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Discussioni

XV année, 1973, Numéro 3-4, Page 187

 

 

« LE MONDE » ET LES OCCITANS :
ECHOS D’UNE POLEMIQUE
 
 
Pour l’intelligence de ce qui suit, je précise que je me réfère à un article de Pierre Viansson-Ponté, intitulé « Una Occitània liura e roja » et publié dans le Monde des 16-17 septembre 1973. Un tel article n’eût pas été possible il y a seulement quelques années. L’Occitanie n’intéressait personne hors de quelques cercles érudits. Et c’est seulement à partir du moment où les Occitans débouchèrent sur l’arène politique (1961, grève de Decazeville ; 1962, création du C.O.E.A.) qu’ils sortirent du « ghetto » où la bonne conscience jacobine et bourgeoise les avait tenus enfermés. Aujourd’hui, campant sur la place, ils embarassent, surtout depuis le rassemblement du Larzac (août ‘73) lequel, s’il n’a pas réuni que des Occitans, a tout de même déplacé près de 50.000 manifestants sur un thème essentiellement occitan et, comme j’ai essayé de le dire ailleurs,[1] qui ne devrait pas laisser les fédéralistes tout à fait indifférents.
Un autre élément de la conjoncture vaut d’être souligné : c’est l’apparition d’un assez étonnant et — pour l’instant — grêle Parti Fédéraliste Européen d’Occitanie. On y trouve les noms de certains membres actuels du M.F.E. et, bien évidemment, celui de Guy Héraud. Si l’on désirait quelques renseignements et quelques précisions, on pourrait se rapporter au n. 12 de Vida nòstra.[2] Et il n’est peut-être pas sans intérêt de dire que ce P.F.E. d’Occitanie a participé, en juillet ‘73, à un colloque qui s’est tenu à St. Emilion (Gironde) et où le P.N.O. (Parti Nationaliste Occitan) était fort bien représenté. On voit mal comment P.F.E. et P.N.O. — parti d’un anti-européisme viscéral — ont pu trouver un langage commun. Mais, même si l’on n’est pas d’accord avec ce P.F.E. d’Occitanie, on ne peut que se réjouir que le problème Europe unie réveil des ethnies soit posé délibérément. Car le M.F.E., surtout en France, l’a constamment esquivé.
Voici la lettre que, à la suite de l’article ci-dessus cité, j’ai envoyée à Viansson-Ponté :
Bron, 19 septembre 1973
 
Monsieur,
Après avoir lu votre article intitulé « Una Occitània liura e roja » j’ai écrit ces quelques lignes que, ne me résignant pas à les désavouer, je vous envoie :
 
