XIII année, 1971, Numéro 3, Page 93

 

 

Le service militaire obligatoire
et l’objection de conscience
dans la perspective d’une Europe fédérale*
 
 
CARLO ERNESTO MERIANO
 
Tout en remerciant tous ceux qui nous ont fait l’honneur de participer à la rencontre d’aujourd’hui, je voudrais dire quelques mots pour en expliquer le sens. Certains se seront probablement étonnés du thème de cette manifestation qui lie le service militaire obligatoire et l’objection de conscience à la perspective d’une Europe fédérée et auront estimé quelque peu artificielle, sinon gratuite, l’instauration de ce rapport.
Par cette table ronde, nous avons l’intention au contraire d’ouvrir une série de rencontres que, dans les limites de nos modestes possibilités, nous comptons poursuivre au cours des prochains mois, en nous efforçant de détruire une image commode des fédéralistes, malheureusement assez répandue. Selon pareille image, nous serions d’abstraits utopistes, qui cultivent une vision superstructurelle des faits historico-politiques et proposent des solutions institutionnelles préconçues comme la panacée capable de résoudre toutes les difficultés qui accablent la société nationale.
Cela dit, on me demandera pourquoi ce débat commence justement par ce thème. La réponse est immédiate : en premier lieu pour son actualité. On sait en effet qu’en ce moment sont déposés auprès du Parlement de la République divers projets de lois relatifs précisément à la reconnaissance juridique de l’objection de conscience. En second lieu, ce thème — sur lequel nos jeunes ont développé un appréciable travail d’approfondissement, comme le prouve entre autres un document à la disposition de toutes les personnes présentes qui veulent en prendre connaissance — intéresse directement tous les jeunes gens qui, plus que les autres citoyens, sont confrontés avec la réalité du service militaire obligatoire et sont donc contraints de prendre de toute façon position à son égard. Il y a ensuite une raison spécifique pour traiter ce thème à Florence. Florence est la ville où est encore vivant le grand témoignage de Don Milani, la ville où sur ce sujet — qu’il me soit permis de le rappeler — un de nos rapporteurs d’aujourd’hui également, le père Balducci, a démontré à une époque récente sa pleine disponibilité à payer de sa personne le prix de ses propres convictions et la ville aussi — il me semble juste de le dire — de laquelle est parti le premier projet de loi pour la reconnaissance juridique de l’objection de conscience, qui portait la signature du regretté Pistelli.
En outre, il y a une raison de caractère général qui justifie le choix de ce thème : nous estimons qu’un mouvement comme le nôtre, qui n’a pas de responsabilité directe dans la gestion des structures politiques existantes, peut se définir et remplir une fonction utile justement dans la mesure où il n’estime pas que cette absence de responsabilité équivaut à une permission d’évasion, mais, au contraire, où il assume les responsabilités spécifiques que les forces politiques nationales, pour des raisons compréhensibles, ne sont pas en mesure d’endosser, en affrontant vraiment ce type de problèmes brûlants et délicats qui réclame davantage un certain dégagement des liens inhérents à l’exercice du pouvoir. Nous estimons en effet que dans une société pluraliste comme la nôtre, il y a une distinction de responsabilité et qu’un mouvement comme le nôtre ne trouve sa justification que s’il a le courage de faire justement ce que les autres ne pourraient pas se permettre.
Il ne m’appartient pas d’exposer la position fédéraliste sur ce sujet; elle sera développée avec bien plus d’autorité, politique et culturelle, par notre ami le professeur Mario Albertini, ici présent en qualité de modérateur. Je désire seulement souligner que sa présence parmi nous montre que cette modeste initiative de notre section a obtenu le plein engagement politique de tout le Mouvement fédéraliste européen, dont Albertini préside le bureau exécutif international. Je voudrais préciser en outre que ce qui nous préoccupe, en tant que mouvement politique, ce n’est pas tant l’attitude à prendre en face du phénomène de la violence en général ou de cette forme particulière de violence organisée qu’est la guerre. Ce problème est, en un certain sens, métapolitique, c’est-à-dire surgit au delà des choix politiques immédiats, et comprend toute une vision métaphysique du sens de la violence et de la présence du mal dans l’histoire : comme tel, il peut être essentiellement un objet des choix de conscience, personnels par nature. Ce qui nous intéresse au contraire en tant que mouvement politique, c’est la possibilité de créer une organisation juridique qui légitime la possibilité de choix divers, aussi dans l’ordre du problème de la guerre, et donc agrandisse la sphère des droits civiques.
A cet égard aussi, nous voulons progresser vers un Etat qui soit de moins en moins un monstre sacré et toujours plus un instrument de la vie commune des citoyens : c’est, si l’on veut, la charge libertaire de notre fédéralisme, et dans cette perspective nous intéresse tout particulièrement la possibilité de dépasser l’instrument du service militaire obligatoire qui, du reste, de l’avis de beaucoup parmi les techniciens militaires eux-mêmes, est aujourd’hui largement dépassé également du point de vue de l’efficacité.
Ces précisions de caractère extrêmement général étant faites, il ne me reste qu’à remercier très vivement nos interlocuteurs. Il serait hors de propos de présenter à un auditoire comme celui-ci quelques-uns de nos rapporteurs d’aujourd’hui : cela vaut en particulier pour notre ami, le père Ernesto Balducci. Sont bien connus des Florentins également nos amis Gianfranco Draghi, remarquable psychothérapeute et vieux fédéraliste, qui est parmi nous aussi en sa qualité de rédacteur du manifeste pour une idée psychologique de la paix, et Andrea Chiti Batelli, qui est un peu la conscience polémique, anticonformiste, de notre fédéralisme et à l’initiative de qui l’on doit — je suis heureux de lui en donner acte en cette circonstance — dans une mesure certes non secondaire, le fait qu’aujourd’hui soit débattu un thème comme celui-ci. Mais par-dessus tout je désire saluer les rapporteurs qui sont venus d’autres villes : notre ami Enzo Forcella, journaliste politique connu qui constitue un rare exemple de publiciste attentif au problème des rapports entre l’armée et la société, trop négligé de nos jours, surtout par les écrivains démocrates, et notre ami Giacomo Zanga, qui est ici en sa qualité de continuateur de l’action non violente d’Aldo Capitini, cet apôtre laïque de la non-violence dont le nom est destiné à croître dans la conscience des italiens et dont il a hérité le courageux engagement politique et la profonde conviction religieuse. Je remercie encore tous nos amis, de si diverse provenance du point de vue de la culture ou des idées, qui ont voulu nous honorer en acceptant de siéger avec nous autour de cette table du Mouvement fédéraliste et je crois pouvoir associer aux remerciements fraternels que je leur adresse toute la section du Mouvement fédéraliste et tous les présents. Merci.
 
