’est pas exclusivement déterminée par la division, pourtant assez macroscopique, entre bourgeoisie et prolétariat ; mais, et surtout, par le fait qu’une partie du pays est entrée dans le processus d’industrialisation moderne tandis que l’autre partie en est restée exclue. Ce fait revêt une importance énorme. En réalité, s’il n’existait en Italie qu’une division sociale bourgeoisie-prolétariat, nous aurions assisté et nous assisterions encore à des phénomènes assez semblables à ceux qui se sont produits dans d’autres pays de l’Europe occidentale, qui sont pleinement entrés dans la phase dite capitaliste du développement économique, tels que la Grande-Bretagne, la Suisse et la Suède. Dans ces pays, la fracture dont nous venons de parler, a d’abord donné lieu à des alternatives de régime ; parce que dans un pays présentant une forte division sociale, et par conséquent différentes matrices sociales de pouvoir, le régime se base sur l’une d’elles et la partie exclue se met en alternative de régime. Mais dans ces pays la situation a évolué par degrés (pas à pas, à mesure que le développement économique intégrait des espaces sociaux de plus en plus vastes à la vie de l’Etat et tendait à éliminer les différences de classe) vers une situation dans laquelle les anciennes alternatives de régime tendaient à se présenter comme des alternatives de gouvernement. Le modèle classique est la Grande-Bretagne. Dans ce pays, le phénomène de la révolution industrielle et celui de la division sociale bourgeoisie-prolétariat, se sont présentés avec un caractère plus net qu’ailleurs ; mais les violentes oppositions de régime ont graduellement évolué vers des situations dans lesquelles les forces sociales à l’opposition, de moins en moins exclues, tendaient à formuler, non plus des oppositions de régime, mais des oppositions de gouvernement.
L’Italie, au contraire, comme nous l’avons déjà dit, à côté de la division bourgeoisie-prolétariat, présente en outre une fracture ultérieure, entre la partie du pays qui est entrée dans la phase de l’industrialisation, de l’accumulation capitaliste, du développement économique, et la partie du pays qui est restée en dehors de cette évolution. Ce phénomène entraîne deux conséquences : avant tout il maintient telle la fracture au sein du corps social et il cristallise la situation sociale sur laquelle se fondent, les alternatives de régime, en second lieu il est un obstacle même dans la partie du pays qui a évolué au point de vue économique, à l’unification sociale qui, comme nous l’avons dit, tend à exclure les alternatives de régime et à introduire les alternatives de gouvernement.
Si les prémisses semblent claires, on ne peut en dire autant de cette dernière conséquence. En vérité, si l’on imaginait l’espace géographique communément connu sous le nom d’Italie, occupé par deux Etats différents, l’un comprenant essentiellement le territoire sur lequel a eu lieu le phénomène de l’industrialisation, c’est-à-dire en gros le nord et une faible partie du centre, et l’autre le reste ; on pourrait facilement se représenter deux situations sociales, et par conséquent politiques (dans la mesure où les situations politiques sont en fonction des situations sociales), du genre suivant : le premier Etat aurait suivi en substance le trend de la Grande-Bretagne, le deuxième serait au contraire un Etat oscillant perpétuellement entre le fascisme et le communisme, parce que la base sociale nécessaire aux expériences démocratiques aurait constamment manqué. Cette situation aurait duré jusqu’au moment où, par une modification de structure colossale, on aurait pu modifier le substratum social du pouvoir. Le fait est que, s’il est vrai qu’en Italie la situation sociale présente cette fracture, il n’en est pas moins vrai qu’au point de vue politique il n’existe qu’un seul Etat. La conséquence en est que l’opposition de régime de gauche, engendrée par la fracture dont nous avons parlé et en particulier par la partie du corps social que constituent les « exclus », tend à absorber n’importe quelle opposition de gauche, y compris celles qui, émergeant éventuellement d’une société tendant à l’unification sociale (comme c’est le cas au nord), auraient pu être, dans un Etat divisé, des oppositions de gouvernement.
