IV année, 1962, Numéro 2, Page 139

 

 

La politique*
 
MARIO ALBERTINI
 
 
NOTIONS PRELIMINAIRES
Dans le langage ordinaire le mot « politique » a deux significations, ou si l’on veut, pour être plus précis, une signification générique et une signification spécifique. La signification générique est approximativement celle de ligne de conduite. Nous disons habituellement : « la politique d’une banque, des dirigeants agricoles, d’un président d’association, d’un père de famille, d’un directeur d’usine » et ainsi de suite. Dans ce cas là, nous faisons uniquement allusion à la manière de se conduire, sans tenir compte du caractère spécifique de l’activité considérée, et cette manière de se conduire, nous la jugeons bonne si elle atteint son but, mauvaise si elle ne l’atteint pas (une bonne politique, une mauvaise politique). Bref, avec une telle idée, nous prenons en considération l’action humaine uniquement du point de vue de sa capacité à atteindre un résultat, quel qu’il soit, et par conséquent nous joignons l’idée de la politique à celle de l’habileté, à celle de l’efficacité, à celle de la fourberie. On doit toujours se rappeler que l’idée en question s’exprime aussi bien avec le mot « politique » qu’avec des termes comme « conduite », « comportement », « choix », « décision » et bien d’autres.
La signification spécifique au contraire concerne une activité humaine particulière que le sens commun distingue bien. N’importe qui, s’il entend parler de la politique d’un directeur d’usine, pense à la ligne de conduite que celui-ci a adoptée ; mais s’il lit sur la couverture d’un livre « Traité de politique », il s’attend au contraire à trouver dans ce livre des descriptions, des raisonnements relatifs à l’Etat, aux partis, aux droits des citoyens, et ainsi de suite. Il est évident que le mot « politique » pris dans sa première acception n’a fait l’objet, étant donné son caractère général, d’aucune étude théorique particulière (à part quelques tentatives récentes d’élaborer une théorie générale des décisions humaines) parce qu’il renvoie, pour en avoir une compréhension approfondie, aux activités diverses que l’on examine de temps en temps : nous pouvons considérer comme bonne la politique d’une banque, grâce à certaines connaissances économiques, bonne celle d’un entraîneur de football grâce à notre connaissance de ce jeu, etc… Par contre, le mot « politique » pris dans sa seconde acception, étant donné son caractère spécifique, a donné lieu à une théorie bien distincte des autres : la théorie de la politique.
Toutefois, si l’accord est général pour estimer que la politique est différente de l’économie, du droit et des autres théories des activités humaines, on ne peut en dire autant en ce qui concerne le caractère, la méthode et le contenu de cette théorie. Certains la conçoivent comme une théorie philosophique, d’autres comme une théorie scientifique, d’autres encore comme une discipline du domaine exclusif de l’histoire. Une telle diversité de points de vue pour examiner l’activité politique explique l’incertitude au sujet de son contenu. Celui qui choisit le point de vue philosophique (traditionnel) sera amené à essayer de comprendre l’origine première et la fin dernière de la politique. Celui qui choisit le point de vue scientifique sera amené à éliminer de pareilles considérations, et par conséquent les faits corrélatifs, et à se limiter à ce qui est observable et, dans certaines limites, à ce qui est vérifiable. Celui qui choisit le point de vue historique se refusera à accepter le concept ou les schématisations conceptuelles de la politique, et sera amené à voir dans la politique une activité qui varie selon les époques.
Dans ces conditions, le meilleur point de départ se trouve précisément dans le fait que tout le monde, qu’il s’agisse de savants ou de personnes non spécialisées, distingue la politique des autres activités. On peut interroger n’importe qui sur un acte humain, tout le monde saura dire s’il est politique (au sens spécifique) ou s’il ne l’est pas. Cela comporte un accord spontané sur le caractère des actes, et nous permet de les décrire. Pour les décrire on ne pourra se passer de schémas et de concepts ; mais ces schémas et ces concepts devront nous servir à interpréter les actes mis en évidence par le sens commun, et non pas à les délimiter arbitrairement dès le départ.
Si nous observons de cette façon la scène de la politique, nous constatons que nous pouvons facilement distinguer trois types de comportement politique. En premier lieu nous trouvons peu de gens qui font de la politique le but principal de leur vie. Parmi cette catégorie de gens, certains vivent de politique et pour la politique (comme les médecins vivent de la médecine et pour la médecine), c’est-à-dire qu’ils reçoivent une rémunération de leurs activités politiques et qu’ils vivent uniquement de cette rémunération ; d’autres ne vivent que pour la politique et vivent de leur richesse personnelle ou d’un travail qu’ils exercent en marge de leur activité principale. Naturellement, la même personne, dans diverses circonstances, peut passer de l’un à l’autre cas. En second lieu nous trouvons les gens qui ne font pas de la politique le but principal de leur vie, mais qui, tout en se consacrant à fond à une activité différente, (qui les fait vivre et pour laquelle ils vivent) se préoccupent, plus ou moins continuellement, des événements politiques, essaient sérieusement de les connaître et d’avoir une influence sur leur évolution. Enfin, nous trouvons une troisième catégorie de gens : peu actifs sur le plan politique, ils ne dépassent pas habituellement le simple niveau du « papotage » politique, ils sont capables d’un certain effort de compréhension et de participation uniquement dans de grandes occasions, quand il s’agit par exemple d’élections, de crises graves dans la vie d’un pays, ou plus généralement d’événements qui suscitent de grandes émotions collectives. Cette classification, qui correspond à une expérience du sens commun, a pour base les différences réelles de la façon de penser et d’agir politiquement. Elle nous permet par conséquent d’appliquer les concepts de la politique à l’activité humaine effective, c’est-à-dire aux individus. Pour cela, nous devons examiner plus à fond les trois types généraux de comportement politique. Etudions-les en détail, l’un après l’autre.
 
LES « TYPES IDEAUX » DE COMPORTEMENT POLITIQUE.
1°) La classe politique et le pouvoir. — Le premier comportement correspond à ceux qui font de la politique le but principal de leur vie. Nous les appellerons, en usant de cette expression connue qui remonte à Gaetano Mosca, les membres de la « classe politique ». Nous savons que c’est un but politique qui motive leur activité. Il s’agit de voir ce qu’ils font en réalité pour atteindre ce but, et sous quel angle ils ont connaissance des événements de la politique. D’après les considérations qui vont suivre, nous pourrons tirer au clair le caractère essentiel de leur action. En général, le pouvoir de faire une chose et le fait de la faire ne constituent pas deux activités humaines radicalement distinctes. Ce qui compte pour un médecin, pour un commerçant, pour un peintre, c’est respectivement de diagnostiquer et de soigner les maladies, d’offrir des marchandises que l’on recherche effectivement, de dessiner et de peindre. Dans une certaine limite, leur pouvoir de faire ces choses dépend de leur habileté à les faire. Par contre, en politique le pouvoir de faire une chose, et le fait de la faire, se distinguent radicalement. Dans ce cas, ce qui compte c’est le pouvoir de la faire, tandis que la faire effectivement est secondaire. On peut faire une loi, une politique extérieure, une politique économique, déclarer la guerre uniquement si l’on dispose de la majorité parlementaire ou de la dictature. Chaque fois ces actions se résolvent en certaines techniques : un juriste formulera la loi, un chef d’état major les plans militaires, un économiste le plan économique. Mais ces formulations resteraient sur le papier, ne se transformeraient jamais en projets effectivement réalisés, s’il n’y avait pas chaque fois une majorité parlementaire ou un dictateur qui puissent et veuillent les faire exécuter. Dans toute situation il y aura beaucoup de juristes, beaucoup de militaires et beaucoup d’économistes capables de formuler la solution de certains problèmes, mais il n’y aura qu’une seule majorité, ou qu’un seul dictateur, en mesure de l’imposer. En conséquence le caractère essentiel de la politique est le pouvoir en tant qu’activité autonome.