 
ANDREA CHITI BATELLI
 
Dans l’un des derniers numéros — celui de février-mars 1971 —du Notiziario della Comunità dell’Isolotto, de Florence, était publiée une déclaration de quelques jeunes gens objecteurs de conscience florentins, dans laquelle on pouvait lire entre autre :
« Quatre milliards et demi par jour dépensés pour le maintien de l’armée sont un crime économique permanent au détriment du peuple. L’industrie de guerre est une production de biens inutilisables pour la création d’un vrai bien-être pour les gens, et donc un vol continuel aux dépens de la population et une double exploitation pour les ouvriers qui y travaillent. Est faux tout discours qui veut faire passer l’armée pour un instrument nécessaire à la défense de la patrie, à moins que par patrie on n’entende les terres et les industries de groupes très restreints de personnes, les seuls riches ».
Pareille déclaration — et les mille autres qu’on pourrait citer d’une teneur analogue — rappelle immédiatement à la mémoire ce qu’un universitaire turinois, Lucio Levi, qui est aussi un actif militant du Mouvement fédéraliste européen, a écrit dans son récent volume, Il problema della legittimità nell’Italia repubblicana (Turin, Giappichelli, 1970) en commentant une phrase que Fanfani, alors président du Conseil aurait prononcée à la Chambre, en août 1960.
Voici les paroles de Fanfani :
« Dans les forces armées, la nation continue de reconnaître une haute école d’éducation de la jeunesse à l’amour de la patrie et au sens du devoir et la meilleure sauvegarde de sa dignité et de son indépendance ».
Et voici le commentaire de Lucio Levi :
« Dire que l’armée a la tâche de défendre l’indépendance de l’Italie est une affirmation idéologique qui, d’une part, sert à couvrir le fait que l’Italie est un satellite des Etats-Unis et que sa défense dépend de l’armée américaine et qui, d’autre part, a la fonction de justifier la souveraineté absolue de l’Etat italien et le principe de légitimité nationale sur lequel elle se fonde. En réalité, l’armée italienne sert seulement à défendre le pouvoir du gouvernement sur les citoyens, à inculquer à ces derniers, par la conscription obligatoire, l’idéologie nationale (comme le confirme Fanfani) ou tout au plus à mettre ses propres hommes au service des Etats-Unis en cas de guerre ».
Comme on voit, la position des fédéralistes ne saurait coïncider davantage, sur ce point, avec celle des objecteurs de conscience.
En réalité, l’idée de la Fédération européenne, d’un Etat européen, n’est qu’un propos velléitaire, et ne devient action politique que si elle part de la contestation de la légitimité même de l’Etat national, de sa souveraineté, de son droit à s’ériger en communauté suprême et exclusive : exactement comme le mouvement du Risorgimento pour l’unité italienne trouvait son point d’appui et son mordant dans la contestation de la légitimité institutionnelle, s’il est permis de dire ainsi, des Etats italiens, grands et petits, de l’époque. L’opposition fédéraliste, affirmait il y a quelques années Albertini, est, en un certain sens, plus radicale et plus exclusive que n’importe quelle autre, parce qu’elle ne conteste pas seulement l’ordre interne, mais la structure et la dimension mêmes de l’Etat en tant que telles : c’est une opposition non seulement « de régime », disait-il, mais aussi « de communauté » (et je souhaite qu’il le dise encore).
Aujourd’hui, précisément, l’armée, la défense et la politique extérieure (au service de laquelle sont l’armée et la défense) représentent le pilier fondamental de cette souveraineté et comme son essence rendue visible, et par conséquent la bataille pour l’objection de conscience, comme celle pour l’abolition de la conscription obligatoire, est une bataille qui, sous cette forme, coïncide entièrement avec la bataille fédéraliste (plus exactement, avec un aspect de la bataille fédéraliste).
C’est, présentement, et pour ôter au fédéralisme cette patine de conformisme, d’affinité à l’européisme officiel et modéré qui lui nuit toujours (et plus encore aujourd’hui que dans le passé), le point essentiel à souligner. Toutefois on ne serait pas sincère, et on ne représenterait pas la conception fédéraliste jusqu’au bout, si l’on ne mettait pas en lumière aussi, entre les deux points de vue, un élément d’indéniable diversité (ce qui ne signifie pas opposition, et encore moins différend) : un élément qui peut se résumer comme suit.
Objection de conscience signifie, dans sa racine métaphysique la plus profonde, refus de cette forme organisée de violence qui est de toutes la plus terrible, la plus inhumaine, la plus destructrice : la guerre; et c’était là précisément le profond motif de vérité et la très haute inspiration morale, qui animait la célèbre lettre de Don Milani aux aumôniers militaires.
Or, comme l’affirme un dicton français, « il faut vouloir les conséquences de ce qu’on veut » : et il n’est pas convaincant — et c’est la preuve d’une attitude seulement irrationnelle et velléitaire — de s’opposer à la guerre et non pas à ce qui en est la cause nécessaire, c’est-à-dire à la pluralité des Etats souverains et à l’absence au-dessus d’eux d’un ordre juridique commun qui les régisse.
Certes on pourra objecter qu’un tel argument prouve trop, et que seule la fédération mondiale — objectif assurément inaccessible à notre siècle et par nos générations — pourra résoudre radicalement le problème. Mais il est certain par ailleurs que la Fédération européenne ferait accomplir un pas décisif dans cette direction et donnerait en attendant un tout autre fondement de légitimité à l’Etat (aujourd’hui incapable de remplir les fonctions essentielles qui justifient son existence : la sécurité, la défense, les relations internationales sur un pied d’égalité et non de vassalité, par rapport aux grands, ce qui est, en outre, la condition d’un développement autonome à l’intérieur aussi, dans un sens démocratique et social) et, par conséquent, un tout autre fondement de légitimité aussi au service militaire et à l’armée fédérale.
L’objection de conscience, poussée à la limite et portée logiquement à ses ultimes conséquences, ne devrait pas en effet se contenter de voir substituer un service de subsistance et d’arrière-garde — qui peut être d’ailleurs utile à la cause de la guerre — au service les armes à la main; devrait même être complètement écartée de la collectivité en armes toute activité, quelle qu’elle soit, susceptible d’être utile à la cause de la guerre : la protestation de Gandhi, la grève de la faim jusqu’à la mort et en somme une contestation radicale à la Jan Palach, jusqu’au suprême sacrifice de soi-même, devraient être l’emblème de l’objection de conscience, et mieux, sa seule règle de conduite cohérente. (D’autant plus qu’inversement, une même attitude de condamnation radicale devrait être observée — fût-elle là encore cohérente jusqu’au bout — par la communauté étatique : toute bouche inutile est, en toute rigueur, inadmissible en temps de suprême danger).
En conclusion, le fédéralisme est l’élément « rationalisateur » d’une attitude moralement très noble mais qui, rationnellement, par elle-même, ne réussit pas à se justifier et à donner raison de soi.
Les fédéralistes seraient seulement des pharisiens, si, au nom d’une telle carence de rationalité, ils refusaient leur appui, plein et inconditionnel, à l’objection de conscience, malgré ces graves fautes de logique qui caractérisent ses partisans : ils devront, pour cette raison, favoriser l’approbation, dans la conception la plus large, des projets de lois en suspens devant les deux chambres, et en particulier la reconnaissance de la pleine légitimité de l’objection de conscience de la part des minorités linguistiques, comme l’a proposé notre ami Guido Comessatti. Mais ils ne seraient pas sincères jusqu’au bout, ni fidèles à eux-mêmes et à leur doctrine, s’ils ne dénonçaient et ne faisaient dénoncer cet élément d’incurable irrationalité et de contradiction, qui est à la base de cette attitude, lorsqu’elle n’est pas intégrée dans une vision fédéraliste européenne et mondiale. Il faut, répétons-le, vouloir les conséquences de ce qu’on veut : et qui veut, en toute raison, la paix à tout prix, doit vouloir à tout prix le type d’ordre continental et mondial qui la rend possible.
Cette contradiction, pour être pleinement mise en lumière — en politique ne compte que ce que l’on soutient et démontre par l’action, par les faits, et pas seulement par les mots — devra être affirmée par les fédéralistes justement en soutenant un type d’objection de conscience fédéraliste, fondée et justifiée précisément par cette opposition de communauté dont on a parlé, et au nom d’une armée et d’un Etat européens : il est souhaitable que cette armée soit la plus petite et la moins armée possible, si les efforts pour le désarmement réussissent; mais il est prévisible qu’elle devra en tout cas exister, sous quelque forme et avec quelque consistance, tant que ne sera pas créée la fédération mondiale : l’espoir d’un désarmement stable et permanent entre les Etats souverains étant une des illusions les moins sérieuses et les plus funestes qui affligent l’humanité, tout à fait comparable à celle de qui croit possible un désarmement à l’amiable des citoyens, avec pour conséquence l’abolition de la police, des tribunaux et des prisons.
C’est là, c’est dans cette perspective que s’inscrit l’autre revendication fédéraliste fondamentale : elle est relative à l’abolition du service militaire obligatoire, comme l’a mis en lumière de manière particulièrement efficace, sur le plan pratique, et rigoureuse, sur le plan théorique, un document sur ce sujet de la Commission italienne des Jeunes du Mouvement fédéraliste européen, document que la section de Florence du M.F.E. a très opportunément décidé de distribuer à l’assistance de la manifestation d’aujourd’hui.
Symbole de l’Etat national — et, à l’origine, indubitablement, de ses valeurs positives, c’est-à-dire de la démocratie, du peuple en armes qui défend la liberté, et enfin de la possession de l’Etat par les citoyens, comme un bien commun qui vaut la peine d’être défendu ou pour lequel on se doit de sacrifier jusqu’à sa vie — le service militaire obligatoire est devenu aujourd’hui un instrument de cet asservissement des consciences de la jeunesse que dénoncent, d’un accord unanime comme on a vu, le fédéraliste Lucio Levi et les objecteurs de l’lsolotto. Et il l’est devenu parce que l’Etat national, dans un monde de grandes puissances continentales, ne peut plus assurer la défense de ces valeurs pour lesquelles il est né, ni même la défense de son intégrité territoriale, et qu’il n’est et ne saurait être désormais qu’un satellite, même si cette condition qui est la sienne est habilement masquée par l’idéologie et la mystification du « choix du camp » (la « civilisation occidentale », le « monde socialiste »).
Actuellement, un Etat de dimensions européennes aurait au contraire cette capacité, cette autonomie et cette indépendance qui manque à un Etat national, et donc cette possibilité effective de se défendre qui seule justifie les efforts correspondants. Mais il ne l’aurait qu’à la condition de choisir, pour sa défense, le seul instrument approprié, valable et efficace pour l’assurer : une armée de métier. Aujourd’hui que les armes sont toujours plus perfectionnées et plus onéreuses, toujours plus difficiles à utiliser, toujours plus dangereuses pour la population civile, en cas d’erreur ou d’inexpérience de qui s’en sert; et que, par conséquent, l’instruction correspondante, si elle veut être une chose sérieuse, doit être toujours plus longue et plus difficile, la conscription obligatoire, l’engagement annuel, sont des épaves et des anachronismes historiques, comme les moustaches, les plumets et les sabres quarante-huitards. Le métier des armes doit, précisément, redevenir un métier, celui de la défense de l’ordre public : avec l’avantage, entre autres, de lui ôter cette auréole idéale dont on vient de voir la fonction désormais uniquement mystificatrice et oppressive.
Mais cette seconde revendication, pour être la moins fréquemment soulevée, n’en est pas moins, en un certain sens, la plus révolutionnaire et la plus authentiquement fédéraliste, mais surtout la plus radicale et la plus globale (en comparaison de quoi la légalisation de l’objection de conscience apparaît seulement comme un progrès partiel, limité, restreint), comme précisément le document mentionné des jeunes fédéralistes italiens le met en lumière de façon exemplaire : c’est autour d’elle, donc, beaucoup plus que pour les élections directes à un Parlement comme le Parlement européen, qui, comme diraient les Français, « n’en est pas un », que je verrais avec faveur l’organisation d’une action de signatures et une initiative législative populaire qui pourrait contribuer, et pas qu’un peu, à donner une autre secousse aux Etats nationaux européens, déjà chancelants, et aurait (je tiens à le répéter en concluant) une valeur bien plus décisive — et « destructrice » des vieux tabous nationaux — que les nombreux projets de lois, tous d’inspiration beaucoup plus modérée, en suspens devant les deux Chambres au sujet, précisément, de la réglementation de l’objection de conscience.
 