Ceci est en substance la constante économico-sociale de la vie politique italienne, telle que son histoire la met en évidence, présentant constamment une opposition de gauche éversive. La démocratie radicale mazzinienne qui était une alternative de n’importe quelle opposition de gauche, y compris celles qui, est restée en dehors de la fondation du règne, n’a pas pu devenir une opposition constitutionnelle et par conséquent est restée un phénomène étranger au système, un phénomène révolutionnaire. Cette position fut ensuite prise par le premier socialisme anarchoïde, puis par le maximalisme socialiste, et enfin par le parti communiste qui est devenu la forme stable des expériences dictatoriales de gauche.[2]
Mais, comme nous l’avons déjà dit, à la base de la division de la gauche en Italie (et de la structure du parti unique de gouvernement), il y a une seconde constante, de nature politique celle-là dont il convient de tenir compte. Cette seconde constante est constituée par la situation internationale de pouvoir de l’Italie, qui a provoqué la centralisation du pouvoir politique. L’Italie, en s’unifiant, était devenue ipso facto une grande puissance européenne, et ceci en raison de sa consistance démographique même. Tant il est vrai que, dix-sept ans à peine après son unification, au Congrès de Berlin, on reconnaissait officiellement l’Italie comme l’un des six Etats de premier ordre qui constituaient le concert européen et qui détenaient le pouvoir de prendre des décisions internationales. Mais l’Italie était entrée dans ce concert, et avec ce type de responsabilités, en tant que puissance continentale, c’est-à-dire avec une frontière terrestre par rapport aux autres Etats. Ces pays continentaux, avec leurs frontières terrestres, ont besoin d’une forte armée de terre et d’un degré élevé de centralisation, car ils ne peuvent se défendre de façon efficace que s’ils disposent d’une armée puissante et d’un appareil permettant de mobiliser rapidement et de concentrer toutes les forces, politiques, militaires et de résistance, du pays. Ces raisons objectives (la raison d’Etat italienne, si nous voulons employer un terme plus technique) poussaient l’Italie vers la centralisation. La poussée à la centralisation qu’exerçait sur l’Etat italien cette situation internationale de pouvoir agit pesamment durant toute la dernière période de prépondérance du système européen des Etats sur le monde : depuis les premières entreprises coloniales jusqu’à la première guerre mondiale et à la période du fascisme et jusqu’à la deuxième guerre mondiale. L’Italie ressentit de façon très grave l’hypothèque de sa position de puissance internationale de type continental.
Avec la fin de la deuxième guerre mondiale qui marqua le terme définitif de la prépondérance du système européen des Etats sur le monde, et qui fit de l’Europe une zone de second ordre quant à la responsabilité de l’équilibre mondial de pouvoir, la raison d’Etat italienne, comme celle des autres Etats européens continentaux, perdit presque complètement sa force centralisatrice. Dans cette nouvelle phase de l’histoire mondiale et européenne, la tendance à la centralisation en Italie et la structure constitutionnelle réelle du parti unique de gouvernement qui en fut la conséquence, furent soutenues particulièrement par la constante économico-sociale dont nous avons parlé en premier lieu, tandis que le souvenir de la situation internationale précédente ne pouvait avoir d’autre effet que celui de maintenir — comme force d’inertie — l’Etat italien, et avec lui tous les autres Etats européens, et de conduire la classe politique italienne (comme celle des autres pays européens) à la croyance mystificatrice que l’Italie (ou les autres Etats européens) pouvait encore se compter parmi les puissances, ou les presque-puissances mondiales. Cette force d’inertie du pouvoir, et surtout de l’image que les hommes se font du pouvoir, exerça et exerce encore une certaine tendance centralisatrice en Italie, et a alimenté toutes les vélléités « méditerranéennes » qui se manifestent périodiquement au Ministère des Affaires Etrangères italien. Toutefois cette tendance s’est affaiblie de beaucoup par rapport à ce qu’elle était autrefois, car il lui manque un véritable support réel.
Cependant, le nouvel équilibre de pouvoir mondial — de caractère bipolaire — qui s’est formé à partir de la fin de la seconde guerre mondiale, si a éliminé l’Italie du rang de puissance internationale, toutefois il a fortement cristallisé la division politique de ce pays. Une telle division, qui est la fracture entre parti unique de gouvernement et opposition de régime et dont l’origine vient de la fracture sociale de l’Italie, a été consolidée du fait de l’affermissement permanent du parti unique de gouvernement d’un côté, et de l’opposition de régime de gauche de l’autre, aux deux différentes puissances mondiales (les U.S.A. et l’U.R.S.S.) protagonistes de l’équilibre bipolaire.
Telles sont en substance les deux raisons pour lesquelles il y eut en Italie un parti unique de gouvernement, comme élément spécifique caractérisant le système constitutionnel. D’une part, la constante économico-sociale offrait au pouvoir politique une base sociale extrêmement exiguë, d’autre part, la constante politique exerçait une forte pression vers la centralisation du pouvoir politique. Et un pays dans lequel le pouvoir est centralisé, et qui possède une base sociale insuffisante, est un pays dans lequel le plus léger changement dans la situation de pouvoir suffit à mettre en crise, non seulement le gouvernement, mais la forme même de l’Etat, son régime. La conséquence immédiate de ce fait est que les différentes attitudes à l’égard du régime, qui existent évidemment en Italie comme ailleurs, et qui sont en fonction des différents intérêts culturels, économiques et ainsi de suite, s’expriment à l’intérieur du gouvernement, et ne peuvent pas se dérouler librement en face de l’opinion publique, ni se heurter ouvertement l’une à l’autre, générant des alternatives de gouvernement, parce que s’il en était ainsi, non seulement le gouvernement mais le régime lui-même tomberaient.