Le pouvoir n’est pas par lui-même un fait politique. Il est, normalement, un aspect de toutes les actions humaines qui demandent la participation de plusieurs individus et la nécessité que la conduite de l’un s’accorde avec celle des autres. Le cas du médecin qui prescrit une cure à son malade, de l’enfant qui impose à ses amis son jeu préféré, et tous les cas analogues, impliquent un pouvoir, mais ils ne se résolvent pas en ce pouvoir. Dans ces cas-là, le pouvoir est simplement un moyen d’exercer la médecine, de jouer un jeu. Le caractère politique d’une action humaine apparaît quand le pouvoir devient un but, quand il est recherché en quelque sorte pour lui-même, et qu’il constitue l’objet d’une activité spécifique. Une telle activité correspond à une nécessité sociale. Les sociétés humaines, à la différence de certaines sociétés animales, ne dépendent pas uniquement des comportements spontanés de leurs membres. Une société n’est pas possible sans certaines règles générales de conduite et, dans certains secteurs, sans une conduite commune à tous ses membres. Cela exige le pouvoir d’assurer les règles, et celui de décider les conduites et, par conséquent, une activité humaine spécifique qui s’occupe du pouvoir.
L’observation du premier comportement politique nous permet d’affirmer que le pouvoir recherché pour lui-même est le caractère essentiel de la vie politique. A tous les niveaux de la vie sociale, de la commune à l’Etat, il y a politique chaque fois que se manifeste le phénomène de la recherche du pouvoir pour lui-même. De ce fait, les personnes qui se consacrent à la politique sont soumises aux lois qui régissent l’acquisition et le maintien du pouvoir. Dans ce sens-là, de même que la médecine est la science du médecin, la raison d’Etat est la science du politicien. Nous disons « raison d’Etat » parce que, à l’époque moderne, l’Etat est la forme suprême du pouvoir, et aussi parce que cette locution symbolise une tradition de pensée qui, à la suite de Machiavel, s’est occupée de ce problème. La société se transforme : en même temps se transforment les moyens permettant la création et le maintien du pouvoir ; c’est pourquoi le contenu de la raison d’Etat se transforme aussi. Mais il s’agit toujours de la même « raison », parce qu’il s’agit toujours de connaître les faits sociaux du point de vue de leur possibilité à être ou à devenir des moyens pour le pouvoir. Ce critère constant est le principe de la raison d’Etat et de l’action des politiciens. Au XVIIème siècle Federico Bonaventura l’a fort bien illustré en disant que la raison d’Etat est le vrai monarque ; « le prince du prince et sa vraie et propre loi ».
Beaucoup d’hommes d’étude du courant marxiste et de certains courants démocratiques ont refusé d’admettre que le caractère essentiel de la politique soit la lutte pour le pouvoir, dirigée par la raison d’Etat, c’est-à-dire par le critère que seules prévalent les conduites qui augmentent la sécurité et la force du pouvoir. Cela s’explique aussi par le fait que cette théorie fut cultivée surtout à une époque qui ne connaissait pas les partis modernes, et où la société présentait un unique centre de pouvoir fort étendu, à savoir l’Etat. De nos jours, les sociétés sont plus complexes, possèdent divers centres de pouvoir importants et offrent par conséquent à côté de la raison d’Etat, les « raisons » de ces centres de pouvoir mineurs, des partis surtout. Cependant même à ce niveau-là, la conduite des politiciens est guidée par le même critère. Au XVIIème siècle on se plaignait de la raison d’Etat, aujourd’hui on se plaint de la « raison de parti » et on accuse les partis de choisir le critère de la puissance pour inspirer leur action plutôt que de tirer ce critère des idéologies qu’ils professent. Mais cette façon d’agir trouve son origine objective dans la nécessité de rechercher le pouvoir.
Nous pouvons imaginer un homme politique tout à fait immoral, disposé à tout pour conquérir le pouvoir, et à n’importe quoi pour le garder ; nous pouvons aussi imaginer un homme politique d’une honnêteté morale exemplaire, décidé à subordonner à certaines valeurs la conquête et l’usage du pouvoir. Pourtant ce dernier devra aussi consacrer son activité à la recherche du pouvoir, en vue d’empêcher des décisions politiques opportunistes et de permettre des bonnes décisions politiques. Par ailleurs notre siècle a vu la création d’un grand Etat communiste qui, d’après la doctrine marxiste, devrait être contrôlé par les travailleurs. Et bien, cet Etat aussi présente le phénomène d’une classe politique qui lutte pour le pouvoir, de diverses « raisons » de pouvoir dans les divers rouages de cette classe, et de la raison d’Etat au sommet de l’échelle du pouvoir. D’une façon générale, que ce soit dans les Etats marxistes, que ce soit dans les Etats démocratiques, la raison d’Etat a gardé sa suprématie sur toutes les raisons de pouvoir moins importantes. C’est précisément la Russie, qui nous a donné l’exemple d’une des utilisations les plus dépourvues de préjugés que l’histoire connaisse des critères de la raison d’Etat, soit dans les rapports intérieurs, soit dans les rapports internationaux. Par ailleurs c’est au plus grand Etat démocratique que nous devons l’invention et l’utilisation du plus horrible et plus mauvais moyen de pouvoir dont l’homme ait jamais usé : la bombe atomique.
En conclusion nous pouvons affirmer que l’existence d’individus constituant la classe politique est un aspect réel de la politique et que l’analyse de la conduite de ces individus met en évidence la lutte pour le pouvoir en tant que l’aspect essentiel de la politique.
2°) Les comportements pré-politiques et les problèmes politiques. — Le second comportement relève de ceux qui ne font pas de la politique le but principal de leur vie, mais qui tout en se consacrant à une activité différente se préoccupent, plus ou moins continuellement, des événements politiques, essaient sérieusement de les connaître et d’avoir une influence sur leur évolution. Il s’agit d’une catégorie intermédiaire entre la classe politique et la population générique. De nombreux théoriciens ont pris en examen quelque chose d’analogue. Sur ce point une conception fait autorité : celle de Vilfredo Pareto qui a appelé élite cette catégorie de gens. Il la définit de la façon suivante : « Supposons que dans tous les domaines de l’activité humaine on attribue à chaque individu un indice qui indique sa capacité, un peu comme l’on fait à l’école où l’on donne des points pour sanctionner les examens passés en diverses matières. Par exemple, on mettra dix au meilleur praticien, à celui qui n’arrive pas à avoir de client on mettra un, pour pouvoir mettre zéro à celui qui est vraiment crétin. A celui qui aura su gagner des millions, bien ou mal, peu importe, on mettra dix ; à celui qui gagne quelques milliers de francs on mettra six, un à celui qui réussit tout juste à ne pas mourir de faim, et on donnera zéro à celui qui a recours à la mendicité. A la femme « politique » qui, comme Aspasie pour Périclès, Mme de Maintenon pour Louis XIV, Mme de Pompadour pour Louis XV, a su s’attacher un homme puissant et jouer un rôle dans le gouvernement de l’Etat, donnons-lui une note autour de huit ou neuf, pour donner zéro à l’enjôleuse qui satisfait uniquement les sens de ces hommes et n’a aucune influence sur la conduite des affaires publiques. A un valeureux filou qui roule beaucoup de monde, sait se soustraire au code pénal, nous mettrons dix, neuf ou huit suivant le nombre de sots qu’il aura pris dans ses filets et l’argent qu’il aura su leur soustraire ; au pauvre petit escroc qui vole un couvert au restaurant et par-dessus le marché se fait prendre par les gendarmes, nous mettrons zéro. A un poète comme Carducci, nous mettrons huit ou neuf suivant nos goûts ; au rimailleur qui fait fuir les gens quand il récite des sonnets, nous mettrons zéro. Pour le joueur d’échecs, nous pouvons avoir des indices plus précis en cherchant à savoir combien de parties et quelles parties il a gagnées. Et ainsi de suite, pour toutes le branches de l’activité. Faisons donc des gens qui ont les indices les plus élevés dans la branche de leur activité, une classe que nous appellerons l’élite. Nous avons donc deux couches de population : 1° la couche inférieure, celle qui n’appartient pas à l’élite. 2° la couche supérieure, l’élite, qui se divise en deux : a) l’élite gouvernementale, b) l’élite non gouvernementale ».