 
ENZO FORCELLA
 
J’ai beaucoup de respect et aussi d’admiration pour les objecteurs de conscience, mais je pense que la conception qui est à la base de l’objection de conscience est aujourd’hui anachronique ou ne constitue de toute façon qu’un aspect d’un phénomène beaucoup plus vaste et sociologiquement et politiquement plus important : le phénomène de la désobéissance civile et de la revendication du droit à l’insubordination.
Qu’a été dans le passé l’objection de conscience, au moins dans les sociétés anglo-saxonnes où le problème a été ressenti davantage et a trouvé une solution partielle? Nous disons, très synthétiquement, qu’elle était la reconnaissance du fait que, dans quelques cas de valeur morale et religieuse particulière, l’individu pouvait être exempté du devoir de « servir la patrie en armes », c’est-à-dire de tuer l’ennemi.
Au cours du dernier demi-siècle, mais en particulier après la seconde guerre mondiale, le phénomène a pris des caractères et une finalité radicalement différents.
Ce qu’on a commencé à mettre en cause, c’est le droit de l’Etat d’être obéi de la collectivité quand l’autorité étatique la mobilise pour sa « défense » ou en tout cas pour la poursuite d’objectifs déterminés.
Ce qui est contesté, c’est la conception même de l’Etat comme « monopolisation de la violence ». L’objection de conscience perd son caractère de privilège, elle n’est plus la conséquence et l’apanage d’un statut éthico-religieux particulier, mais devient la revendication d’un droit inaliénable de tous les citoyens : celui de maintenir le caractère volontaire, sans transfert ou délégation à l’autorité étatique, de la décision de s’engager ou non dans des opérations qui comportent la possibilité de devoir tuer ou être tué.
La rébellion des jeunes Américains contre la guerre du Vietnam constitue la manifestation la plus retentissante de cette orientation. Mais le phénomène n’est pas limité aux jeunes Américains et il connaît une longue incubation dont les prodromes, à mon avis, remontent à la première guerre mondiale.
Il ne sera pas inutile de rappeler que dans ce conflit sur cinq millions deux cents mille combattants, il y aurait eu huit cent soixante-dix mille dénonciations à l’autorité judiciaire, dont quatre cent soixante-dix mille pour insoumission. Une bonne partie des insoumis étaient des émigrés qui s’étaient bien gardés de répondre à l’appel de « La Patrie en armes ». Comme j’ai eu l’occasion de l’écrire dans la préface de Plotone d’esecuzione de Monticone, étude historique sur le sujet :
« A cinquante années de distance, ce qui pouvait alors être considéré comme une forme de solution privée à l’angoisse provoquée par les terribles épreuves de la guerre, devient la première expression, grossière et informe, d’une attitude politique de masse. Elle annonce le refus de la logique unidimensionnelle du pouvoir, constitue les incunables de ce qui dans la dimension de la guerre atomique deviendra l’idéologie du dissentiment ».
Beaucoup plus proche et beaucoup plus ressenti est le souvenir du 8 septembre; la Résistance est le moment typique où l’Etat disparaît et où tout citoyen décide pour son compte que faire et quel parti prendre.
Après quoi il y a notre histoire contemporaine et je voudrais au moins rappeler la guerre d’Algérie avec le « réseau Jeanson » et la fameuse déclaration des 121. Dans un manifeste de soutien signé par les intellectuels italiens — se rattachant en majorité au groupe du Mondo — on lisait :
« La règle barbare qui recommandait de servir la patrie, qu’elle ait tort ou raison, aurait dû être ensevelie dans les camps d’extermination avec les victimes de ceux qui ne surent pas choisir entre l’obéissance dans la folie et la désobéissance dans la raison… Nous pensons que le droit à la désobéissance existe et, bien plus qu’il participe du fondement même de la démocratie. C’est un droit extrême, et personne ne peut penser y recourir sinon en des circonstances extrêmes. Mais quand de telles circonstances existent pareil droit s’impose par force… ».
Il est évident que, ainsi présenté, le « non » à la guerre et à l’obéissance patriotique mord beaucoup plus profondément et pose des problèmes de solution beaucoup plus difficile que n’en posaient et n’en pose l’objection de conscience de type traditionnel.
L’hypothèse qui a permis dans de nombreux pays la reconnaissance de l’objection de conscience, c’est son caractère minoritaire. C’est une exception qui n’entame pas et dans une certaine mesure renforce les bases de l’Etat souverain, souverain aussi dans son caractère répressif. Les objecteurs ne se proposent pas tant de mettre en crise le système que de témoigner contre lui.
La désobéissance civile naît dans la dimension de la société de masse et a une charge de prosélytisme de masse. Elle se propose d’empêcher, ou tout au moins de rendre très difficile, le mécanisme de la conscription obligatoire. Sa portée est franchement politique, autrement dit elle indique des issues politiques concrètes au témoignage éthico-religieux.
A ce point, se pose le problème de l’Etat, de la réponse qu’il peut donner à ce phénomène. On ne peut pas s’étonner que ce soit une réponse « répressive ». Reconnaître la légitimité de l’insubordination serait comme présumer que l’Etat — quelle que soit l’idéologie dont il s’inspire — soit capable de se nier lui-même.
Ce qui n’empêche pas que dans la mesure où cette objection de conscience se généralise, et est placée à la base d’une nouvelle échelle de valeurs, elle met en crise la conception traditionnelle de l’Etat. La loi peut être appliquée seulement si elle est transgressée par une minorité. Quand le délit prend une dimension de masse, il devient fait politique et doit être abordé comme tel.
Les fédéralistes, dont la tradition culturelle a une composante libertaire qui est loin d’être négligeable, sont sensibles à cette thématique et, dans leur critique des Etats nationaux, ils ont plus d’une fois attiré l’attention sur « la crise de consensus » à laquelle les Etats doivent faire face, spécialement dans les moments décisifs où la collectivité est appelée à combattre. Parfois on a l’impression qu’ils pensent que le consensus pourrait être récupéré en transférant la souveraineté du plan national au plan continental. Alors que le phénomène dont nous nous occupons met justement en cause la souveraineté de l’Etat, qu’il soit national ou fédéral, et postule « l’invention » d’un nouveau type de rapport individu-collectivité.
 