Estimat Sènher,
Vèni vos felicitar per vàstre article del Monde. Pet ço que, de conarás sus Occitània, se n’ai legit força, jamai n’aviai trobat tantas a l’encòp. Aquò’s vertadièrament una pròva d’inspiracion qu’òm ne ve gaire. Mas lo Sant Esperit, quora davala, se pausa pas sus qual cap que sià : cal aver de meritis e d’entrenament. Lector fidèl del Monde, cresètz que soi assabentat del vostre « savoir-faire ». Mas, aquèste cop, daissatz estabosit lo pèc, nèci e bedigàs de provincial que soi !
I a solament una causa, encara, que me prutz. Aimariai conéisser las fonts, coma dirián los saberuts, de tot ço qu’avançatz. I a pro de libres sus Occitània, dins vostra lenga o dins mon patés, e solid que los aurètz totes legits : espèri que, dins un article que trigarà pas trop, nos porgirètz la documentacion sens laquala las linhas que provocan ma letra deurian éstre tengudas per un teissut de fotrariás.
Mais je vous cherche des excuses. N’ai-je pas été trop dur ? On est Parisien — ou assimilé —, on a la plume facile, on dispose d’une remarquable tribune… Et puis, on a été agacé par ces Méridionaux faconds, ces Occitans écervelés qui remuent des histoires tellement anachroniques, tellement stupides…
Seulement, ce qui demeure grave, c’est justement que vous profitiez de cet avantage dont vous disposez, deux colonnes d’un journal prestigieux, pour écrire n’importe quoi. S’agirait-il d’une feuille de chou qu’on se contenterait de hausser les épaules. Avec le Monde, ce n’est plus possible. Engagé dans l’occitanisme militant depuis 1945, je sais combien notre mouvement prête le flanc aux attaques. Je le sais d’autant mieux que ce choix que j’ai fait d’être Occitan, pleinement, irrévocablement, cela n’a pas été sans une longue maturation et de douloureux déchirements. On ne rompt pas aisément avec les rigueurs d’une éducation janséniste et les mirages du barrésisme.
Aujourd’hui, s’assumer Occitan, pour un jeune homme, semble relativement facile. Ce n’était pas le cas pour ceux de ma génération. Mais je n’écris pas pour faire une confession publique. Mais parce que je pressens, parce que je sais tout ce que vous pouviez dire d’intelligent et d’utile. Par exemple, une différence dans le domaine linguistique entraîne-t-elle forcément le droit d’être différent dans le domaine politique ? Ou bien, discuter sérieusement la nature, l’existence même d’un clivage Nord-Sud. Ou encore, estimer que la seule lutte à mener est la lutte des classes et que toute revendication occitane l’affaiblit ou l’annule. Ou, bourgeoisement, démontrer que l’intérêt vrai des provinces méridionales réside en fin de compte dans cet aménagement qui les remodèle, si dure, si injuste même qu’en soit la mise en place.
Mais non ! Vous vous contentez de manier une lourde ironie qui ne révèle qu’ignorance ou mauvaise foi. Enfin, Monsieur, avez-vous vu des cartes publiées par les Occitans ? Si votre réponse est affirmative, à qui ferez-vous croire que vous n’avez pas su les déchiffrer ? De deux choses l’une : ou vous n’avez effectivement pas su — et alors on se demande ce que vous faites au Monde —, ou vous avez su : dans ce cas, vous nous trompez. Professeur à Lyon, je sais que nulle carte, linguistique ou politique, n’a jamais inclus Lyon en Occitanie. Et je vous mets au défi de citer un seul passage de livre dont un occitaniste serait l’auteur — quelle qu’en soit par ailleurs la tendance — affirmant que Lyon est ou pourrait être occitane.
Et tout à l’avenant. Dans toute la première partie de votre article, ou vous nous prêtez des propos que nous ne tenons pas, ou vous gaussez à propos de « problèmes » dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils ne nous empêchent pas de dormir : tel celui d’une capitale. Par contre, il est évident que votre discours est infiniment plus révélateur sur vous, Monsieur, que sur nous, Occitans. Sur une pensée, la vôtre, incapable de se libérer de schémas et de partis-pris que, par commodité, j’appellerai parisiens.
Votre paragraphe sur l’histoire renvoie à d’identiques observations. Ou vous n’avez rien lu des très nombreux livres que nous avons publiés, et dans ce cas vous aviez le devoir de vous informer avant de prendre la plume, ou vous les avez lus, et vous mentez. Contrairement à votre affirmation, les ouvrages occitans se préoccupent d’avant 1199 — pourquoi cette date est-elle par vous privilégiée ? — et traitent aussi, et surtout, d’après 1249. J’avais, pour ma part, l’impression que les Occitans se passionnaient — livres et articles publiés en faisant foi — pour la période qui court du XVIe au XIXe siècle. Nous n’avons décidément pas les mêmes « sources ». J’ajoute que, à l’Université occitane d’Eté (août-sept. ‘73) j’ai suivi les travaux faits en histoire : aucun séminaire n’a porté sur la Croisade ni sur XIIe et XIIIe siècle, excepté, en ce qui concerne le second, le problème des bastides aquitaines.