Cette classification est plus empirique et plus détaillée que la classification marxiste : celle-ci en effet divise la population en deux classes, les capitalistes et les travailleurs, rejetant évidemment toutes les nuances intermédiaires entre ces deux classes et impliquant que seules la condition de capitaliste et la condition de travailleur produisent des résultats politico-sociaux. Toutefois, le grave défaut de la classification de Pareto (et de celles qui se rapprochent de la sienne) est de diviser les individus en catégories, non pas sur la base de leurs diverses attitudes politiques, mais sur une autre base dont il se sert ensuite pour essayer d’expliquer des événements politiques. Or, savoir qu’un individu appartient à l’élite non gouvernementale ne nous dit pas dans quel type de comportement politique il se range. Si en Italie nous mettons la note huit ou neuf à Carducci, nous mettrons dix à Leopardi, et nous les rangerons tous deux dans l’élite. Pourtant nous savons que Carducci eut une grande activité politique, tandis que Leopardi ne s’est jamais consacré à cette activité. Cet exemple nous montre que l’élite non gouvernementale ne correspond pas à un aspect de la politique. La seconde couche politique dont nous parlons définit, par contre, un type de comportement politique. Notre classification peut rappeler celle de Pareto en ce sens qu’elle aussi divise la population en trois parties ; mais elle se base sur des différences réelles de caractère politique, et distingue les individus selon des types de comportement politique, et non d’après des données sociales, tout à fait générales.
Il nous faut maintenant analyser le comportement de cette seconde couche politique pour voir quel aspect de la politique en dérive et quels sont les gens qui en font partie. Il s’agit de personnes dont l’activité principale n’est pas la politique. Si nous admettons le principe commun à bien des écoles philosophiques, et que partage le sens commun, selon lequel « on ne connaît bien que ce, qu’on fait », nous sommes obligés de conclure que ces personnes, qui ne participent pas à la lutte pour le pouvoir, ne connaissent pas ce qu’est la politique dans son caractère essentiel. Il faut cependant examiner ce qui caractérise leur connaissance et leur action politique. La politique est la lutte pour le pouvoir, ce qui implique son acquisition et son maintien, c’est-à-dire son utilisation aussi : administration, élaboration des lois, création de structures, exécution de programmes dans les relations intérieures et internationales, etc… C’est en cela que la politique intervient dans les diverses activités sociales. Si le pouvoir fixe la valeur de la monnaie, établit des tarifs douaniers etc…, il règle certaines conditions de l’activité économique. Ces conditions deviennent par conséquent une donnée de l’activité de l’économiste, qui ainsi connaîtra, d’une manière concrète, un aspect de la politique. Si le pouvoir dirige l’école, élabore des programmes scolaires etc…, il règle certaines conditions de l’activité éducatrice. Ces conditions deviennent par conséquent une donnée de l’activité de l’éducateur, qui connaîtra ainsi à son tour un aspect de la politique. On peut faire la même observation pour toutes les activités humaines réglées par le pouvoir. Par ailleurs, tous les gens dont l’activité présente un aspect soit matériel soit idéal à propos duquel le pouvoir peut intervenir à leur faveur, finiront par prendre conscience de cet aspect particulier de la politique et essaieront d’obtenir cette intervention. En résumé il y a un échange continuel entre société et pouvoir, et pouvoir et société, en ce sens que le pouvoir interfère dans certaines activités sociales, et que certaines activités sociales peuvent demander au pouvoir certaines interventions.
La seconde couche politique délimite par conséquent une sphère des contenus de la raison d’Etat et des raisons mineures de pouvoir. A cause du caractère même de son activité, l’homme politique ne peut que de tendre à acquérir le pouvoir et à le conserver. Cela revient à dire qu’il doit utiliser les activités sociales comme moyens de pouvoir. Cette utilisation est possible parce que les activités sociales ont, ou peuvent acquérir, cet aspect politique dont nous avons parlé plus haut : et elle réussit chaque fois que des individus prennent conscience qu’un aspect de leur action dépend d’un certain pouvoir. La relation entre le premier et le second comportement politique met par conséquent en évidence les problèmes qui sont qualifiés habituellement de politiques. Tel opérateur économique voudra la libéralisation des échanges, tel autre la protection douanière ; tel moraliste voudra que dans la société se développent les valeurs de la liberté de choix et de la responsabilité individuelle, tel autre celles de la sécurité sociale ; tel citoyen demandera que soient améliorées les conditions de vie des habitants des régions sous-développées. Si ces prétentions sont ou deviennent suffisamment fortes, et entrent en rapport avec le processus du pouvoir, elles se transforment en problèmes de la politique économique, de la garantie des libertés individuelles, de la réalisation de la justice sociale, des régions sous-développées. En effet, les problèmes politiques procèdent des situations sociales. Mais l’existence de situations sociales ne suffit pas pour déterminer les problèmes politiques. Les situations sociales se transforment en problèmes politiques quand les hommes prennent conscience de l’aspect politique de leur situation, à savoir du fait qu’on peut les modifier en se groupant autour de leaders qui se battent avec eux pour le pouvoir de les modifier. En d’autres termes, quand un pouvoir politique les fait siennes. Par exemple, le chômage existait bien avant l’apparition du problème politique du plein emploi.
Il est évident que la transformation d’une situation sociale en problème politique n’entraîne pas toujours sa réalisation totale, en d’autres termes, n’entraîne pas toujours la pleine satisfaction des prétentions des individus et des groupes. Normalement les solutions sont partielles.
Des raisons matérielles peuvent expliquer cet écart entre prétentions et solutions : par exemple, l’insuffisance des ressources d’une société face au problème du chômage. Mais indépendamment des raisons matérielles, des raisons politiques interviennent. La solution dépend de la décision du pouvoir, qui ne s’appuie pas sur les prétentions émises par un seul groupe mais sur un compromis entre les prétentions émises par divers groupes : aussi doivent-elles être réduites au plus petit dénominateur commun qu’il soit possible. Cette réalisation incomplète explique d’une part les tensions sociales et le dynamisme politique, et d’autre part les différences qui caractérisent le premier comportement politique, du second. L’objectif du premier comportement politique est de réduire les prétentions des divers groupes à un dénominateur commun minimum, fait qui correspond à l’emploi de l’expression « ligne politique ». L’objectif du second comportement est la solution totale d’un problème particulier ; cependant le degré effectif de solution se situe dans la conscience et dans l’action du premier et non du second, parce que la réalisation ne pourra qu’être partielle, en fait l’équivalent du compromis de pouvoir.