 
GIACOMO ZANGA
 
Je crois qu’il est juste et opportun, en prenant la parole ici, de commencer en disant que l’approfondissement du concept d’objection de conscience, et de non-violence, permet de découvrir la catégorie la plus profonde de la civilisation européenne. C’est une récupération culturelle, celle que pareil approfondissement nous permet de faire, dans le sens le plus vaste du mot. L’Extrême-Orient n’a pas le problème de la conscience (le concept éthico-historique de conscience, je veux dire); il a le concept de conscience entendue comme unité formelle des contenus psychiques considérés en rapport avec l’univers tout entier, et dans ce sens il a contribué et contribue notablement à la connaissance de l’homme, mais le concept de conscience (proclamé de manière éclatante par Jésus pour qui la conscience arbitre le Royaume des Cieux) a été et continue d’être philosophiquement élaboré en Europe.
Je devrais faire ici un « excursus » à caractère scolaire, mais je ne veux ni ne dois froisser l’assistance en soulignant des choses qu’elle sait déjà : je ferai allusion simplement à la tradition augustinienne, à son développement en France, jusqu’à l’œuvre de Descartes, l’élaboration la plus solide du concept de conscience; puis au jansénisme, à Pascal, à Bergson, et à toute la littérature, jusqu’à Proust et au delà. Le problème de la conscience a été traité différemment par la culture germanique : l’idéalisme, le romantisme, Kant et ainsi de suite. Le thème de la conscience est abordé, dans la cadre de la culture anglo-saxonne, de manière pragmatique : les Anglo-Saxons ont fait du concept de conscience ce que les marxistes ont fait de l’idéalisme de Hegel, c’est-à-dire lui ont mis les pieds sur terre. C’est en effet dans le milieu anglo-saxon qu’est née l’objection de conscience comme attitude pratique, concrète, de révolte et de rupture. Ce n’est pas pour rien non plus que le monde anglo-saxon est le fils de la réforme, héritier d’une grande thématique concernant précisément le problème de la conscience. En approfondissant ce deux thèmes — celui de la conscience et celui de l’objection — nous recouvrons et faisons nôtre, et pouvons tenter de mieux développer, la valeur la plus intime de la spiritualité européenne; évidemment, nous travaillerons sur cette valeur en gardant présent à l’esprit qu’aujourd’hui notre responsabilité se trouve élargie à des dimensions mondiales; toutefois, nous devons reconnaître, sans tomber dans le péché d’ethnocentrisme, que le concept de conscience a été éclairé de manière extrêmement utile et variée seulement par la culture européenne.
En méditant sur la conscience, l’objection de conscience et la non-violence (qui est un concept implicite dans les deux autres), nous acquérons un sens nouveau, et plus profond, de la culture européenne; nous nous sentons donc plus encouragés à agir dans la direction qui a été fort bien tracée par les orateurs qui m’ont précédé. Qu’est-ce que l’objection de conscience? C’est l’acte par lequel un individu se rend compte que dans le monde existent des valeurs et des contre-valeurs, que certaines valeurs sont en train de mourir, ou sont destinées à mourir et que d’autres sont en train de naître et qu’il faut les aider à naître. L’objecteur se charge de cette dramatique mission prophétique : il aide l’histoire à se faire, il aide l’avenir à entrer dans le présent. C’est un geste de folie : mais, de même qu’il existe la folie négative qui consiste à descendre de l’historicité du présent et à tomber sur le plan d’une historicité dépassée, de même il existe une folie positive, qui consiste à sortir de l’historicité du présent pour entrer en possession de l’avenir et l’insérer, dynamiquement, dans la réalité. Je crois que c’est un des meilleurs moyens d’expliquer ce qu’est, essentiellement, l’objection de conscience. Elle est devenue un fait collectif dans la mesure où nous vivons dans une civilisation collectiviste; hier (un hier fort proche) elle se manifestait de manière solitaire parce qu’il y avait une atmosphère historico-culturelle complètement différente. Aujourd’hui, elle apparaît, et pourrait apparaître de plus en plus, comme un phénomène de masse; appelons-la « désobéissance civile » si nous voulons; cela n’a pas d’importance; mais la vieille expression me plait parce qu’elle possède une charge sémantique plus grande. Objection de conscience : précisément parce que le mot « conscience » nous engage comme hommes et comme Européens et qu’il indique la responsabilité que nous avons face à notre tradition, sans la surévaluer mais aussi sans la sous-évaluer par rapport aux autres, je ne voudrais pas remplacer l’expression « objection de conscience » par une autre à caractère moins mystique et — si l’on veut — moins précieux, aussi parce que je soupçonne que derrière cette substitution, il y a une espèce de répulsion à concevoir comme une seule et même chose religion et politique. J’ai l’impression, au contraire, d’être d’autant plus politique que je parviens à être plus religieux, et d’autant plus religieux que je parviens à être plus profondément politique. Pour cela, je le répète, j’aime m’en tenir à l’expression « objection de conscience » Au reste, il y a des hommes religieux — comme Aldo Capitini — qui ont déployé, sans changer de registre, une activité politique remarquable. Les résultats n’ont pas toujours été fracassants, mais en raison de contingences historiques fatales. En ce qui concerne l’union des Etats européens, je suis pour et contre à la fois : je suis pour, parce qu’il me semble que les Etats-Unis d’Europe représentent une grande occasion de dépassement des nationalismes stupides et mesquins, et de rencontre des diverses cultures européennes, avec un grand enrichissement pour nous. Mais je pense aussi que les Etats ne peuvent s’unir comme ils sont. Je sais que les amis fédéralistes ne veulent pas les Etats comme ils sont (j’en ai eu le témoignage à l’instant même grâce aux interventions précédant la mienne); pourtant, je crois que le premier travail à accomplir est un examen critique très fin de l’Etat comme il est. Seulement après avoir pensé à une restructuration de la société sur de nouvelles bases nous pouvons projeter une Europe et peut-être un monde unis. J’estime toutefois que derrière cet idéal joue un vieux mirage, qui pousse les hommes à admirer l’unité, quelle qu’elle soit, et de quelque façon qu’elle soit réalisée. Les amis authentiquement fédéralistes ne veulent pas une unité quelconque de l’Europe, mais il y a beaucoup de personnes qui, à cause de cette suggestion magique de l’un, voient une Europe entendue comme unité d’Etats; et d’Etats à leur tour comme il sons en fait, centralistes et unitaires. Cette Europe, je ne la vois pas et ne la désire pas, parce que les Etats sont de grands monstres. C’est leur dimension même qui les porte à être oppressifs, même s’ils sont dirigés par des socialistes, même s’ils venaient a être dirigées par des non-violents. Il s’agit d’une loi que les diverses psychologies du profond, et les diverses psychologies expérimentales, son en train de tirer au clair. La première opération à envisager est celle du démembrement des Etats, suivant les progrès d’une théorie libertaire moderne, qui est en grande partie à inventer. Ce discours, je pourrai mieux l’expliquer grâce aux objections qui me seront éventuellement adressées. En conclusion : l’unité de l’Europe ne peut être réalisée que par de petits Etats; la vieille Allemagne, divisée en principautés, était une nation pacifique. La paix, au Moyen Age, était due bien sûr à l’idéal chrétien qui imprégnait l’Europe d’alors, mais aussi au fait que les Etats étaient petits, alimentés par des facteurs de pure socialité plus que par d’abstraites règles politico-juridiques; dans les luttes et les guerres qu’ils ont pourtant livrées (luttes et guerres beaucoup moins atroces et totales en comparaison de celles de notre temps) n’étaient pas présentes en outre, pour les justifier, de véritables idéologies de la mort que l’Etat moderne seulement a pu concevoir. Une grande partie de l’actuelle barbarie est une conséquence de l’Etat mastodonte et tyran, tyran parce que mastodonte.
 