On peut tracer le schéma suivant du système constitutionnel réel qui en résulte. Tout d’abord on observe un arrangement politique de ce genre : une alternative de régime de droite ; un fort regroupement au centre lequel englobera nécessairement le centre, le centre-droite et le centre-gauche, qui constituent la marge de manœuvre du parti unique de gouvernement ; et enfin une alternative de gauche. Les changements de gouvernement se font au moyen de la cooptation, raison pour laquelle, au lieu d’avoir des alternances de gouvernement, on assiste au phénomène du partage du pouvoir. Les modifications de la ligne de marche sont donc nécessairement à peu près insignifiantes et les seuls grands changements véritables ont lieu quand a lieu un changement du parti unique de gouvernement, c’est-à-dire un changement de régime. L’histoire de la constitution italienne met en évidence un seul changement : la constitution républicaine de 1945 qui venait substituer le vieux statut de Charles-Albert. Mais si l’on ne se contente pas d’adopter un point de vue purement formel, on se rend compte du fait que l’Italie a eu, au contraire, bien d’autres alternances de régime. Il y a d’abord eu un régime de monarchie constitutionnelle, dans lequel le pouvoir royal était encore très fort, puis le transformisme de Giolitti, le fascisme et finalement le régime chrétien-démocrate actuel.
Et, il faut le faire remarquer, ces alternances de régime se produisent toutes les fois que le cycle du parti unique de gouvernement est épuisé, quand il n’y a plus rien à ronger dans l’ordre politique, plus rien à coopter, de sorte que la moindre modification de la situation de pouvoir provoque la fin du régime.[3]
Il faut mettre en évidence un autre trait caractéristique de ce système. Bien qu’il puisse disposer d’un pouvoir fortement militarisé et centralisé, le parti unique de gouvernement est fondamentalement impuissant à l’égard de sa base sociale, en raison de l’hétérogénéité de cette base même. C’est un pouvoir qui se trouve dans l’obligation de contenter un peu toutes les forces qui le soutiennent et qui, par définition, ne sont pas homogènes. Ce fait explique bien des mots qui sont employés en parlant de l’Etat italien. Il explique le « possibilisme », il explique le « immobilisme », il explique surtout le « sous-gouvernement » qui est un phénomène typique d’une société substantiellement anarchique à l’égard du pouvoir politique et qui contrôle ce pouvoir politique plus qu’elle n’est contrôlée par lui. Mais, par contre, ce pouvoir substantiellement impuissant à l’égard de sa base sociale, est extrêmement autoritaire et extrêmement violent à l’égard des « exclus ». Ce fait s’explique facilement : un Etat divisé en deux, qui ne réussit pas à éliminer les « distances africaines », qui maintient intactes les situations sociales génératrices d’alternatives de régime, est un Etat qui, par définition, ne peut prétendre des comportements loyaux librement consentis et qui est donc contraint à les arracher. C’est ce qui explique la survivance d’une partie de la législation pénale fasciste, l’autoritarisme des fonctionnaires publics, l’habitude de tirer sur la foule, tous faits qui trahissent la peur qu’éprouve le gouvernement à l’égard du peuple, parce que le peuple lui est hostile et qu’il n’existe pas de remède à cet état de choses.
Les deux constantes de la vie politique italienne qui expliquent la division de la gauche (et la structure du parti unique de gouvernement) existent encore en 1945, bien que la constante politique exerce une action centralisatrice beaucoup moins importante que par le passé. Au moment de la reconstruction de l’Etat, la situation sociale est tout ce qu’il a de plus statique ; l’unité populaire n’existe pas encore car la division nord-sud est restée profonde. C’est ainsi que recommence un nouveau cycle de parti unique de gouvernement avec la démocratie chrétienne. Cependant il existe un nouvel élément dans l’ordre politique, et c’est la présence, à l’extrême gauche, d’une opposition très stable, celle du parti communiste, qui représente la position la plus avancée dans la conquête de l’unité ouvrière. C’est une opposition très consciente qui non seulement fournit des réponses aux problèmes de la société, mais fournit même une réponse globale au problème de la position de l’homme dans le monde. Un élément ultérieur renforce la position de cette alternative et approfondit encore le fossé qui la sépare du parti unique de gouvernement : c’est la donnée qui émerge de la nouvelle situation internationale qui voit le monde substantiellement divisé en deux zones d’influence, la zone d’influence des Etats-Unis et celle de l’U.R.S.S. En présence d’une opposition de gauche de ce genre, ce n’est vraiment pas par hasard que le nouveau parti unique de gouvernement est devenu la démocratie chrétienne. L’ancienne classe libérale, les vieilles catégories bourgeoises, avec un régime du type de celui de Giolitti, n’auraient pas réussi à occuper longtemps le terrain. L’intervention d’une grosse force métapolitique, comme celle de l’Eglise, était indispensable.