Evidemment ce caractère différentiel, qui se manifeste dans la manière d’agir, se manifeste aussi dans celle de connaître. Nous pouvons formuler de la façon suivante les deux critères de connaissance en question. Qui fait usage du premier, en face de tout problème politique, y compris celui de la forme même de l’Etat, cherchera à comprendre s’il est possible de créer un pouvoir conçu comme moyen pour arriver à réaliser certains buts, et il les jugera réalisables ou non, d’après ce point de vue. Qui utilise le second, en face des mêmes problèmes cherchera de préférence à comprendre les conséquences juridiques, économiques et morales d’une solution totale, sans se rendre compte du compromis de pouvoir où elles ne trouveront en général qu’une réalisation partielle. Par conséquent la compréhension de la politique colle à la réalité dans le premier cas, dans le second elle s’en écarte. C’est dans ce sens que quelques théoriciens de la raison d’Etat critiquent la théorie aristotélique des trois formes de gouvernement en affirmant que les formes de gouvernement sont l’effet et non pas la cause de la raison d’Etat, parce que les formes de l’Etat dépendent du caractère de la lutte pour le pouvoir et non pas inversement.
En substance le critère de la raison d’Etat est réaliste, le second au contraire est idéologique, si par ce terme on entend, comme le veut la sociologie de la connaissance, une représentation de la société qui englobe, sans les différencier, aussi bien les aspects réels que les aspects idéaux. En effet on a une connaissance idéologique chaque fois que la politique est examinée avec l’expérience du second comportement politique qui, de par sa nature propre, transforme ses prétentions en une conception de la politique. La prétention peut être celle d’une personne isolée, alors la connaissance idéologique produira une utopie, un projet irréalisable. Elle peut être par contre celle d’un grand nombre de personnes ; aussi peut-elle devenir un moyen de pouvoir ; dans ce cas elle donnera lieu à une véritable conception idéologique, c’est-à-dire à une conception qui en partie se transforme en réalité et la reflète, et en partie agit comme mythe ou idéal, parce qu’elle reste irréalisée et ne correspond pas à la réalité, mais correspond à des exigences profondément senties et facilite ainsi l’action.
Nous avons donc précisé quel aspect de la politique dérive du second comportement politique. Ce comportement n’identifie pas une partie fixe de la population, mais tous ceux qui de temps en temps se chargent d’un problème politique, qu’ils soient chefs d’industrie, syndicalistes, politicologues ou simples citoyens. Nous avons aussi mis en évidence les différences entre les théories politiques, qui gardent toujours un caractère idéologique quand elles s’écartent de la raison d’Etat. Les doctrines courantes de la nation, de la démocratie, du communisme, etc… sont toutes, de diverses façons, des doctrines idéologiques, parce qu’elles transforment un seul élément de la politique, en la totalité de la politique. Elles ont le mérite d’illustrer quelques aspects génériques de la politique (les exemples cités précédemment illustrent respectivement le rapport entre le pouvoir et le caractère ethnique, la spontanéité sociale, les rapports de la production), mais leur grand tort est de les rendre mythiques en en exagérant la portée.
3°) Le peuple et le consensus. — Le troisième comportement politique est celui de ceux qui ne dépassent pas habituellement le simple niveau du « papotage » politique, mais qui font un certain effort de compréhension et de participation uniquement dans de grandes occasions, quand il s’agit par exemple d’élections, de crise grave dans la vie d’un pays, ou plus généralement quand il s’agit d’événements qui suscitent de fortes émotions collectives. Il s’agit de l’énorme majorité de la population des sociétés modernes. Pour étudier leur comportement il faut s’armer d’un esprit froidement réaliste, et repousser le point de vue de la mythologie politique courante qui exalte cette catégorie de gens en les appelant « les fils de la nation », « les gardiens de la démocratie », « l’armée de la révolution prolétarienne ». Schumpeter, réfléchissant sur le comportement du simple citoyen dans un régime démocratique, en est arrivé à le décrire de cette façon : « Membre d’un comité inefficace — le comité de la nation tout entière —  il dépense, dans l’effort discipliné pour essayer de comprendre et de résoudre un problème politique, moins d’énergie qu’il n’en dépense en jouant au bridge ».
L’observation est à bien des égards vraie, et il faut en tenir compte. D’ailleurs nous pouvons aussi l’expliquer. Il suffit de rappeler que le simple citoyen ne participe ni à l’élaboration de la ligne politique, activité typique des hommes politiques tournés vers la conquête et le maintien du pouvoir, ni à la définition des grands problèmes politiques, activité typique de la seconde couche politique. En conséquence, il est fatal que, en temps normal, l’intérêt qu’il porte à la politique ne soit que superficiel, et que sa connaissance, si éloignée de l’expérience, soit extrêmement imprécise. Toutefois ce même simple citoyen se montre parfois capable d’une intuition politique efficace, d’une participation morale très élevée, héroïque même dans certains cas, au processus de la politique. Même cette constatation concerne des faits d’expérience commune.
Ces événements se produisent parce qu’une phase du processus politique intéresse directement l’homme de la rue. Jusque à maintenant nous avons constaté que les hommes politiques élaborent les lignes politiques en réduisant au plus petit dénominateur commun un certain nombre de problèmes qui correspondent aux prétentions de la seconde couche politique. Cela donne lieu sans cesse à une série de choix. En temps normal — en d’autres termes, quand le pouvoir est stable — ces choix s’effectuent dans la sphère de la classe politique sur la base des pressions exercées par la seconde couche politique. Mais il arrive que les choix soient impossibles, soit parce que le compromis du pouvoir échoue, soit à cause des limites des possibilités matérielles de la société. Alors le pouvoir chancèle, et tous les éléments sociaux qui peuvent se transformer en moyens pour le pouvoir entrent directement en jeu. Dans une pareille situation, les hommes politiques peuvent formuler les choix, mais ne peuvent les réaliser. Cette possibilité passe à l’homme de la rue. Il faut observer que dans ces cas-là la question devient extrêmement simple et dépend de tout le monde : il s’agit en fait de choisir entre très peu d’alternatives. Dans son caractère essentiel ce choix concerne le pouvoir et non les idéologies ou les programmes. Pour se rendre bien compte du caractère de cette phase de la politique, il ne faut pas oublier que lorsque un gouvernement chancèle, et qu’un autre est en passe de se former, le milieu social s’éveille de la léthargie politique habituelle. D’une part tout le monde s’intéresse à la politique, et il se crée ainsi un nombre considérable de canaux d’information et de communication spontanées ; d’autre part le processus politique se réduit à un choix élémentaire : ou les uns, ou les autres. Les régimes démocratiques ont institutionnalisé ces phases cycliques de la politique au moyen des élections. Toutefois ces phases sont typiques de tous les régimes politiques et se manifestent de diverses façons, qui vont de la révolution dans la rue, dans les cas violents, à des mouvements d’opinion qu’on ne peut chiffrer comme les élections, et qui ne sont pas violents comme des révolutions, mais qui sont cependant clairement perceptibles par le caractère exceptionnel et ouvert que prend le processus de la politique.