 
LE PERE ERNESTO BALDUCCI
 
Parler d’objection de conscience, même dans le contexte d’ensemble du sujet que nous sommes en train de traiter ici, c’est pour moi très différent de ce que c’était quand j’en parlais en 1962. Je remarque que le sujet s’est profondément modifié dans ma conscience, parce que je crois que la thèse que je suis sur le point d’exposer s’est profondément modifiée en même temps que la réalité que nous avons sous les yeux : le seul fait que notre Etat s’apprête à reconnaître l’objection de conscience donne déjà une nouvelle portée à cet aspect du problème. L’objection de conscience porte en elle une instance prophétique, laquelle vise à soulever la fidélité au principe subjectif de la conscience, qui a sa contrainte suprême et normative, au-dessus de toute autre normativité, comme celle de l’Etat. L’objecteur de conscience témoigne, dans la ligne de l’Evangile, en faveur de tous ceux qui ont suivi, comme Socrate, le démons intérieurs comme signe divin en l’homme, la supériorité de cet homme sur toutes les séductions : l’histoire de l’objection de conscience est l’histoire même de la grandeur de l’homme. Partout où la conscience a été soumise, ou par mystification sacrale, ou par oppression étatique, aux instances objectives des institutions, nous avons eu le dépérissement de l’homme, la barbarie, et sur ce point nous pourrions continuer en recueillant une large approbation, mais il faut se demander si parler de l’objection de conscience en 1971 n’est pas circonscrire une exigence morale dans un cercle si restreint et en même temps si inoffensif que même le réformisme prudent des Etats oppressifs a pu le recueillir. Au fond, un Etat oppressif peut se permettre d’écarter pacifiquement quelques citoyens, considérés essentiellement comme des anormaux, contre lesquels il ne vaut pas la peine d’exercer la contrainte réservée au citoyen normal.
Mais aujourd’hui, en 1971, quand s’est produite cette mobilisation spontanée de la conscience des peuples qui a réussi à certains moments — souvenez-vous des faits de Burgos — à arrêter les couperets et les fusils, l’objection de conscience devient vraiment un phénomène populaire, elle se confond avec un processus plus vaste, dans lequel il faut peut-être repérer des indications pour une humanité nouvelle, dans un avenir différent du présent. Ceux également qui envisagent quelque chose qui est encore dans l’avenir, comme l’Europe unie, devraient se demander si leur projet d’une Europe unie n’est pas à peu près la projection dans l’avenir de la même mécanique qui règle la vie actuelle, une projection qu’on pense rationalisée, nettoyée des survivances massives, lourdes, inutiles, comme par exemple l’armée obligatoire, mais essentiellement guidée par les mêmes idées. On peut penser à une Europe future apparemment différente mais essentiellement identique à celle d’aujourd’hui. Que l’armée soit volontaire ou obligatoire, cela fait une différence quant aux consciences particulières : dans le cas d’une armée volontaire, il est clair que les objecteurs de conscience se trouveraient pacifiquement respectés; et cependant l’idée centrale, qui est l’idée de la violence, l’Etat ne l’aurait pas refusée. En ayant une armée européenne extrêmement bien armée, équipée, efficace, on pourrait même se permettre le luxe de faire un coup d’Etat en un instant, une fois les soldats formés non du peuple mais de spécialistes; il y a de quoi aller au lit avec la peur tous les soirs; nous pourrions nous retrouver le jour d’après sous la dictature militaire.
Il faut se demander si l’idée qui inspire l’objecteur de conscience n’est pas la proposition d’un nouveau type de société. En ce sens, le problème m’intéresse aujourd’hui plus qu’il y a dix ans, parce que l’objection de conscience a été dans ces dernières décennies la forme la plus significative et la plus éclatante** de l’instance utopique qui s’est développée dans la conscience de l’homme moderne et l’exigence de vouloir conformer la vie des hommes en société sur le postulat fondamental d’une société où la liberté de chacun soit la garantie et le soutien de la liberté de tous est une instance utopique.
Tandis que cet idéal à l’époque religieuse apparaissait destiné à l’au-delà, et c’est pourquoi on parlait d’un monde libre en parlant du monde après la mort, à une époque où le christianisme retrouve ses dimensions messianiques infra-historiques, il me semble que le sens de l’objection de conscience est de vouloir ici une société humaine, d’où la violence soit éliminée à tous les niveaux. La naïveté de l’objection de conscience dans le monde bourgeois réside dans le fait d’être corrélative au militarisme, comme si le militarisme était la violence, tandis que l’armée n’est que l’institutionnalisation du système violent, ce n’est pas une structure violente qu’on peut supprimer parce que dans l’armée arrivent et s’agglomèrent toutes les toxines de violence qu’il y a dans le corps social. L’objecteur de conscience qui croit rester innocent parce qu’il refuse l’armée devra être soumis à une sérieuse démystification, parce que probablement la vie qu’il mène, la société qu’il soutient d’autres manières, avec d’autres instruments, est précisément action de violence : il y a beaucoup d’objecteurs, qui cependant, sans le savoir, sont des soutiens pacifiques de la violence constituée. Nous nous retrouvons dans une conjoncture historique où nous sommes contraints de penser à la racine notre rapport avec la société et de proposer une société qualitativement différente; l’objection de conscience personnelle ne fait rien de tel, sinon avec l’inconscience innée des prophètes. L’impératif catégorique a, comme le disait bien Kant, une force universelle, par laquelle même l’homme le plus simple, au moment où il s’oppose à toute autre loi qui n’est pas celle de la conscience, devient sans le vouloir le législateur d’une société nouvelle : celle qui est digne de l’homme. C’est pourquoi il faut libérer l’objection de conscience de son état d’implication et la développer comme projet d’une société.
Il me semble qu’aujourd’hui existent également des conjonctures qui nous permettent — voici la thèse de fond — de libérer l’objection de conscience de son caractère de prophétie inutile, sans armes, en en faisant une utopie politiquement créative. Nous avons toujours cherché à diminuer la force historique de l’objecteur de conscience en disant qu’un homme qui vit selon la conscience est destiné à mourir tué. Sombre monde, celui où l’individu qui suit sa conscience doit accepter comme normal de mourir tué! Le chrétien du Moyen Age cherchait le couvent pour sortir de ce monde de violence; nous ne devons pas chercher le couvent, mais un monde conforme à la conscience humaine : le renvoi à l’infini est une forme d’abdication insupportable aujourd’hui. Quelles sont les circonstances qui nous permettent d’assumer l’objectif prophétique de l’objection de conscience comme un objectif politiquement créatif? Il y a des circonstances historiques nouvelles; nous ne pouvons pas penser à l’avenir, en nous bornant à y projeter les survivances du passé. Bien des fois, l’indifférence est la ruse du conservatisme. Comme il y a un monde qui meurt, le monde des Etats nationaux qui est en train de mourir, alors on pense : faisons l’union des Etats. Il faut au contraire changer le concept d’Etat.
Nous vivons à une époque où les deux types de mise en projet de la paix que nous avons réalisés au cours du siècle écoulé ont échoué : le projet idéologique du monde de paix démocratique occidental a échoué, le projet du monde de paix de la vision prolétarienne a échoué lui aussi. Le premier projet a échoué parce qu’est clair désormais combien il est naïf de penser que les Etats démocratiques en tant que tels sont contre la violence.
Nous le croyions après l’autre guerre, mais en réalité il existe une forme de violence même entre les Etats formellement démocratiques. L’Etat démocratique qui en appelle à la volonté populaire garantit simplement les expressions formelles de la liberté, et part de la conviction naïve qu’un peuple qui s’exprime à travers les libertés formelles est toujours pacifique; nous avons aujourd’hui sous les yeux un exemple probant du contraire : le seul impérialisme qui emploie la guerre est celui du peuple démocratique des Etats-Unis. Ce n’est assurément pas de ces projets libéraux que peut venir la garantie de la paix dans le monde. Mais les projets socialistes ne nous donnent pas non plus la sécurité; on pensait que là où le prolétariat avait pris le pouvoir en éliminant la violence bourgeoise, là au moins aurait été garantie la vie pacifique en société et la libre expression de la conscience humaine. La réalité est bien différente : les Etats prolétaires eux-mêmes sont en lutte l’un contre l’autre. Nous savons aujourd’hui que la conception qui confie simplement à la modification des structures l’objectif de la paix est une naïveté très dangereuse parce qu’utopique. La paix a certainement besoin de garanties de structure; mais elle ne peut être le simple résultat d’une évolution des structures : ni des structures démocratico-libérales, naïveté de la tradition démocratique éclairée anglo-saxonne, ni de structures de type socialiste.
Selon moi, il faut réaffirmer que c’est seulement en modifiant les rapports de fond de l’homme avec l’homme, de l’homme avec les structures qu’il est possible de créer une société nouvelle. Est nécessaire un changement qualitatif, ou bien une révolution : il faut renverser les rapports entre l’homme et les institutions. A cet égard, il va de soi qu’il n’y a pas d’institutions privilégiées de quelque couleur qu’elles soient; d’hier à peine est la nouvelle toute fraîche de l’oppression des consciences exercée jusque dans l’île de Cuba, où l’on espérait que certains phénomènes ne se répéteraient pas.
Il est donc clair que les hommes non violents doivent dépasser l’attitude individualiste qui consiste à se croire à l’abri du monde violent : il ne sont pas à l’abri, personne n’est innocent; il faut transformer l’objection de conscience en la recherche d’un nouveau projet de société.
 