Dans une telle situation quel rôle peut assumer le socialisme ? Un rôle évidemment subalterne. Et telles sont, en effet, les positions que Saragat et Nenni imposent au socialisme italien. Saragat se rend compte que, pour assurer la continuité des traditions démocratiques du socialisme italien, il faut insérer l’Italie dans le système atlantique, et pour ce faire il ancre une partie du socialisme italien à la démocratie chrétienne en Italie et en général à la leadership des Etats-Unis. La contrepartie qu’entraîne ce choix subalterne en fonction du maintien de la forme démocratique, est le renoncement à une expérience autonome de démocratie socialiste, le renoncement à l’unification sociale, le mensonge au sujet de l’état réel de la société, le partage du pouvoir avec le capitalisme.
Le choix de Nenni se fait dans la direction opposée ; il représente la conviction qu’une expérience socialiste rompt complètement sa continuité historique et dégénère non seulement en social-démocratie, mais en opportunisme bourgeois (comme nous avons vu dégénérer le socialisme en fascisme), s’il ne représente pas la tendance à la conquête de l’unité ouvrière, à l’unification sociale, à l’opposition absolue à la direction capitaliste de l’Etat. Mais ce choix pousse lui aussi le socialisme vers une position subalterne, cette fois par rapport au communisme en Italie, et par rapport à la leadership du communisme international en général. Jusqu’en 1954, Nenni est soumis à toutes les positions de la politique étrangère soviétique, comme Saragat est soumis à toutes les positions de la politique étrangère des Etats-Unis.
Telle était la tragique alternative dans laquelle se trouvait le socialisme au moment où repartait le dernier cycle du parti unique de gouvernement avec la démocratie chrétienne. Le sort de ses deux positions dépendait du sort du parti unique de gouvernement. Quel serait son cycle de développement et quand se conclurait-il ? Son cycle devait être, et a en effet ponctuellement été celui que nous avons sommairement décrit, quand nous avons attiré l’attention sur la structure constitutionnelle réelle du parti unique de gouvernement dans l’Etat italien : le parti unique de gouvernement, manœuvrant dans l’espace laissé libre par les oppositions de régime de droite et de gauche, a rongé jusqu’à l’extrême limite le déploiement des forces politiques, a épuisé les chances libérales, social-démocratiques et républicaines, parce que, chaque fois que des requêtes sociales avancées par ces partis sont représentées de façon seulement partielle (du fait qu’elles sont constamment conditionnées par la possibilité d’un compromis avec le parti unique de gouvernement), elles tendent à formuler de nouveau des oppositions. Une fois que les possibilités d’obtenir de nouvelles cooptations ont été épuisées, et que les marges de manœuvre ont été cristallisées, le parti unique de gouvernement a commencé à se raidir. Et peu s’en fallut, il y a deux ans, que, d’une situation relativement tranquille au point de vue social, ce parti unique de gouvernement ne glissât, sous le Ministère Tambroni, vers des alternatives de régime.
Mais en même temps, par bonheur, se produisaient deux faits nouveaux : le désengagement progressif au niveau international, et la libéralisation des échanges en Europe, due à l’éclipse de fait des souverainetés nationales, et fondée sur l’unité européenne de fait. Ces deux faits contribuaient à affaiblir la tendance à la centralisation du pouvoir politique et atténuaient un peu le contraste toujours vivace entre le parti unique de gouvernement et l’opposition de régime de gauche. C’est ainsi qu’en Italie une certaine partie de l’opposition de gauche a eu la possibilité de se détacher du communisme international, et que cette partie de l’opposition socialiste, qui était restée bloquée sur des positions d’alternative de régime jusqu’en 1954, se trouva disponible pour une cooptation, un partage de pouvoir avec le parti unique de gouvernement. C’est pourquoi le parti unique de gouvernement, dont le cycle était en voie d’épuisement, récupéra une certaine marge de jeu et de nouvelles possibilités de manœuvre.
Telle est en substance la situation qui explique l’ouverture a gauche. Comment faut-il la juger ?
Dans les milieux les plus ouverts à la politique, l’ouverture à gauche a suscité de grandes espérances et une attente passionnée soutenues par les slogans du terzo tempo sociale : l’Italie a terminé sa reconstruction et maintenant commencerait l’époque des réformes de structure.[4] Ce fait s’explique assez facilement : le parti qui est en train de s’approcher du gouvernement est le parti qui, pendant quinze ans, a soutenu une opposition extrêmement dure et qui, étant strictement liée à l’opposition communiste, a semblé encore plus maximaliste. Or le fait que ce soit justement le parti qui a fait le front populaire, qui est resté ancré aux points de vue de Staline, qui a conclu un pacte d’unité d’action avec les communistes, qui soit sur le point d’aller au pouvoir, peut éveiller chez l’observateur politique le soupçon qu’une forte volonté politique soit sur le point de s’emparer du pouvoir et s’apprête à introduire de grands changements.[5]
Il s’agit de voir si, en dehors de ces suppositions, l’opération « ouverture à gauche » pourra effectivement donner naissance à de grands changements.
