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I fatti e le idee

XV année, 1973, Numéro 3-4, Page 144

 

 

LE DOLLAR CONTRE L’EUROPE
 
 
La dévaluation du dollar, décidée en février dernier par le président Nixon, a confirmé l’état de crise chronique dans lequel verse désormais depuis un certain temps le système monétaire international.
La dernière cause de la crise du système monétaire actuel est le déficit constant de la balance des paiements des U.S.A., devenu considérable au début des années 60, qui a fait affluer des quantités toujours plus importantes de dollars vers les pays industrialisés en masses plus importantes que ce qui était demandé pour financer le commerce international.
Dans cette situation, l’intérêt des Etats européens est que les U.S.A. réduisent le déficit de leur balance des paiements à travers une politique économique intérieure opportune, de nature déflationniste, qui augmente le surplus de la balance commerciale, et à travers la réduction des dépenses militaires à l’extérieur. Il est logique, et les Européens l’ont toujours soutenu, que ce soit aux U.S.A. de supporter le prix du rééquilibrage des comptes américains avec l’extérieur.
Une solution semblable ne peut être choisie, cela est clair, par le gouvernement américain. Le redressement de l’ordre monétaire international réalisé de cette façon déterminerait un ralentissement du développement économique des U.S.A. et, très probablement, un accroissement du chômage intérieur. La réduction des dépenses militaires à l’extérieur serait en outre pensable à la seule condition qu’elle ne provoque pas un affaiblissement de la position internationale des U.S.A. Cette opposition entre les intérêts des U.S.A. et ceux du reste du monde est la conséquence des caractéristiques du système monétaire international en vigueur aujourd’hui, fondé sur l’utilisation du dollar comme monnaie internationale. Si bien que les décisions de politique intérieure des U.S.A. se reflètent sur le fonctionnement de la liquidité monétaire internationale et sur le fonctionnement des pays qui utilisent le dollar comme instrument de paiement international.
Le contraste entre les U.S.A. et les pays européens ne peut être résolu par des solutions techniques. La solution de cette contradiction ne peut jaillir que de l’affrontement direct, de la capacité de chaque pays pris individuellement de faire prévaloir sa position. En politique internationale, la loi qui gouverne les relations entre les Etats est toujours la loi anarchique, celle du plus fort.
Quels sont les éléments nouveaux qu’a introduits dans ce cadre la récente décision de Nixon de dévaluer de dollar ? Avant tout, la dévaluation du dollar a comme premier effet la diminution du pouvoir d’achat international du dollar, favorisant ainsi les exportations américaines et rendant moins aisées les importations. La réduction de la valeur du dollar peut de plus apparaître comme une perte de prestige des U.S.A., contraints à reconnaître la « faiblesse » de leur monnaie.
Toutefois, d’après les premières déclarations officielles du gouvernement américain, il ressort clairement que la décision de dévaluer le dollar fait partie d’un plan organique tourné vers le rééquilibrage de la balance des paiements des U.S.A. dans lequel la dévaluation elle même représente seulement un point d’intervention et certes pas le plus important. Comme l’a déclaré le secrétaire du Trésor Schultz, le jour même où était annoncée la dévaluation du dollar, les U.S.A. entendent « préparer le terrain législatif pour des négociations commerciales larges et ouvertes, parallèlement à nos efforts pour consolider le système monétaire ». En clair, cela signifie que les U.S.A. s’apprêtent à demander à leurs « alliés » européens de faire de substantielles concessions tarifaires qui rendraient possible l’accroissement des exportations américaines et, par conséquent, l’amélioration de leur balance commerciale. En particulier, on peut prévoir que les U.S.A. chercheront à trouver un débouché commercial en Europe pour leurs énormes excédents agricoles et, pour ce faire, feront tout ce qui sera en leur pouvoir pour saboter le renforcement ou même la survie du Marché commun.
Ce qu’il semble possible d’affirmer pour l’instant, donc, c’est que les U.S.A. ont voulu faire un geste de « bonne volonté », en acceptant de dévaluer leur monnaie, en vue de se présenter aux négociations commerciales avec leurs alliés occidentaux et orientaux (Europe et Japon) avec la position de force de celui qui a le premier fait des concessions et attend désormais que les autres en fassent. Avec la dévaluation du dollar, les U.S.A. ont perdu bien peu de choses (quelle importance peut bien avoir le « prestige » de la monnaie pour un président qui était prêt à pilonner Hanoï pour accélérer les négociations de paix avec le Nord-Vietnam ?) mais ainsi ils sont sûrs que cela leur permettra d’obtenir plus facilement des concessions bien plus importantes en matière commerciale.
Divers éléments semblent appuyer cette interprétation. D’après ce qu’a publié la presse internationale, il semblerait que le plan pour rééquilibrer la balance des paiements des U.S.A., illustré par les autorités américaines au moment ou était annoncée la dévaluation du dollar, était déjà préétabli depuis longtemps. La crise monétaire internationale qui avait éclaté à l’improviste au cours des semaines précédentes pouvait être résolue, au moins d’une façon temporaire, par une intervention opportune des autorités monétaires américaines, comme il avait été demandé par le ministre des Finances allemand. Ce n’est pas par hasard que ces éléments ont poussé certains commentateurs économiques et politiques à se demander si les autorités américaines n’avaient pas volontairement stimulé la poussée spéculative qui a mis en crise l’équilibre monétaire international.
Ce cadre reste toutefois encore partiel si nous ne tenons pas compte d’un troisième élément, représenté dans l’intervention des U.S.A. pour libéraliser les mouvements de capitaux, aujourd’hui soumis à des contrôles, alors que leur balance des paiements n’a pas encore retrouvé son équilibre. Cet élément est très important, parce que caractéristique de la position prise par le gouvernement des U.S.A. Si nous faisons abstraction de considérations étroitement économiques, de nature technique, nous pouvons dire avec un certain degré d’approximation qu’un semblable projet tend à faire de New-York la place financière la plus importante du monde, à laquelle devraient se référer tous les opérateurs économiques et financiers, privés ou publics, de n’importe quel pays. C’est-à-dire que New-York assumerait la même fonction financière internationale que Londres à la fin du XIXe siècle, quand l’Angleterre (la livre sterling) était le pivot du système monétaire international et que les autorités anglaises étaient en mesure de régler le fonctionnement du développement équilibré du commerce international.
 