 
GIANFRANCO DRAGHI
 
J’ai pensé, avant de venir à cette réunion, à ce que pouvait signifier la présence de quelqu’un qui s’occupe de psychologie du profond à un débat comme celui-ci sur le service militaire obligatoire et l’objection de conscience. Elle me paraît importante car c’est dans la psyché qu’est l’origine, mais aussi la solution des problèmes de l’homme; et nous vivons une phase nouvelle de prise de conscience de l’individu comme de l’humanité, de passage, d’intégration de zones nouvelles et, en effet, le concept de guerre, c’est-à-dire l’abolition des autres zones, avec tout ce qu’il comporte, ne peut plus avoir aucune légitimité psychique, autrement dit réelle, et doit être changé en concept limite, quelque chose qui doit être analysé comme destructeur parce qu’équivalent à la psychose, au suicide, à l’homicide etc. Dans ce contexte, que signifie l’armée? Evidemment, d’un point de vue psychologique, la légitimité de l’objection de conscience est un acquis définitif, l’objection de conscience est absolument légitime dans un discours psychique, la conscription obligatoire en tant qu’encadrement et inoculation de mythes collectifs apparaît comme quelque chose qui est aussi, comme la guerre, complètement dépassé. La phase de l’humanité comme de l’individu n’est plus celle de l’animation de ses propres ombres, en tuant et en jetant l’ennemi dehors, mais celle de l’entrée dans un processus psychique.
En effet, comme disent les scientifiques, la biocénose est en danger, l’équilibre terrestre, l’équilibre écologique et l’équilibre de la vie sur la terre est menacé; il ne s’agit même plus de l’Europe, il me semble paradoxal de parler seulement de l’Europe qui est déjà presque en-dessous du minimum indispensable : c’est la communauté terrestre et la communauté humaine, qui par la technologie est en train de détruire complètement ses possibilités de survie. C’est donc une planification mondiale des ressources et du territoire qui serait l’unique projet sérieux pour l’avenir.
Si nous parlons d’Europe, c’est parce que l’humanité continue tranquillement dans sa partie négative à vivre sa psychose comme si cette « épée de Damoclès » n’existait pas au-dessus d’elle. Peut-être ne pouvons-nous pas, ne voulons-nous pas parfois nous-mêmes nous rendre compte pleinement de ces problèmes. En effet si nous pensons que la structure organique, la vie de cette terre entière est en danger, il est clair et juste que l’angoisse nous assaille et il est juste qu’il en soit ainsi : parce que nous avons toujours cru que l’espèce humaine avait une survie à nos yeux quasiment infinie et si nous pensons que peut-être en l’espace d’une ou deux générations, cette survie est en danger, cela nous trouble profondément. Ce n’est pas une angoisse névrotique, c’est une angoisse positive parce qu’elle doit nous pousser à trouver des solutions vitales. La nécessité de la survie et de la planification ou de l’organisation est, du reste, un fait très complexe et à la fois une conséquence de la technologie et de la civilisation de consommation à un certain niveau, mais c’est à l’origine un problème psychique, c’est un problème de névrose, un problème qui vient de ce qu’on ne voit pas les conséquences de ses propres actes; ne pas écarter l’angoisse ici, c’est chercher à en comprendre la signification positive, « que faire », c’est la guérison de la névrose. Répondre par ce thème, par exemple, intégration de plus en plus large en partant du thème européen pour l’abolition de cet aspect névrotique, guerre, armée etc., c’est déjà la valeur d’une interprétation psychologique de ces données. Dire, par exemple, comme on le lit encore dans quelques journaux ou comme le disent encore certains hommes politiques, que les fédéralistes sont des utopistes parce qu’ils pensent déjà à l’Europe et que l’Europe n’est ni pour aujourd’hui, ni pour demain, l’Europe évidemment comme union fédérale d’Etats, non pas comme Etat centralisé, c’est ne pas se rendre compte de tout ce à quoi je faisais allusion auparavant, ne pas se rendre compte de l’inéluctabilité du destin commun de l’humanité. En effet, refuser le passage à l’intégration pluraliste, fédérale de zones toujours nouvelles, ce serait comme chez l’individu laisser à l’œuvre les complexes névrotiques sans les intégrer au moi, sans les intégrer à la psyché, sans les porter à la prise de conscience, alors que la phase actuelle de l’humanité est de porter à la prise de conscience ces éléments d’intégration qu’il était possible jusqu’à présent de laisser tomber en partie, autrement dit la liaison dans la biocénose n’était pas aussi absolument déterminante, alors que maintenant — par la destruction du milieu naturel, la fin de l’équilibre écologique, les moyens de destruction inimaginables — on est arrivé à ce nœud par lequel ils sont réunis une fois pour toutes.
La Fédération européenne, c’est la porte de service pour fuir le danger, mais c’est l’issue nécessaire, je veux dire que la Fédération européenne est la mesure minimale, possible pour résoudre certains problèmes à la fois écologiques et psychiques; je laisse aux amis fédéralistes l’explication des structures politiques, me bornant à indiquer qu’une structure sociale de forme positive est celle qui permet à un individu à n’importe quel niveau d’objecter quand il veut à tout ce qu’il veut, donc une structure alternant le plus possible, pluraliste le plus possible, où le pouvoir n’est pas l’Etat souverain; ce mythe négatif est au premier chef lié à un thème psychologique (c’est le roi absolu, un père omnipotent sur la terre). Je dirais que la société la plus adaptée au libre développement d’un individu est celle qui permet à un individu d’avoir la possibilité de différenciation la plus large possible dans tous les domaines et dans tous les aspects de son rapport au monde, soit milieu, soit hommes, soit lui-même; celui qui permet une éthique plus différenciée où des mythes externes, l’Etat etc., des mythes absolus ne deviennent pas la règle pour chaque individu; chaque individu trouve en lui-même sa règle interne. Un Etat fédéral, un Etat imparfait, un Etat limité, un Etat non absolu me semble laisser plus de latitude à l’individu pour son développement. Etat absolu étant pris ici pour Etat souverain, Etat comme mythe. Il me semble que toutes les écoles de psychologie, que ce soit l’école freudienne, avec les études de Fornari, ou celle de Jung avec Bernhard, avec ce qu’a écrit Bernhard lui-même dans sa Mythobiographie et avec les documents rédigés par le Groupe de psychologie analytique de Florence se meuvent sur la même ligne, même si les terminologies sont différentes.
Je voudrais encore ajouter ceci : d’un autre point de vue, le thème de l’armée, de la guerre, est lié à un grand problème fondamental de la vie de tout homme. L’homme a une ombre que les psychologues voient se présenter sous divers aspects; par exemple, pour faire une citation plutôt fameuse, celle de ce sous-officier français dans un rêve d’un patient de Jung, un avocat suisse il me semble, qui le trouvait ivre dans le fossé; ainsi l’humanité jette son ombre dans le fossé, ne la refoule pas, ne l’intègre pas, et c’est pourquoi elle vit quant à ces parties d’elle-même comme un sous-officier ivre, elle agit dehors, les projette dehors sur un ennemi socialiste, libéral ou communiste, européen, ou sur l’Allemand ou le Français dans le cas du sujet que nous traitons aujourd’hui; au contraire le plus souvent c’est de notre faute et Hitler est en nous comme l’a écrit, aussitôt après la guerre, Max Picard.
Voici pourquoi je suis fédéraliste, comme personne qui s’occupe de psychologie du profond : il me semble que seule une tentative de société, restructurée le plus possible au niveau du pouvoir sans idéologies, c’est-à-dire sans structures rigides, ensembles mentaux vécus comme structures absolues, peut créer des possibilités pour chaque homme. C’est pourquoi fédéralisme veut dire : une structure d’autogouvernement la plus large possible.
Je n’espère pas que l’humanité, du reste, puisse arriver à une solution utopique idéale, mais j’espère dans l’utopie réelle de la création actuelle d’une Fédération européenne, et de la création future d’une Fédération mondiale. Certes, la Fédération européenne n’est pas la solution du problème, parce que les problèmes sont beaucoup plus graves que ceux du continent européen, car si la mer Méditerranée devient de plus en plus polluée l’Etat fédéral européen aura des problèmes énormes; qui sait s’ils seront solubles? Mais ce sera beaucoup mieux s’il y a la Fédération européenne, parce qu’elle pourra faire une certaine programmation au niveau européen, beaucoup mieux en comparaison des Etats nationaux qui ne peuvent absolument rien faire, ou presque rien, tandis que sur le plan mondial il sera possible que peu à peu les diverses fédérations arrivent à la restructuration du pouvoir.
Revenons encore un instant au problème de l’ombre pour dire que le thème de l’armée peut être vu sans doute sous une autre lumière. Que signifie l’armée? Le service militaire? Quel sens symbolique peut avoir le service militaire sous l’aspect lumière? L’aspect lumière pourrait être le dévouement, la fidélité, l’ordre. Ce peuvent être les qualités vitales et positives qui, dans le rêve d’une personne, pourraient éventuellement arriver sous l’aspect d’un soldat; cela n’a rien à voir évidemment avec la conscription obligatoire qui est l’aspect agité, en plus des liens qu’a cette conscription obligatoire avec un mythe faux de l’Etat national comme absolu, du peuple en armes etc. Nous pouvons penser que la Fédération européenne abolira l’obligation de l’armée, la conscription obligatoire comme on la conçoit aujourd’hui, et puisqu’il est si urgent que l’Etat fédéral s’occupe de problèmes communs à tous les citoyens, si urgent qu’il pourvoie à la défense contre certaines situations de pollution, nous pouvons peut-être penser qu’une structure nouvelle, un Etat fédéral européen, mettra des forces à la défense de la communauté européenne, éventuellement de la communauté terrestre, une minuscule armée de métier qui ne serait même plus une armée, mais une structure de service civil et de défense, « les pompiers » de la Fédération européenne. Je crois qu’autrement, avec les Etats nationaux, avec les armées nationales, nous continuerons à jeter l’ombre dehors; gardons présent à l’esprit que ces Etats nationaux existent toujours, qu’ils sont bien là, qu’ils sont les structures dans lesquelles nous vivons. Si nous créons la Fédération européenne, nous rompons ces structures et il y a un point de moindre résistance où nous pouvons faire passer aussi ce thème très important, fondamental, de l’armée. Si nous continuons à voir l’ennemi au dehors, nous continuerons aussi à trouver une formule de l’avenir que nous ne pourrons jamais avoir et nous continuerons à ne pas vouloir les solutions concrètes qui sont difficiles mais réelles. Alors que nous pourrions, par ces autres solutions, espérer récupérer une partie de cette ombre en nous rendant compte de ce qu’il y a dedans, en cherchant, à l’intérieur de la communauté, d’un groupe social, comme à l’intérieur de l’individu, à créer ces profondes rébellions civiles qui sont nécessaires pour réaliser un type d’Etat avec un véritable autogouvernement de base, le plus direct possible, avec des pouvoirs limités et avec, au centre, ces pouvoirs qui ne peuvent plus être exercés à la base, mais avec un conditionnement élastique qui correspond dans la psyché au rapport entre le moi et les complexes; de telle sorte que l’individuel, qui est, dans les rêves des personnes et dans le développement de l’individu, l’élément qui doit arriver à maturation, ne soit pas contraint par un collectif absolument négatif, mais trouve un collectif qui lui donne l’espace le plus large possible; évidemment, la fin du service militaire comme il est conçu aujourd’hui et une conception complètement différente de l’Etat seraient très utiles à cet effet.
 