Nous pensons qu’en Italie l’on ne peut qualifier de « grands changements » que les événements qui viennent en quelque sorte modifier les constantes de l’histoire de cet Etat et par conséquent la structure du parti unique de gouvernement. En outre, si l’on veut apprécier une force politique, le seul banc d’essai valable est celui du gouvernement, parce que ce n’est qu’au gouvernement que cette force politique doit transposer en réalisations les propositions qu’elle a mis à son programme. Il suffit donc de prévoir quelles possibilités réelles aurait un éventuel gouvernement Fanfani-Nenni,[6] d’opérer des changements concernant les constantes que nous avons décrites, pour évaluer la portée réelle de l’opération.
Un gouvernement de ce genre n’est certes pas en mesure de combler le fossé nord-sud. L’Italie se trouve aujourd’hui en plein « miracle économique ». Ce fait n’est certes pas imputable au gouvernement italien ; il est simplement le résultat de la libéralisation des échanges au niveau européen (libéralisation non institutionnalisée parce que le pouvoir politique fait défaut là où le phénomène existe), qui est la conséquence de l’éclipse de fait des souverainetés nationales, et de l’unité européenne de fait, ainsi que du libre jeu des forces économiques du marché. Mais ce miracle économique ne peut pas éliminer la fracture nord-sud. Bien que le sud évolue lui aussi, et suivant un indice inconnu jusqu’à ce jour, entre le sud et le nord la distance reste constante. C’est un fait désormais connu de la science économique, que les forces libres du marché ne peuvent pas résoudre les problèmes inhérents au relèvement des zones sous-développés. Pour relever les zones déprimées, il faut qu’il existe un plan économique, soit de type communiste soit de type new-dealiste, il faut que les pouvoirs publics interviennent sous forme d’investissements massifs.
Ces deux mesures ne sont à la portée d’aucun gouvernement italien. Le bilan de l’Etat italien (c’est un fait archi-connu désormais), ne permet pas de faire les dépenses, c’est-à-dire les investissements, nécessaires du point de vue quantitatif. Et même l’établissement d’un plan, dans le sens requis par le problème envisagé,[7] va au-delà des possibilités de n’importe quel gouvernement italien. La grande économie, l’économie des grandes industries, agit désormais au niveau européen et est en train de développer le marché vers des structures d’« oligopole » de dimension européenne. A ce niveau il existe en quelque sorte un plan, mais c’est le plan des grandes industries, des « cartels », en définitive de l’industrie privée. Et ce n’est certes pas ce plan qui résout le problème, puisqu’il vise le profit là où est nécessaire un plan qui vise la structure même du marché, ses étranglements, et qui mire à y porter remède. Eh bien, il est tout-à-fait exclu qu’il puisse y avoir un plan économique public là où le pouvoir politique n’a pas les dimensions du marché. Dans le cas qui nous intéresse, il est exclu que le gouvernement italien puisse reporter dans le cadre d’un plan national, les plans économiques d’entreprises qui ont en vue le marché européen, agissent au niveau européen et qui, dans l’anarchie complète de ce marché, ont d’innombrables possibilités d’action, des possibilités telles qu’elles sont en mesure de paralyser de fait n’importe quelle initiative de n’importe quel gouvernement national qui ait pour but de les contrôler en quelque sorte.
Mais, dans la mesure où la division nord-sud ne peut pas être éliminée, il reste, au sein du corps social, une fracture qui, comme nous l’avons vu, cristallise les matrices sociales des oppositions de régime. Tandis que la constante de la situation internationale de pouvoir — comme nous l’avons dit — a considérablement perdu de son influence, la constante sociale continue ainsi à orienter l’Etat italien vers la centralisation et vers la structure constitutionnelle réelle du parti unique de gouvernement. Et tout ceci conduit encore à la division en deux de la gauche italienne dont une partie reste attachée à ses positions d’opposition de régime et dont l’autre est disposée à partager le pouvoir avec le parti unique de gouvernement.
A vrai dire, si Nenni (avec tout ce que ce nom représentait de 1945 à 1955) en raison d’hypothétiques transformations profondes survenues au sein du corps social, s’était détaché de l’opposition communiste au régime pour se porter sur des positions d’alternative de gouvernement, cela aurait voulu dire qu’une partie de l’Italie sociale, l’Italie du prolétariat, se liait à l’Etat se mettant en alternative démocratique par rapport au parti unique de gouvernement, le chassait et entrait au gouvernement, en représentant des requêtes sociales et des problèmes irrésolus pour les résoudre. Ceci aurait signifié le début du jeu conservation-progrès et l’histoire démocratique de l’Etat italien aurait commencé.
Mais, comme nous l’avons déjà vu, non seulement cette transformation profonde du corps social n’a pas eu lieu, mais il est tout-à-fait impossible qu’elle puisse être réalisée par le nouveau gouvernement. Et dans une telle situation il ne restait à Nenni d’autre possibilité que celle de se détacher de l’opposition dans l’espoir de s’allier avec le parti unique de gouvernement, avec cet amas d’intérêts différents, doté d’une volonté politique faible et d’une force politique encore plus faible.