La description du comportement politique de la troisième couche nous montre donc deux moments typiques du processus politique : celui de la stabilité du pouvoir et celui de la crise du pouvoir. L’homme de la rue reste passif pendant les périodes de stabilité, et devient actif dans les moments de crise ; ce qui revient à dire que, lorsque le pouvoir est stable, le simple citoyen est plutôt un sujet qu’un citoyen. Même lorsque le pouvoir prend des décisions qui concernent la vie et la mort du simple citoyen, comme celle de faire la guerre, il n’a pas voix au chapitre. Cet aspect du comportement de l’homme de la rue explique le fait, autrement mystérieux, de la grande diffusion de quelques conceptions idéologiques de la politique. L’homme de la rue doit sans participer au processus des décisions, fournir des prestations qui ont une importance énorme, quelquefois tragique, pour sa vie personnelle. Il ne peut donc conserver son équilibre psychique qu’au moyen de représentations du processus politique qui d’une part évoquent clairement l’idée de la prestation et d’autre part justifient la passivité en faisant de l’obligation une valeur absolue et de la communauté politique elle-même une sorte d’entité collective existant au-dessus des individus. De ce genre surtout est l’idéologie de la nation, qui transforme le moderne Etat bureaucratique représentatif en une entité mystique, à laquelle les hommes devraient tout ; de ce genre aussi sont les idéologies des partis quand ils produisent l’image de groupes existants presque indépendamment des individus qui les constituent.
En conclusion l’analyse du troisième comportement politique met en évidence le problème du consensus, et illustre d’une façon réaliste les problèmes qui sont discutés dans la problématique de la légitimité du pouvoir politique, en montrant quelle est l’effective participation de l’énorme majorité des membres des communautés politiques au processus du pouvoir. S’il est peut-être pénible de constater que cette participation, en temps normal, se réduit à croire à des entités à moitié réelles, à moitié imaginaires, c’est une consolation de constater que lorsque le processus du pouvoir interrompt sa marche normale, l’homme de la rue acquiert réellement les pouvoirs énoncés dans le droit constitutionnel et transformés dans les idéologies. Il faut de toute façon ne pas oublier que la participation directe des grandes masses au processus du pouvoir est un événement historique de date très récente. Par un certain côté, il s’agit seulement du début d’un processus grandiose d’humanisation de la politique qui présente, comme tout ce qui est nouveau, ses ombres et ses lumières.
Nous avons commencé par la constatation de l’existence de trois comportements politiques que distingue aisément le sens commun. En vue de les examiner, nous les avons « typisés », nous détachant quelque peu de la réalité, qui ne les présente presque jamais à leur état pur, parce que, de façons différentes, chez les individus réels ces divers aspects du comportement politique peuvent coexister. Il est vrai que l’homme politique se fait guider par la raison d’Etat, mais il est vrai aussi qu’il peut avoir médité longuement sur la forme d’Etat la meilleure, indépendamment de l’étude des moyens indispensables pour le réaliser, et il est également vrai aussi qu’il peut avoir cette même confiance naïve que l’homme de la rue en l’idéologie, instrument qui lui sert à garder le consensus. Lénine est parfaitement exemplaire à cet égard. Il a écrit des ouvrages d’inspiration marxiste orthodoxe sur l’Etat, sur l’impérialisme, etc…, de caractère idéologique incontestable, et a gardé très probablement durant toute sa vie une confiance naïve dans l’eschatologie communiste. Toutefois il s’est distingué par ses conceptions exposées dans Que faire ?, et il les utilisa pour réaliser la grande tâche de sa vie : la fondation d’un nouveau pouvoir. Or, ces conceptions contredisent sa philosophie marxiste de l’histoire, et sont une inconsciente mais excellente application des critères de la raison d’Etat. Aussi est-il permis de dire que l’aspect typique de l’action de Lénine fut le comportement politique guidé par la raison d’Etat, de même qu’il est permis de dire en général que le troisième type de comportement (consensus politique) et le second (problèmes politiques) ont leur épicentre dans le premier (raison d’Etat) qui doit les diriger et donc les connaître de son point de vue, même s’il ne les produit pas directement.
Naturellement la validité de cette interprétation de la politique trouve ses limites dans celle de la méthode employée : la construction de « types idéaux », c’est-à-dire la méthodologie introduite par Max Weber pour l’étude des sciences historico-sociales.
 
APERÇUS HISTORIQUES SUR LE DEVELOPPEMENT
DE LA PENSEE POLITIQUE
Les premières considérations sur la politique remontent aux anciens empires orientaux. Dans ces empires l’activité politique n’était pas séparée d’autres activités, surtout de l’activité religieuse. Pour cette raison la politique ne fut pas étudiée de façon indépendante, et ne fut l’objet d’un examen que pour élaborer des conseils politiques subordonnés à des fins morales et religieuses. On peut rappeler en Egypte les conseils sur l’art de régner attribués respectivement au roi Merekarîe (2.200 avant J.C.) et au roi Amenemeh’e (1980 avant J.C.) mais probablement postérieurs ; en Chine les maximes morales sur les devoirs des souverains de Confucius (VIème siècle avant J.C.) et de son disciple Mencius ; en Inde, le traité sur l’art politique de Kamandaki. En réalité, étant donné la fusion de l’activité politique et de l’activité religieuse, il faut rappeler surtout les grandes manifestations de la pensée religieuse, et en particulier l’Ancien Testament qui nous renseigne sur la pensée et l’activité politique du peuple hébreu. Dans ces civilisations personne n’étudia le pouvoir politique de façon autonome, parce que tous le considéraient comme une émanation directe de la divinité. Quelques aspects de la pensée religieuse remplirent pourtant la fonction des idéologies politiques, et réalisèrent les données psychologiques du consensus politique. Ces idéologies ne se bornèrent pas à justifier le pouvoir moyennant le recours à la divinité, mais tentèrent d’expliquer de la même façon le caractère des communautés politiques en les ramenant non à des facteurs historiques, mais aux divinités nationales. De ce genre est la conception hébraïque du peuple élu qui persiste encore chez les Juifs, et elle s’est répandue dans toutes les communautés politiques par l’intermédiaire de l’idéologie nationale.
Avec la Grèce classique commence la grande littérature politique. On sait que le mot même de « politique » dérive de , ville ou mieux « cité-Etat », parce que chaque ville constituait une organisation politique indépendante. Ces villes présentent diverses formes de régime politique : monarchique, aristocratique, démocratique. Pourtant leur gouvernement n’était pas basé sur un centre autonome de pouvoir doté de ses propres moyens bureaucratiques. Ce fait, uni à celui de la fusion du sentiment urbain et de l’activité politique conduit les Grecs à considérer la politique comme une activité morale plutôt que comme une activité spécialisée, et à l’étudier plus dans ses effets que dans son origine et son caractère différentiel. Les Grecs recherchèrent les buts de la politique et la position du citoyen dans l’Etat, et dirigèrent leurs recherches soit vers la description de ce qui arrive (Platon dans les Lois et surtout Aristote) soit vers la conception de l’Etat idéal (Platon dans la République). Ainsi bâtirent-ils l’étude du contenu et du but de la politique et donnèrent-ils un grand développement aux conceptions idéologiques, créant les modernes idéologies de la liberté, de la démocratie, de la patrie et du communisme ; c’est-à-dire, selon notre typologie, qu’ils cultivèrent l’étude des problèmes politiques et du consensus politique. Mais les Grecs n’étudièrent pas, sinon de façon embryonnaire, la raison d’Etat, par le fait que le redoublement du processus politique en « pouvoir de faire » et en « faire » n’était pas évident comme à l’époque moderne.