 
MARIO ALBERTINI
 
Je remercie, au nom du Mouvement fédéraliste, les orateurs qui ont accepté d’ouvrir ce débat et qui ont réussi, malgré les étroites limites de temps, à mettre en évidence le problème du débat dans toute son ampleur. En ce qui me concerne, et concerne avec moi mes amis fédéralistes, je crois avoir été mis en cause sur un sujet bien précis : la crainte que l’Etat européen ne puisse être autre chose que la projection en grand de l’Etat national.
Le fait est que la culture politique des fédéralistes militants — inconnue, isolée, parce qu’elle n’a pas trouvé les voies de sa circulation dans la culture diffuse — se fonde sur la négation de l’Etat national. Les fédéralistes se sont formés, et cherchent à s’exprimer, par cette négation. Ce sont, du reste, nos travaux qui constituent, si je ne me trompe, la seule tentative sérieuse de démystification de ce type d’Etat. Naturellement, la prétention de nier ne correspond pas au succès de la négation. De cela, nous ne sommes pas juges, ce sont les autres qui le sont. Je ne peux qu’exposer, en bref, nos raisons. En voici une. Le passage de l’Etat national à l’Etat européen implique une transformation matérielle, historique, de grande importance; un véritable changement de base sociale. On a l’habitude de considérer le mot « social » comme un simple synonyme de « classes » et de « lutte de classes ». Mais la réalité est plus complexe. On oublie ainsi l’énorme importance sociale du fait national.
L’Etat national est la communauté politique qui cherche à rendre, et en partie y réussit, homogènes tous les noyaux communautaires existant en son sein. Au fond, sa nature tendanciellement totalitaire se manifeste déjà dans le fait que ce type d’Etat vit s’il réussit à rendre la langue unique et le mœurs homogènes sur tout son champ d’action (même si, pour les mœurs, il a réussi à imposer l’illusion, plus que la réalité, de leur unification).
Cette base sociale artificielle fait en sorte qu’un homme qui naît à Turin se sent l’égal d’un homme qui naît à Palerme et différent, différent dans son origine humaine, de tout homme né dans un autre Etat (même si, en fait, et exception faite de l’origine commune de tous les hommes, il y a plus de distance entre un Turinois et un Palermitain que, par exemple, entre un Turinois et un Lyonnais).
Bien. Il n’est pas possible de construire l’Etat européen sur cette base sociale, ou de provoquer la formation de cette base à l’aide d’un Etat européen. Il a été possible de créer la langue italienne comme langue nationale à partir de Florence, la langue française à partir de Paris. On ne peut rien faire de semblable en Europe. Aucun centre de pouvoir n’est en mesure d’imposer une langue unique en Europe, d’obtenir que les Français cessent de parler en français, les Italiens en italien. A plus forte raison, aucun centre de pouvoir n’est en mesure d’imposer en Europe l’illusion, et en partie la réalité, de mœurs uniques. Pour exprimer à l’aide d’une formule cette situation, nous nous sommes habitués à dire qu’en Europe ne pourra se former qu’un peuple de nations, non pas un peuple national. Un peuple fédéral, pluraliste, non monolithique.
C’est un aspect réel qu’il faut prendre en considération. Le second aspect réel qu’il faut prendre en considération, est de caractère institutionnel. Je dois poser en principe que je ne comprends pas les objections d’« institutionnalisme » qui sont adressées aux fédéralistes. Il va de soi qu’il n’y a pas d’institutions sans base sociale correspondante et qu’on ne peut lutter pour certaines institutions que si on estime qu’il y a une base sociale pour les fonder et les faire fonctionner. Souvent le devoir politique suprême est vraiment de détruire des institutions qui étouffent de nouvelles capacités sociales et de créer de nouvelles institutions pour ces capacités nouvelles. Je voudrais poser en principe aussi que celui qui refuse l’institutionnalisme européen accepte, en fait, l’institutionnalisme national, même s’il ne s’en rend pas compte, et considère comme « organique » un processus, celui de la nation, qui exige en réalité une condition institutionnelle préalable : le cadre national d’expression des forces historiques.
Cela dit, je voudrais aborder mon sujet à l’aide d’une clef empruntée à la culture anglo-saxonne. Il y a une lacune dans la culture européenne du continent, par rapport à la culture anglo-saxonne. Dans la culture anglo-saxonne, on connaît bien la distinction entre le principe unitaire (national) et le principe fédéral (pluraliste). Dans l’Etat national, la représentation souveraine est unitaire. La « république une et indivisible » s’ensuit, qui réduit à une pure forme apparente la division des pouvoirs qui devrait pourtant constituer la garantie politique de la liberté; et une conséquence vraiment démoniaque s’ensuit également : le centre de pouvoir qui a dans ses mains l’épée, l’armée, a aussi dans ses mains l’école, la culture.
Cet Etat ne peut pas — toute aspiration dans un autre sens reste marginale, velléitaire — ne pas se servir de l’école et de la culture pour faire des citoyens de bons soldats. Et il le fait. L’histoire nationale, qui nous poursuit de l’école primaire à l’université, met à nu, dans des récits édifiants pour les enfants, le respect de la culture historico-sociale pour les besoins pratiques, autoritaires et belliqueux, de l’Etat. C’est cette culture qu’on retrouve dans l’aspect étatique des comportements sociaux — élections nationales, service militaire national — et dans les rites politiques.
C’est cette culture qui se manifeste encore insidieusement dans le fait même de la division arbitraire des données de la réalité historique et de l’actualité politique et sociale dans les cadres nationaux, plus insidieusement parce qu’à ce niveau l’absence d’éclat et d’édification visible, c’est-à-dire l’objectivité scientifique comme comédie sociale, fait taire la conscience de ne pas avoir servi la vérité, mais le pouvoir. Cette culture, qui dépend de l’Etat, fait de l’Etat national le maître de la conscience des individus.
Dans l’Etat fédéral, au contraire, il y a dédoublement de la représentation souveraine, de la souveraineté. La lutte politique ne se déroule pas dans un seul cadre, pour un seul pouvoir, qui ensuite contrôle avec les préfets tous les pouvoirs de niveau inférieur. Elle se déroule dans le cadre fédéral et dans le cadre des Etats membres. La différence est essentielle. La division du pouvoir à l’échelle territoriale, au lieu d’être exclusivement fonctionnelle, trouve une base sociale effective. Et cette distribution du pouvoir sur une base territoriale, dans sa forme typique, ne peut pas se maintenir sans le primat de la constitution sur le pouvoir.
Son unité réside en effet en une règle, celle de la distribution du pouvoir entre chaque Etat membre et le gouvernement fédéral, tandis que dans l’Etat unitaire l’unité réside en un centre de pouvoir auquel tout est subordonné, juge et partie en fait de la même constitution. Ce n’est pas le hasard si la théorie du jugement constitutionnel des tribunaux — et non seulement la cour constitutionnelle, fruit tardif de la décadence de l’Etat national — est née avec le premier Etat fédéral de l’histoire, la fédération américaine. Ce n’est pas le hasard si la fédération américaine, embryon et résidu du premier fait fédéral, n’a pas de ministre de l’éducation, ni de ministre de l’intérieur, ni de préfets.
Voilà. L’Europe aurait cette base sociale, ce caractère institutionnel, cette distribution légale du pouvoir. C’est la prévision raisonnable d’une situation réellement possible, même s’il faut admettre qu’elle ne serait pas encore parfaitement fédéraliste. Ce n’est pas du tout un rêve, parce que cette situation ne dépendrait pas de l’arbitraire individuel, mais de l’impossibilité de former un Etat national européen, unitaire et centralisé.