Il s’agit donc encore d’un des nombreux exemples de cooptation au pouvoir de positions situées à côté du « système » mais déjà insérées dans le « système ». Il n’y a donc par conséquent aucune grosse transformation en vue parce que les grosses modifications ont lieu quand se vérifie l’alternance gouvernement-opposition et non pas quand se vérifie « le partage du pouvoir ». On assiste encore une fois à l’opération transformiste classique. Que tel soit du reste le caractère fondamental de l’ouverture à gauche, on s’en rend compte si l’on jette un coup d’œil sur les ébauches de programme du gouvernement actuel. Pour la première fois, il faut en prendre note, les problèmes clés de la vie italienne sont assez clairement mis en évidence. C’est ainsi que l’on parle de l’établissement d’un programme économique, de l’administration, de la décentralisation, du problème de l’enseignement. Chacun de ces problèmes pourrait faire l’objet de longues discussions. Nous pensons toutefois qu’il est suffisant, pour les illustrer, de rappeler les réponses faites par le gouvernement et de les rapporter brièvement à l’importance des problèmes.
Etablir un programme économique constitue un problème réel et fondamental en vue de modifier la structure économico-sociale de l’Italie. Il s’agit d’un problème posé de façon péremptoire — comme nous l’avons déjà dit — par la fracture nord-sud. En réalité (comme nous l’avons déjà fait remarquer) établir un programme économique est un problème qui ne peut être résolu par aucun gouvernement italien, en raison du fait que l’économie joue désormais sur le plan européen. Mis en face de ce problème, le gouvernement italien répond par la « nationalisation de l’énergie électrique », faisant passer cette nationalisation pour un fait représentant un tournant historique dans la vie politique italienne. L’observateur se sent déjà pris de soupçons en face de cette affirmation à la pensée que cette réponse a déjà été donnée il y a bien quinze ans, en France, par de Gaulle. Il reste encore plus perplexe quand il s’avise que, pour cette opération, dont l’opportunité au point de vue économique est, à la lumière de l’expérience française et de l’expérience britannique, pour le moins discutable, l’on prévoit une dépense totale de 1500 milliards à diviser en 10 ans. La vérité est qu’il ne s’agit là que d’une réponse évasive à un gros problème que le gouvernement ne peut pas résoudre.[8]
Comme toujours, au moindre petit tournant de la vie politique italienne, avec ce nouveau gouvernement aussi on parle de réforme, de moralisation de l’administration publique et même d’Etat de droit. Mais on ne peut effectivement moraliser l’administration publique et établir un Etat de droit qu’en abattant la structure constitutionnelle réelle du parti unique de gouvernement sur laquelle se base toute la vie politique et toute la vie publique italienne. Et le parti unique de gouvernement est plus nuisible maintenant qu’il ne l’a jamais été, parce qu’il s’agit d’un parti basé sur une force extrapolitique, sur l’Eglise, et qui est totalement dépourvu d’orientations politiques à proprement parler. On ne peut pas refuser de voir que l’assainissement de la vie politique italienne passe à travers la rupture de cette formation artificielle que constitue l’unité politique des catholiques. Or la nouvelle formation gouvernementale s’est mise, quant à sa structure, sur la voie du partage du pouvoir. Elle maintient donc, au lieu de la briser, l’unité politique des catholiques et le parti unique de gouvernement et elle conserve les oppositions au régime de droite, et surtout de gauche. Les affirmations concernant la moralisation de la vie publique et l’instauration d’un Etat de droit resteront, comme toujours, lettre morte.