Les mondes romain et chrétien n’accomplirent pas de progrès théoriques sur le monde grec dans l’étude de la politique, mais firent des expériences nouvelles qui préparèrent la formation du monde moderne. Rome dépassa le monde limité de la cité-Etat et unifia dans une même organisation politique des hommes d’origine différente. Cette organisation perdit, de par son extension, l’unique base qui permettait alors une participation collective au processus politique, la cité ; mais elle dut créer des règles de vie commune sur un vaste espace non unifié par les mœurs traditionnelles, et partant attribuer à tous ses membres un statut juridique. Le processus du pouvoir, en un certain sens déshumanisé par rapport à la Grèce, représenta du point de vue du consensus la vieille fusion de l’activité politique et de l’activité religieuse, et trouva une base réelle dans l’élément militaire, empêchant le progrès de la théorie politique. L’étude du droit connut en revanche un développement décisif.
Le christianisme donna aux hommes le sens d’une autonomie personnelle, indépendante de l’Etat. Il brisa de la sorte la fusion de l’activité morale et de l’activité politique caractéristique de la cité-Etat grecque, favorisa indirectement la considération de la politique comme activité spécialisée, et transforma radicalement le concept de la liberté individuelle, qui pour les Grecs signifiait exclusivement participation à la vie politique, tandis que pour les chrétiens il signifia surtout liberté morale et religieuse vis à vis de l’Etat.
L’idée de l’Empire et de la Chrétienté dominèrent pendant tout le Moyen-Age. Les prémisses juridiques et religieuses et l’existence de deux centres bien distincts, l’un regardant la politique, l’autre la vie spirituelle, permirent d’approfondir l’étude des contenus généraux, des limites et du but de la politique. Pourtant entre la vie ordinaire des hommes, organisée surtout dans les petites communautés locales, et le fondement impérial de la politique, se créa une distance énorme. Il n’y avait aucun contact direct entre l’individu ordinaire et le pouvoir impérial, qui était pourtant conçu plus comme une donnée naturelle que comme une donnée historique. Cette situation mit en évidence le « faire » politique, mais tint dans l’ombre le pouvoir de faire qui ne semblait pas dépendant de la volonté humaine. Pour cette raison, même la pensée médiévale ne vit pas dans le processus humain de création du pouvoir le caractère essentiel de la politique. A ce résultat ne purent arriver les musulmans non plus, étant donné le caractère théocratique de leur expérience politique. Il faut pourtant rappeler l’écrivain maghrébin Ibn Kaldun (XIVème siècle), qui mit en rapport la naissance et la décadence des Etats avec l’asabiyyah (coterie), la minorité organisée qui conquiert le pouvoir et puis se corrompt, mais il la conçut comme un groupe social naturel, non comme un groupe individualisé par son comportement politique.
La politique comme activité humaine spécialisée et son caractère exclusivement humain, apparurent en pleine lumière dans l’Italie du XVème siècle. Le système d’Etats régionaux, indépendants de l’Empire et de la religion, qui se forma dans cet ensemble géographique, fut caractérisé par une vigoureuse lutte pour le pouvoir, soit à l’intérieur de chaque Etat, soit dans les relations entre Etats, et préfigura plus d’un aspect de la politique du futur système européen. La lutte pour le pouvoir ne répugna ni à l’assassinat ni à la tromperie ; et comme des actes de ce genre étaient connus et fréquents, on ne pouvait penser que le comportement politique fût dû à des exigences morales, ni à des buts religieux. Une autre particularité des temps contribua à la compréhension de la politique : la férocité du pouvoir ne fut pas expliquée comme une intervention du démon dans les œuvres humaines, parce que les tendances les plus radicales de l’humanisme avaient exclu les critères religieux dans l’interprétation de l’action humaine. Dans le monde froid de Machiavel, le prince est l’homme qui lutte pour le pouvoir ; l’Etat ne dépend ni de Dieu ni du diable, mais de la lutte des hommes pour le pouvoir, et les données de cette lutte se réduisent à deux : la vertu et la fortune. La vertu est la capacité d’exploiter tout comportement et tout sentiment humain, y compris les comportements et les sentiments religieux, à des fins politiques ; la fortune est simplement le hasard, le jeu de circonstances qui est soit favorable, soit défavorable, à la prise et au maintien du pouvoir. En substance la vertu est la raison d’Etat ; l’homme politique juge tous les aspects de la vie humaine d’un seul point de vue, celui de leur possibilité d’être un moyen pour son pouvoir ou pour celui d’un autre. S’il a une morale, cette morale est, comme dira Max Weber quatre siècles plus tard, la morale de la responsabilité.
Avec cette vision Machiavel porta son regard sur les aspects essentiels de la politique, et ajouta à l’étude des problèmes politiques et du consensus politique l’observation sans préjugés du comportement humain particulier tourné vers l’acquisition du pouvoir. Cette vision ne se transforma pourtant pas en un schéma conceptuel apte à fonder la science politique comme un science distincte d’une activité humaine spécifique, parce que les instruments culturels du temps ne contenaient pas cette possibilité. La science historique moderne en était à ses débuts, et la perspective sociologique dans l’examen de l’action humaine manquait complètement, action qui n’était pas théoriquement distincte dans ses divers aspects, mais était évaluée globalement selon les schémas universels de la philosophie. Dans ce contexte il n’y avait pas de base pour un traitement scientifique de la politique. Pourtant le machiavélisme et l’anti-machiavélisme devinrent deux façons très répandues de considération des faits politiques, et la conception de la raison d’Etat ne s’éteignit pas, même si elle oscilla entre le précepte et l’essai non théorique. Le développement historique successif contribua ultérieurement à laisser aux marges de la science l’étude de l’aspect essentiel de la politique. L’expérience politique de Machiavel était plutôt simple. Dans les Etats italiens du XVème siècle, le cadre effectif de la lutte pour le pouvoir était celui des cités. Les données du processus politique se limitaient aux prétentions des dominants, à la force des hommes d’armes et aux sentiments des groupes humains cohabitant entre les mêmes murailles. Mais à partir du XVIème siècle les Etats italiens perdirent leur autonomie, et la prédominance politique passa aux grands Etats européens, c’est-à-dire aux vieux Etats féodaux qui s’étaient transformés en puissantes monarchies de droit divin. L’expérience politique devint plus complexe par l’extension du cadre du pouvoir qui, dominant de grands groupes humains non unifiés socialement, se confondit encore avec les formalités, et pour un certain temps avec la substance même de l’activité religieuse. Dans les siècles suivants, cette fusion s’affaiblit, jusqu’à disparaître presque complètement dans les pays civilisés. Mais le grand développement de la science et de la technique détermina une nouvelle et plus grande complication de l’expérience politique.
Les sociétés devinrent très dynamiques. Le continuel progrès de la science et de la technique équivaut à une continuelle transformation du travail humain, et par là, de la structure de la société. La révolution industrielle transforma une grande partie des paysans en ouvriers, créa les modernes classes moyennes, et rapprocha les individus qui cohabitaient politiquement dans les grands espaces d’un Etat. Il s’agit d’un processus qui se poursuit sous nos yeux. Du point de vue politique, cela comporte un élargissement constant des bases sociales du pouvoir. Pourtant jusqu’à maintenant cette évolution, qui se traduit par l’accroissement constant de la quantité d’activités humaines mêlées dans le processus du pouvoir, a maintenu un caractère particulier. Le lien croissant entre activités sociales et pouvoir politique est cause de l’entrée d’un nombre toujours plus grand d’individus dans la sphère politique. Mais cette entrée, dans un premier temps, comporte exclusivement l’augmentation des compétences du pouvoir de l’Etat, et par là, le renforcement de son caractère autoritaire ; et seulement dans un second temps, il assume un aspect démocratique, c’est-à-dire comporte quelques formes directes de participation au contrôle du pouvoir de la part des individus en question. Pour cette raison, une telle évolution d’une part a augmenté énormément l’incidence du pouvoir sur la vie commune des individus ; d’autre part, en compliquant l’organisation du pouvoir avec le moderne Etat bureaucratique et en aggravant l’inertie du processus politique, elle a occasionné un constant retard entre l’extension du pouvoir et l’élargissement de la base de recrutement de la classe politique.