Le plan Nixon se complète ainsi : le rétablissement de l’équilibre de la balance des paiements américaine serait garanti par des accords commerciaux qui privilégieraient les exportations américaines. Le renforcement du dollar qui en dériverait permettrait de consolider le rôle du dollar comme monnaie de paiement et de réserve internationale. Le démantèlement des barrières qui isolent aujourd’hui en partie le marché financier américain du reste du monde augmenterait le contrôle américain sur la finance internationale et indirectement sur le développement du reste du monde.
Ces simples éléments apparaissent donc comme les fragments d’une mosaïque bien dessinée, représentée par la tentative de consolider la position internationale des U.S.A. ébranlée par le développement économique européen et japonais.
L’ordre international issu de la seconde guerre mondiale et fondé sur la suprématie russo-américaine a été mis en crise d’un côté par l’émergence de la puissance chinoise et de l’autre par le développement économique des Etats européens et du Japon. Nous vivons à une époque où l’équilibre bipolaire étant mort, il est question d’une nouvelle mise en ordre politique du système mondial des Etats.
Dans cette situation, l’objectif des superpuissances est désormais clair. En ce qui concerne notre continent, cet objectif est de maintenir les Européens dans la division pour renforcer la domination russo-américaine sur l’Europe. Le traité pour la Sécurité européenne est l’instrument par lequel U.R.S.S. et U.S.A. cherchent à renforcer leur contrôle sur leurs zones d’influence respectives.
Tel est le cadre politique dans lequel mûrit le Nixon round, c’est-à-dire l’ensemble des négociations commerciales, monétaires et financières que les U.S.A. s’apprêtent à entamer avec les Européens. Si nous nous rappelons que Nixon et Kissinger, depuis longtemps déjà, avaient annoncé que 1973 serait « l’année de l’Europe », et si nous avons compris la leçon de Realpolitik qu’ils nous ont donnée à propos du Vietnam, nous ne pouvons que nous préoccuper de l’attention que les U.S.A. veulent prêter au problème de l’Europe.
Une fois déjà, du temps du président Kennedy, les U.S.A. avaient tenté d’étouffer le « pôle de puissance » naissant européen en transformant le Marché commun en une vaste zone de libre échange. La manœuvre avait alors échoué parce que de Gaulle s’était opposé à l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun, qui aurait eu le résultat objectif de faire éclater l’étroite communauté d’intérêts des pays membres de la C.E.E. ; ces derniers avaient donc été en mesure de se présenter au Kennedy round en constituant un front sans failles, qui leur avait permis de s’opposer aux pressions américaines et de défendre leurs intérêts légitimes.
Aujourd’hui, nous assistons à la deuxième tentative des U.S.A. pour saboter le développement d’une union économique entre les pays européens et faire reculer la C.E.E. vers une aire de libre échange élargie. La situation semble favoriser le dessein américain au moins en ce qui concerne la politique agricole européenne déjà en crise à cause des divergences d’intérêts des différents pays européens et comme conséquence des crises monétaires internationales répétées.
 