Et sur la langue ? Ah ! vous n’y allez pas de main morte. Quelques phrases vous suffisent pour balayer un bon siècle de travaux réputés dans le domaine de la linguistique. Professeur d’espagnol, et spécialiste du catalan, quels sentiments voulez-vous que j’éprouve en lisant que la langue parlée à Perpignan est « si proche de l’espagnol qu’elle lui ressemble furieusement » ? (Admirons l’adverbe !) Et quand vous nous accusez d’intégrer les Pyrénées-Orientales dans l’Occitanie ?
La deuxième partie de votre article, Monsieur, entame le débat possible. Malheureusement, comme aurait pu dire quelque Joseph Prudhomme, deuxième partie vient après la première. Vos prémisses sont tellement marquées par l’ignorance ou la mauvaise foi que vous vous êtes vous-même disqualifié. On ne joue pas avec ceux qui ignorent et refusent d’apprendre les règles du jeu, encore moins avec les tricheurs.
C’est pourquoi je ne peux qu’en revenir à la demande que j’ai formulée dans la partie occitane de cette missive : citez publiquement vos sources. Vous avez parfaitement le droit de prendre les Occitans pour des naïfs, des imbéciles ou des traîtres, tout ce que vous voudrez. Après tout, nous en avons l’habitude, de ces insultes ! Mais si vous tenez au titre de démocrate et de libéral, si vous tenez à ce qu’on ne mette pas en doute votre honnêteté intellectuelle, alors vous n’avez pas le droit de nous prêter des propos que nous ne tenons pas.
Je vous prie d’agréer, Monsieur, l’expression de mes sentiments provisoirement respectueux.
Bernard Lesfargues
A cette lettre Viansson-Ponté répondait, de façon à la fois fort courtoise et évasive, en date du 1er octobre 1973 :
Monsieur,
Cette chronique sur l’Occitanie m’a valu un très grand nombre de lettres, trouvées à mon retour des vacances. Il m’est difficile de répondre de façon détaillée à chacune d’entre elles. Mais je voulais à tout le moins dire que la vôtre m’a particulièrement intéressé et donné à réfléchir. J’ai utilisé dès samedi dernier une partie de ce courrier en publiant dans « Le Monde Aujourd’hui » une page de « Correspondance ». Vous y avez retrouvé, je pense, l’écho de votre réaction.
Avec mes remerciements, je vous prie d’agréer, Monsieur, l’expression de mes sentiments distingués.
Pierre Viansson-Ponté
En effet, le Monde du 30 septembre-1er octobre 1973 consacrait une page entière aux réponses suscitées par l’article des 16-17 septembre. Mais aussi, à la même date, Viansson-Ponté « remettait ça » sous le titre « L’Intolérance », le prenant de haut et tançant, moralisateur, ceux qui lui avaient dit, parfois trop vertement peut-être, que son information était quelque peu fragile.
En tout cas, si la lettre plus haut recopiée in-extenso a « intéressé et donné à réfléchir », je n’en trouve guère trace dans « L’Intolérance », que par ces lignes : « Ainsi pourrait-on répondre à… celui-là, cartes à l’appui, qu’il en est d’autres (Occitans) qui englobent tranquillement dans leur aire la Catalogne et le Pays Basque, et même tout ce qui n’est pas, rigoureusement bornée, la maudite ‘Francie’… »
Que Viansson-Ponté nous montre ces fameuses cartes ! Se contenter d’y faire allusion n’est que tricherie. Ou argument d’autorité. Je ne marche pas. Le malheur, c’est que si je proteste, nul n’écoute ma voix. Mais si un Viansson-Ponté débite n’importe quoi sur l’Occitanie dans un quotidien tel que le Monde, cela fait sérieux, même si ça ne l’est pas du tout. On n’est pas loin de la « rumeur d’Orléans », et Viansson-Ponté qui a su en parler aurait bien dû s’en aviser.
Pour conclure (provisoirement, car l’Occitanie, on n’a pas fini d’en parler) j’emprunterai ces lignes au début de la lettre de Robert Lafont a Viansson-Ponté. A ce début qui, justement — et bien entendu pour des raisons techniques, c’est si commode ! — n’a pas été reproduit :[3]
« Il faut croire que l’Occitanie devient une affaire sérieuse et une sorte d’évidence puisque pour la dérober aux regards on doit la faire passer pour un fantôme, un « mythe ». M. Pierre Viansson-Ponté doit tisser en hâte devant elle un rideau où la grosse ficelle court sur la trame de l’impudique préjugé. La polémique certes est un genre : on admet que l’esprit y compense l’injustice. Il faudrait donc que M. Viansson-Ponté eût beaucoup d’esprit !
Mais je crains bien que l’esprit dont il fait fumée plus que feu se réduise à l’arsenal des pétards mouillés dont l’intelligence française commence à se passer et qu’il ressort du placard. Il n’est pas un de ses arguments qui ne revienne à l’ignorance de « preuves occitanes » largement diffusées depuis quelques années dans la presse et par certaines collections, y compris celle dont le titre est à méditer : Que sais-je ? Il n’en est pas un surtout qui n’ait été déjà catalogué au sottisier linguistique, ou au sottisier historique, ou au sottisier politique de la mentalité française la plus banale, la plus banalement désuète ».
Bernard Lesfargues


[1] Dans le sympathique Fédéchoses, n. 1.
[2] Vida nòstra, revista culturala e pedagogica en occitan e en francés, n. 12, automna 1973. Son adresse : BP 178, 31014 Toulouse Cedex.
[3] Voir le Monde déjà cité des 30 septembre-1er octobre 1973 : « Une réponse de M. Robert Lafont ». Le titre originale en était : « Censeo delendam esse Occitaniam ».

 

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