Le caractère de l’expérience correspondant à de telles données favorisa l’apparition d’une façon singulière de voir le pouvoir. Comme nous l’avons dit, le pouvoir se détacha des pratiques religieuses. Mais, par les graves conséquences que le pouvoir détermina sur la vie ordinaire de tous les individus, il acquit quelques éléments déformés de la mentalité religieuse, et devint pour beaucoup d’hommes l’objet d’une foi « laïque » indifférente aux examens rationnels et aux contrôles empiriques. Cet aspect de la psychologie politique moderne apparut de façon typique pendant la Révolution française, qui affirma la « religion laïque » de la nation. C’est à cette époque que remonte en effet, comme l’a montré Ferdinand Brunot dans son « Histoire de la langue française », le transfert de la terminologie religieuse dans le domaine politique (ainsi, par exemple, « les autels, les sanctuaires, les martyrs de la patrie »). Cette façon de voir subsiste encore, et a marqué de temps en temps dans ses diverses manifestations l’entrée de classes et de groupes dans la sphère politique, accentuant fortement les aspects idéologiques des doctrines politiques modernes, et particulièrement des doctrines de la démocratie et du socialisme, qui correspondent à l’affirmation du suffrage universel et à la reconnaissance des valeurs sociales. Naturellement cette attitude psychologique ne concerne pas seulement l’individu commun mais les penseurs politiques eux-mêmes, et a constitué pour cela un des obstacles les plus graves dans l’étude scientifique de la politique.
Dans les conceptions de ce genre n’est pris normalement en considération qu’un seul aspect du processus politique, et chose encore plus grave, un aspect regardant non pas la classe politique, mais les individus qui appartiennent selon notre typologie au second et au troisième type de comportement politique. Cet aspect — le libre choix des individus selon l’idéologie démocratique, le caractère ethnique ou linguistique des individus suivant l’idéologie nationale, la position des individus dans les rapports de la production selon l’idéologie socialiste — est pensé indifféremment comme un fait et comme une valeur, c’est-à-dire décrit soit comme une conduite qui produit certaines conséquences politiques, soit comme une conduite qui devrait produire certaines conséquences politiques si le pouvoir était « juste ». Tous les autres aspects de la politique sont négligés, ou ramenés à l’aspect mis en évidence comme les effets à la cause. De telles procédés se rencontrent dans les doctrines de Locke pour le libéralisme, de Rousseau pour la démocratie, de Herder et de tous ceux qui ont exposé cette thèse dans chaque pays (en Italie Mazzini) pour le nationalisme, de Marx pour le socialisme, etc…
Il faut en outre rappeler que jusqu’à la fin du XIXème siècle a fait défaut une méthodologie satisfaisante des sciences historico-sociales. Le droit continua à être conçu comme une science concernant un aspect spécial de l’action humaine, mais au droit ne s’ajouta que la science économique. Pour cette raison on n’élabora pas des schémas conceptuels correspondant aux autres conduites humaines importantes ; et les chercheurs persistèrent à les considérer de points de vue non pertinents. Dans l’étude de la politique dominèrent les méthodes juridique et philosophique. On peut montrer facilement la défectuosité de telles méthodes en se référant à Thomas Hobbes, le philosophe qui étudia avec une extrême absence de préjugés le pouvoir politique. Partant d’une conception matérialiste, il conçut l’homme comme un être absolument égoïste, et par conséquent, à l’état de liberté naturelle, comme un « loup » pour tous les autres hommes dans une société humaine perpétuellement déchirée par la guerre de tous contre tous. Pour de tels hommes « les pactes, sans la force, ne sont que des mots » ; et le pouvoir absolu, constitué par la renonciation de tous les sujets à exercer leur propre droit naturel d’autogouvernement, est l’unique moyen pour garantir la sécurité et la paix sociale. Selon cette conception, dans laquelle apparemment le pouvoir se présente au degré maximum d’énergie, démesuré comme le Léviathan biblique, personne n’influence le pouvoir, et en un certain sens, personne ne lutte pour l’acquérir ou le garder, mais simplement quelqu’un le possède. En d’autres termes, dans la philosophie de Hobbes, la politique est absente ; et ce résultat paradoxal correspond au fond à la méthode employée pour l’expliquer, méthode qui met en évidence seulement des données sociales génériques, et se limite à déduire directement le pouvoir de telles données sans considérer ce qui arrive effectivement dans le domaine politique. L’absence d’un schéma conceptuel explicatif des faits politiques, et la tentative correspondante de les expliquer à l’aide de concepts métaphysiques ou résultant de l’étude d’autres faits humains, a maintenu jusqu’au XXème siècle toutes les études systématiques sur la politique dans les limites mises en évidence par l’étude de la pensée de Hobbes. Avec raison Meinecke a observé : « La science historique moderne a fait jusqu’à maintenant un plus large usage de la doctrine de la raison d’Etat que ne l’a fait le science politique, qui est encore soumise à bien des égards aux conséquences de la vieille méthode tournée vers l’absolu, vers la recherche de l’Etat idéal ».
Pourtant, même si la pensée moderne n’a pas pu élaborer de façon scientifique l’intuition de Machiavel, entre le XVIème et le XXème siècle on a obtenu de grands résultats dans l’exploration de nombreux aspects de la politique. En réalité, le critère de la raison d’Etat correspondant à l’utilisation à des fins politiques des activités sociales, resterait dressé dans le vide si nous ne possédions pas des connaissances suffisantes de toutes les conduites humaines qui, directement ou indirectement, font partie de la sphère politique, et des connaissances également suffisantes des structures de l’organisation du pouvoir qui influencent largement le processus politique. La doctrine de la division des pouvoirs de Montesquieu est d’une particulière importance pour ce second point : moyennant une telle division, le pouvoir limitant le pouvoir, on obtiendrait la liberté politique. Mais il faut observer que toutes le branches de la culture moderne de la société ont fait progresser de telles connaissances, auxquelles ne furent pas inutiles d’autre part, aussi, les conceptions idéologiques elles-mêmes qui eurent de toute façon le mérite de mettre en évidence, tout en en exagérant la portée, les données nouvelles du processus politique.
Au début du XXème siècle la connaissance des divers aspects de la sphère politique progressa ultérieurement par le mérite des études sociologiques, qui finalement furent développées avec des critères empiriques. Un tel patrimoine de connaissances est désormais suffisant pour une systématisation scientifique de la politique. Le problème, naturellement, réside dans la façon de disposer les données, c’est-à-dire dans les schémas conceptuels de référence et dans la méthodologie. Même de ce point de vue la situation peut être considérée comme satisfaisante. Le concept d’idéologie, introduit unilatéralement par Marx et ensuite réélaboré d’une façon critique, nous permet de distinguer soit dans la pensée politique commune, soit dans les doctrines politiques elles-mêmes, les éléments qui correspondent aux valeurs et expliquent le consensus politique par les éléments qui correspondent aux événements effectifs. La méthodologie des sciences historico-sociales, surtout grâce au chemin ouvert par Max Weber, nous permet d’utiliser des schémas conceptuels regardant les différents aspects de la conduite humaine avec une connaissance précise de leurs limites d’application et de leurs connexions avec l’étude générale de l’histoire. Le schéma de la classe politique élaboré, même si ce n’est pas de façon tout à fait satisfaisante, par Gaetano Mosca, a traduit en un concept sociologique l’intuition fondamentale de Machiavel sur le caractère essentiel du processus politique : le comportement humain tourné vers l’acquisition et le maintien du pouvoir.