La réponse européenne
Dans cette situation, quelle peut être la réponse européenne ? Sur le terrain monétaire, la seule réponse européenne peut être la création d’une monnaie européenne. Toute autre réponse serait inefficace et fausse, destinée à tomber devant la première crise venue. L’hégémonie du dollar sur le champ international ne peut être combattue que par une monnaie dont le pouvoir économique et politique serait équivalent, c’est-à-dire par une monnaie émise par un Etat qui pourrait se mesurer d’égal à égal avec les U.S.A. Il est clair en fait qu’une monnaie est acceptée comme moyen de paiement international et par conséquent utilisée comme instrument de réserve seulement si elle est soutenue par un Etat qui, sur la base de sa puissance politique et économique, en garantit la stabilité.
La solution de la crise du système monétaire international peut aujourd’hui uniquement dériver de la fondation de la Fédération européenne et de la création d’une monnaie européenne. La monnaie européenne assumerait immédiatement le rôle de monnaie de paiement international, aux côtés du dollar. L’apparition sur le champ international de la Fédération européenne permettrait de résoudre la crise du système monétaire international puisque le poids du financement du commerce international ne reposerait plus seulement sur les U.S.A.
Le fait est que l’unique réponse qui puisse sauvegarder la liberté des Européens aujourd’hui est leur unité. Sans l’unité, les Européens seront contraints à se soumettre au leadership des superpuissances et à renoncer à réaliser de façon autonome leurs idéaux de paix, de liberté et de justice. C’est seulement si les Européens se présentent unis au Nixon round qu’ils pourront faire échouer le dessein hégémonique des U.S.A.
Le choix en face duquel se trouve l’Europe aujourd’hui est dramatique. Ce choix est ressenti d’une façon particulière en Italie, puisque pour ce pays il n’y a pas seulement le problème d’une défaite historique de l’Europe, mais aussi le danger d’un abandon de l’Italie par les pays européens industrialisés. En Italie, l’anneau le plus faible de la chaine européenne, les contradictions de fond sont en train d’exploser d’une façon incomparablement plus violente que dans les autres pays membres de la C.E.E.
C’est pourquoi le destin de l’Europe peut passer par l’Italie. Le début de la défaite historique de l’Europe peut se produire en Italie qui, en tant que pays le plus faible de l’Europe ne peut opposer aucune barrière « nationale » au cyclone déchaîné par Nixon. Mais justement parce que l’unique espoir de salut de l’Italie est, aujourd’hui plus que jamais, l’Europe, c’est en Italie que peut naître la poussée décisive menant à la formation d’un premier noyau fédéral européen.
Ces jours-ci, le Sénat italien pourrait être appelé à discuter la loi d’initiative populaire pour l’élection au suffrage universel direct des délégués italiens au Parlement européen. L’approbation de cette loi constituerait un fait politique d’importance stratégique pour l’Europe, puisqu’elle ouvrirait la voie à l’approbation de lois analogues dans d’autres pays. C’est dans cette situation que deviendrait réaliste l’élection générale européenne, laquelle modifierait les termes de formation de la volonté politique, en transférant la lutte pour le pouvoir du cadre national au cadre européen. Dans les régimes démocratiques, le vote crée le pouvoir.
L’approbation de la loi pour l’élection des délégués italiens au Parlement européen pourrait en outre avoir des effets immédiats sur les rapports entre l’Europe et les U.S.A. En politique, ce qui compte n’est pas seulement ce qui existe aujourd’hui mais aussi ce qui peut exister demain. La possibilité d’une élection générale européenne, déterminée par l’initiative italienne, permettrait au Européens de se présenter au Nixon round avec un pouvoir contractuel incomparablement accru, puisque dans les négociations serait présente l’ombre du Gouvernement européen qui va naître.
 
Dario Velo
(mars 1973)

 

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