Au nom de la décentralisation on parle d’instituer des régions administratives. Cette opération sera elle aussi une manœuvre démagogique en ce sens qu’elle servira à éluder le problème fondamental de toute communauté démocratique, qui est celui de l’autonomie locale. Il n’y aura certainement pas d’autonomie locale tant qu’il y aura des préfets et le Ministère de l’Intérieur. Il est non moins certain qu’un gouvernement Fanfani-Nenni n’arrivera pas au point de les supprimer. En Italie, chasser les préfets et le Ministre de l’Intérieur serait une véritable révolution, que l’on ne saurait imaginer à moins que toute la gauche ne soit au gouvernement et n’ait parfaitement conscience de cette donnée démocratique, avec une situation sociale extrêmement stable, qui, en cinq glorieuses années, porterait le problème à maturation et réussirait à imposer la solution. Mais la gauche est divisée, sa conscience démocratique est celle d’un pays à demi sous-développé, la situation sociale est celle que nous avons constatée, au pouvoir il y a des dirigeants qui sont prêts à tirer sans scrupules sur le peuple. Instituer des régions, dans cet état des choses, ne constitue rien de plus que créer une diversion, un nouvel alibi destiné à masquer l’impuissance en face des obstacles réels.[9]
Venons-en maintenant au problème de l’enseignement. En Italie, l’école est à un niveau lamentable tant en ce qui concerne l’instrumentation de l’enseignement qu’en ce qui concerne sa capacité à faire naître des énergies morales dans le pays. L’enseignement primaire et secondaire et l’Université ont atteint un tel degré d’inefficience et d’immoralité qu’il n’y a vraiment pas lieu d’être surpris si en Italie la recherche scientifique est tombée à un niveau très bas, si l’absence de sens moral est de plus en plus répandue parmi les jeunes, et si les meilleurs éléments fuient désormais l’enseignement. Tous ces faits s’expliquent parfaitement si l’on pense que l’école a toujours été la dernière préoccupation des dirigeants italiens. Aujourd’hui l’on affirme que l’on veut y apporter un remède. Or, comment commence-t-on ? On commence par détacher du bilan cinq milliards de lires destinés à offrir gratuitement les livres aux élèves des écoles élémentaires. C’est une manœuvre démagogique classique de type paternaliste. L’Italie n’est pas pauvre au point de ne pas permettre aux parents de dépenser la valeur de deux paquets de cigarettes pour acheter les livres d’école de leurs enfants ni riche au point de permettre à l’Etat le luxe de gaspiller 5 milliards de cette façon. Le fait est qu’une solution effective du problème demande des dépenses massives pour construire un nombre suffisant de classes et une quantité suffisante de matériel didactique, et pour porter à un niveau de dignité la rémunération du corps enseignant ; et que l’importance de ces dépenses dépasse nettement ce que peut faire le gouvernement italien à ce point de vue.
La vérité semble être que ce nouvel arrangement politique, impuissant en face des étranglements historiques de la vie politique italienne, incapable même d’établir, avec une modestie consciente, une échelle de priorité des décisions qu’il est en mesure de prendre, a besoin de masquer le caractère profondément transformiste de l’opération d’ouverture à gauche, sous des manœuvres de goût nettement démagogique et par des diversions qui sont de véritables bluffes.[10]
Après avoir ainsi encadré le caractère de l’ouverture à gauche, il ne nous reste qu’une dernière observation à faire, en utilisant les considérations développées jusqu’ici. Le parti socialiste est la dernière fraction que le parti unique de gouvernement pouvait coopter. Ce parti unique de gouvernement qui, avec l’expérience Tambroni, semblait déjà s’acheminer irrémédiablement vers le raidissement — qui est le prélude au bouleversement du régime — a récupéré de cette façon encore un peu de marge pour manœuvrer. Le cycle du parti unique de gouvernement démochrétien, déjà à l’agonie, reprend haleine pour une ou deux législatures. Mais ceci semble être désormais l’ultime mouvement sur l’échiquier, l’ultime pièce que l’on brûle. Puis ce sera l’échec et mat. Les italiens verront alors à nu le visage du système politique qui les a enchaînés depuis toujours. Et la classe politique italienne ne se sera pas encore aperçue que pour changer les choses en Italie — pour éliminer la fracture économique et sociale entre le nord et le sud du pays, et pour construire une véritable démocratie avec le système politique constitutionnel de l’alternance entre gouvernement et opposition au gouvernement — il faut sortir du cadre de l’Etat italien et passer par l’unification fédérale de l’Europe.
 
Le Fédéraliste


[1] L’expression a été employée par exemple par Lelio Basso (entre autres) bien que sans une conscience exacte de sa signification politico-constitutionnelle. Par cette expression on tend essentiellement à dénoter l’élément spécifique d’un régime démocratique, au sens formel du mot, dans lequel un seul parti détient et peut détenir le pouvoir, ce qui signifie que : a) on ne peut pas renverser le gouvernement de ce parti sans bouleverser le régime, b) les oppositions à l’intérieur du régime ne sont destinées à introduire que des modifications, normalement insignifiantes, à la politique du parti unique, c) les modifications dans la composition du gouvernement adviennent à travers la cooptation, ce qui rend impossible l’alternance globale de la classe politique au pouvoir, (caractéristique des modèles de démocratie classique du type anglo-saxon) sans une alternance de régime.
[2] Cette stabilité de l’opposition qui s’est manifestée quand l’alternative de gauche est passée entre les mains du parti communiste, dépend dans une large mesure de la culture et des moyens de lutte employés par ce parti, lequel a su ancrer à une certaine perspective politique un certain type de société, la société sous-développée qui tend à l’industrialisation.
[3] Une telle situation révèle des tendances anti-démocratiques. En réalité la démocratie est en contraste flagrant avec la structure constitutionnelle réelle du parti unique de gouvernement. En substance il n’y a démocratie que si, dans la dialectique gouvernement-opposition, il est permis à l’opposition d’aller au gouvernement, en respectant les règles du jeu mais en chassant complètement des postes de commandement, du gouvernement les précédents détenteurs du pouvoir. C’est ce qui se produit dans les pays de démocratie classique de type anglo-saxon. En Italie, au contraire, les changements ont toujours eu lieu selon le mode introduit par Cavour, de l’union, de la cooptation des forces latérales de la part du parti unique de gouvernement. Celui-ci reste donc au pouvoir tant que le régime lui-même n’est pas mis en état de crise.