La science politique, entrée désormais dans les pays les plus avancés dans les programmes universitaires, n’est pas encore consolidée et les discussions sur sa méthode et son objet sont actuellement très ouvertes. Mais le progrès dans la connaissance des faits et dans les méthodes de leur systématisation théorique, permet de nourrir un optimisme raisonnable sur les possibilités d’affirmation de cette science, qui pourrait rétablir un équilibre entre les grandes possibilités des hommes, dans le domaine des productions matérielles et l’ordre peu satisfaisant de l’organisation des pouvoirs politiques.


* Cet article a été écrit pour le Grande Dizionario Enciclopedico, de la Maison Editrice U.T.E.T. de Turin, que je remercie pour la permission de le reproduire ici. En sa qualité de « Mot d’explication » dans une Encyclopédie, il a été formulé, dans les limites du possible, comme une pure et simple description sans références, ou presque, aux discussions que les questions progressivement traitées, soulèvent dans la culture contemporaine. Toutefois, en le republiant ici, je voudrais effleurer une de ces discussions, et précisément celle sur les possibilités d’user de l’idée de pouvoir comme concept fondamental de la science de la politique. Cette possibilité est niée par de nombreux auteurs à partir de deux observations différentes, qui se trouvent clairement formulées, par exemple, dans le volume de David Easton « The Political System » (New York, 1953). Selon la première observation l’idée de pouvoir mettrait en lumière un type de rapports humains (de commandement, d’influence, et en général, de détermination de la conduite d’autrui) qui caractérise non seulement les comportements politiques, mais une quantité pratiquement infinie de comportements humains. Au contraire, selon la seconde, l’idée de pouvoir ne couvrirait pas toute la politique, du fait qu’elle exclurait un « aspect également vital de la politique, à savoir, son orientation vers d’autres buts que le pouvoir ». Pour des raisons que je révélerai plus loin, la seconde critique ne me semble par pertinente. Mais la première semble, sans doute, valide. Mais elle conduit cependant à un paradoxe. D’une part la politique se présente à l’expérience ordinaire comme une activité qui manifeste au plus haut degré le « pouvoir » et se différencie des autres activités justement à cause de ce caractère ; d’autre part, en théorie, la politique se présenterait au contraire comme une activité inconciliable avec le schéma conceptuel du pouvoir. En substance, alors que le fait du pouvoir semble distinguer la politique des autres activités, l’idée de pouvoir ne la distinguerait pas, avec la grave conséquence de rendre problématique le langage ordinaire, dans la mesure où il use la parole « pouvoir », et toutes les théories, y comprises celles de Machiavel, qui partent proprement du concept de pouvoir. Il me semble que cette difficulté doive être surmontée en maintenant, et non en éliminant l’idée de pouvoir (dans les sciences historico-sociales, si l’on perd le contact avec le sens commun on perd le contact avec la réalité), et il me semble en outre que cela puisse se faire en prenant comme concept central de la politique non l’idée générique de pouvoir, mais l’idée spécifique de pouvoir pour lui-même. De cette manière on peut effectivement distinguer la conduite communément retenue comme politique de celle non reconnue telle ; et on peut le faire en maintenant comme caractère distinctif justement le fait du pouvoir. Les comportements politiques seraient ceux dans lesquels le pouvoir assume un caractère dominant central (il vaut pour lui-même, comme caractère spécifique de la conduite) ; les activités non politiques seraient celles dans lesquelles le pouvoir constitue un aspect secondaire (il ne vaut pas pour lui-même, mais dérive de quelque autre élément : comme on dit dans le texte, le pouvoir du médecin est en relation avec son habileté en matière médicale). De cette manière, en outre, la formulation théorique réussit à maintenir en évidence un aspect vraiment caractéristique de la politique : le dédoublement de l’action dans le « pouvoir de faire » et dans le « faire », c’est à dire l’activité des politiciens en tant que distincte de celle des bureaucrates et des experts. Et ainsi, enfin, on ne s’éloigne pas du sens commun qui ne se formalise pas sur les expressions (comme doit faire le théoricien qui observe justement que, en disant « pouvoir » et rien d’autre, on va au-delà de la politique), mais quand, en politique, il parle du « pouvoir », il fait justement allusion à quelque chose, a quelque activité, qui est, seulement ou principalement, pouvoir.
Naturellement, l’idée de « pouvoir pour lui-même » peut être assumée comme concept fondamental de la politique si, et seulement si, elle peut être maintenue dans la description de tout aspect de la vie politique. De ce point de vue, le présent article n’est qu’une première ébauche, pas probante. Il me semble cependant certain, qu’il s’agit de perfectionner la formulation de l’idée de pouvoir, jusqu’à la rendre théoriquement capable d’unifier le langage de la politique, et je me limite pour le moment à montrer — contre la seconde critique à l’idée de pouvoir — que le pouvoir pour lui-même (bien entendu en qualité de schématisation typique d’une conduite humaine, non comme concept à priori) inclut, et n’exclut pas, soit le fait d’atteindre des buts autres que le pouvoir — mais que l’on atteint en obtenant le pouvoir de les poursuivre, et non directement (usage du pouvoir) — soit les valeurs. Le pouvoir pour lui-même regarde proprement la possibilité de déterminer la conduite d’autrui, c’est-à-dire d’imposer un choix de préférence à un autre, ce qui équivaut justement à la possibilité d’imposer des valeurs. Cela ne signifie pas que ces deux assertions : « la politique est la recherche du pouvoir pour lui-même » (lutte pour le pouvoir), et « la politique est “the authoritative allocation of values for a society” » (Easton) soient équivalentes. La première met en valeur, avec l’idée de pouvoir pour lui-même, un comportement spécifique (coïncidant en hypothèse avec celui appelé « politique »), la seconde non, du moins jusqu’à ce qu’elle ne précise le mécanisme de la « authoritative allocation », dans lequel devrait se trouver l’élément distinctif, car le second élément, la « valeur », est générique : chaque conduite humaine implique le fait d’un choix, et comporte donc une valeur. Cela n’épuise pas l’argumentation, car les réflections susdites valent seulement si l’on peut, dans les sciences humaines, isoler des aspects spécifiques et notables des comportements humains et les étudier en tant que tels (comme le fait par exemple l’économie quand elle néglige le but d’un échange et le considère seulement en tant que tel). Je pense que cela puisse et doive se faire à condition d’user de telles sciences non comme si elles reflétaient la réalité, mais comme d’une typologie pour la science de l’histoire, qui seule tend au concret (sans toutefois le rejoindre) ; mais naturellement je ne peux pas défendre ici ce point de vue, selon lequel, dans le cas présent, le « pouvoir pour lui-même » ne révèle pas un caractère global et définitif des hommes (le prépotent, ou l’« animal politique » et ainsi de suite), mais, simplement, une forme typique — et donc pas réelle cent pour cent de l’action humaine.