[4] Il faut également faire remarquer que, en dehors des milieux largement ouverts à la politique, cette opération n’a provoqué dans le pays aucune émotion profonde. Ce fait s’explique si l’on observe qu’il existe une continuité de régime puisque le vieux parti unique de gouvernement tient encore les rênes du pays.
[5] Et en vérité, les leaders du parti socialiste ont pu amener leur parti à la cooptation avec le parti unique de gouvernement en présentant d’abord la position d’alternative aux démochrétiens avec les communistes, puis en présentant d’une part l’alternative seuls et de l’autre le rapprochement au parti démochrétien, pour miser en dernier lieu sur le seul rapprochement. Une conception d’alternative au parti unique de gouvernement a en effet circulé dans les rangs du parti socialiste, même si d’une manière obscure, dans le contraste Nenni-Morandi d’abord et Nenni-Lombardi ensuite. Morandi et Lombardi, en usant de la formule « alternative socialiste », avaient substantiellement en tête de se détacher du parti communiste, exaspérer la tension à l’intérieur de la démocratie chrétienne, en provoquer la fracture, devenir plus forts, pour ce qui est des voix, soit du parti communiste, soit de la démocratie chrétienne, aller au gouvernement en y chassant la démocratie chrétienne. Cette idée était très abstraite, parce qu’elle faisait complètement abstraction des règles constantes du jeu politique en Italie, dans la mesure où l’on prévoyait pouvoir soustraire des voix au parti communiste en se détachant de lui même, et dans la mesure où l’on prévoyait pouvoir provoquer — en, se fondant sur de pures formules — la fracture à l’intérieur du parti unique de gouvernement. Nenni, qui connaissait bien mieux le système politique italien, parlait au contraire d’« ouverture à gauche ». Et c’est cette dernière formule qui a fini nécessairement par triompher. C’était l’unique moyen pour se mettre sur la voie du gouvernement.
[6] On considère ici seulement le moment final de l’opération « ouverture à gauche ». Du reste il est assez raisonnable de prévoir que telle doit être l’issue de l’opération. En substance Nenni se trouve en face de cette alternative : ou continuer à se rapprocher du gouvernement, et cette voie conduit inévitablement au gouvernement, ou revenir à des positions d’opposition de régime. Tertium non datur, pour les raisons que nous avons exposées au début. Or si l’on tient compte des deux faits nouveaux constitués par la détente internationale et par la libéralisation des échanges au niveau européen qui ont permis au P.S.I. de se détacher des positions communistes, et qui semblent, du moins dans un futur immédiat, difficilement réversibles, il est assez logique de penser que Nenni ne reviendra pas en arrière, et ne renoncera pas à la perspective de s’emparer d’une tranche du pouvoir pour récupérer (et ce serait difficile) le peu de pouvoir que l’opposition de régime, placée sous l’hégémonie communiste, lui réservait.
[7] Evidemment il peut y avoir également des plans au niveau régional ou au niveau communal, mais ce genre d’opérations ne nous intéresse pas. Le seul plan capable de combler le fossé nord-sud est celui qui serait en mesure, une fois que le problème des infrastructures serait résolu, de contrôler le volume et la destination des investissements propulsifs et productifs sur le territoire national tout entier. De cette façon l’on peut favoriser, dans la zone déprimée, la naissance d’industries à long terme pouvant entrer en compétition avec celles du reste du pays et en définitive coordonner les demandes et les offres globales de l’Etat tout entier, selon certaines lignes directrices du plan.
[8] La nationalisation de l’énergie électrique ne peut pas être un instrument efficace de planification réelle, dans la situation économique d’aujourd’hui. Son utilité du point de vue de l’intérêt économique n’est pas démontrée. Pourquoi alors s’est-elle faite ? Parce que le gouvernement a l’appui du parti qui a été pendant quinze ans dans une position d’opposition décisive, et c’est pourquoi il faut pouvoir déployer quelque opération — d’apparence voyante — qui puisse faire penser qu’il y a en cours de grandes transformations. Il s’agit d’un alibi afin de consumer la cooptation transformiste.
[9] Une autre preuve de la volonté — et de la possibilité — que le gouvernement italien possède pour créer un véritable autogouvernement local, nous est donnée du fait que l’on prévoit que les assemblées régionales seront élues au moyen de votations de second degré !
[10] On est (au bas mot) étonné de voir M. Altiero Spinelli suggérer une politique étrangère de renouvellement européen aux hommes de cette nouvelle tentative transformiste, et arriver au point d’affirmer que l’Italie de l’ouverture à gauche peut jouer dans l’unification européenne le rôle que le Piémont a joué dans l’unification italienne.