Mais cette conclusion ne suffit pas pour rendre compte du fédéralisme militant. Les fédéralistes assument la responsabilité de l’imperfection européenne à laquelle j’ai fait allusion, et du fait que cette imperfection correspond en effet à une négation insuffisante des valeurs autoritaires et belliqueuses de l’Etat national. C’est pourquoi leur discours va au delà de l’Europe, au delà d’une manière déterminée. C’est pourquoi nous disons, quand les servitudes de la lutte restreignent trop l’horizon et que nous éprouvons le besoin de scruter au loin, qu’il nous appartient de faire de la politique pour préparer le jour où les hommes ne seront plus contraints de faire de la politique. Nous nous battons pour l’Europe seulement parce que la conscience révolutionnaire ne permet pas de s’évader de la réalité.
A ce propos, je voudrais souligner deux choses. La première, c’est que personne n’obligera les fédéralistes, même si nous obtenons l’Europe aussi grâce à eux, à rester du côté du gouvernement européen. Les plus conscients d’entre nous, même au prix d’être moqués comme cela est arrivé, ont toujours soutenu que leur place, en Europe, sera dans l’opposition. L’Europe le permettra. L’Europe aura une opposition. Il est curieux que les gauches nationales n’en tiennent pas compte, et finissent ainsi par imaginer un Etat européen plus compact, plus totalitaire, que l’Etat national. En réalité, le gauches nationales devraient se demander si une opposition européenne ne serait pas plus féconde que les oppositions nationales.
Mais je veux expliquer ce paradoxe : la participation à la construction d’un Etat que nous savons déjà devoir refuser. Ce n’est pas du tout déconcertant. C’est le paradoxe de chaque pas en avant sur le chemin de la révolution. La révolution est mondiale et universelle. Chaque pas en avant sur ce chemin n’a pour cette raison de sens que si celui qui en assume la responsabilité — et cela arrive toujours, d’une façon ou d’une autre — accepte ce destin : rester dans l’opposition après s’être acquitté de sa tâche.
Je m’expliquerai mieux, j’espère, en soulignant le second point. Les grandes étapes de la révolution ont toujours eu deux significations : l’une pratique, immédiate, qui peut être vérifiée dans les nouvelles institutions et les nouveaux comportements politiques et sociaux, et une autre théorique, qui ne peut être vérifiée que dans la culture, si par culture on entend ce qui motive en profondeur la formation de la pensée humaine. La révolution française, appréciée au regard non pas de la vie antérieure, mais des idéaux de l’incendie révolutionnaire, a eu un résultat modeste : l’Etat qu’aujourd’hui nous condamnons par l’expression « jacobino-napoléonien », sans par là méconnaître les barrières qu’il a fait tomber, les forces historiques qu’il a libérées.
De toute façon, l’Etat « jacobino-napoléonien » n’a pas détruit la signification globale de la révolution française. Par la révolution française a été affirmé dans la culture de l’humanité le principe démocratique. Malgré sa réalisation imparfaite, malgré toutes les défaites de la démocratie, ce principe a pris de solides racines dans le cœur de l’homme et n’en a plus été retiré. Le fascisme, qui le niait ouvertement, a été balayé. Les Etats socialistes à parti unique, qui le nient en fait dans la pratique, ne peuvent pas le démentir dans la théorie et dans les rites de la vie politique.
Une observation analogue vaut pour la révolution soviétique. L’écart entre les aspirations révolutionnaires et l’Etat soviétique est si grand qu’il est désormais facile de conclure qu’elle n’a pas réalisé le communisme mais un rigide capitalisme d’Etat. Toutefois, en disant « capitalisme d’Etat », on met en évidence un aspect empirique de la réalité soviétique au préjudice de son sens historique. Nous sommes conscients du fait que le communisme ne s’est pas réalisé. Mais nous devrions aussi être conscients du fait qu’après la révolution soviétique n’est plus légitime, sous l’angle culturel, la propriété privée des moyens sociaux de production. La vraie propriété sociale des moyens de production est encore lointaine, comme est encore lointaine, d’autre parte, la démocratie véritable. Mais l’absolutisme est mort, je crois pour toujours, dans le cœur des hommes, comme est en train de mourir, dans le cœur des hommes, le principe de la légitimité de la propriété privée des moyens sociaux de production.
La pratique s’adapte à la démocratie imparfaite, guidée et manipulée, de l’Occident; à la gestion, guidée et manipulée, de la production collective à l’Orient. La culture, non. Et c’est la culture qui marque l’écart entre ce qui est et ce qui doit être, en motivant ainsi les courants les plus profonds de la vie.
A la lumière de ces observations, il me semble qu’on ne peut pas apprécier l’Etat européen sans considérer, à côté de sa négation pratique — comme pratique niée qui montre quelle pourra être sa réalité pratique — sa négation théorique, qui montre quel pourra être son sens culturel. En pratique, l’Etat européen niera, avec les conséquences que j’ai dites, l’Etat national. En théorie, il niera les nations, ou mieux, la fusion de la nation et de l’Etat, l’asservissement de la nation, qui par elle-même est culture et universalité, à l’Etat unitaire, c’est-à-dire fermé, qui par lui-même est puissance et particularité. Dans son message de Noël, en 1954, Pie XII, un pape discuté, mais que pour autant on ne doit pas refuser d’écouter si, et quand, il disait la vérité, a défini justement, à mon humble avis, l’Etat national comme une des créations les plus démoniaques de l’histoire humaine pour cette raison.
Quel est le sens de cette négation théorique? La fédération américaine ne permet pas de le constater. Il y a à cela des raisons historiques. Elle s’est formée dans ce qui était encore une venelle de l’histoire, à l’abri des grands conflits entre les Etats et, par la suite, entre les classes. Et elle a nié — c’est la considération spécifique — treize petits Etats sans histoire étatique. Mais la fédération européenne devrait nier dès le commencement la France, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, l’Italie : les grandes nations historiques. Bien. Les grandes nations historiques sont l’expression de la culture de la division politique du genre humain. Leur négation ne pourra pas ne pas correspondre à la négation de la culture de la division politique du genre humain.
La fédération européenne sera un Etat entre les Etats. Elle dédoublera le loyalisme des citoyens, en ajoutant une élection européenne aux élections nationales. On peut penser qu’elle rompra l’équation citoyen = soldat, en abolissant le service militaire obligatoire. Mais elle devra défendre son autonomie aussi avec des moyens militaires, comme puissance entre les puissances. Dans la pratique, elle restera sur le terrain de la division politique du genre humain, même si l’examen de sa raison d’Etat, qui exigerait un autre développement, conduit à retenir qu’elle sera moins brutale, et socialement moins comprimée, que l’Union soviétique et les Etats-Unis.
Mais, dans la théorie, la fédération se placera sera sur le terrain de la négation de la division politique du genre humain. C’est la chose historiquement la plus importante. La culture de la division politique du genre humain est la culture qui a légitimé dans les faits, en mystifiant le libéralisme, la démocratie et le socialisme, soviétique ou non, le devoir de tuer. La culture de la négation de la division politique du genre humain est la négation historique de ce devoir, elle est l’affirmation, dans la sphère de la culture, du droit de ne pas tuer, et le cadre de la lutte pour l’affirmer également en pratique, au delà de la fédération européenne, par la fédération mondiale.
 
 
Après la conclusion de la table ronde, un jeune dans l’assistance a demandé la parole, formulant la question suivante :
Je me demande si on ne livre pas une bataille perdue d’avance. Les Etats ne sont-ils donc pas peut-être des monstres qui ont des pouvoirs capables de conditionner la vie de chacun de nous? Et, par exemple, ne doit-on pas estimer que la bombe atomique est déjà en mesure de détruire toute possibilité d’avancer vers un monde nouveau? Sur ce point, j’aimerais l’avis de quelqu’un, une aide.
 
 
LE PERE BALDUCCI lui a répondu :
 
Je reconnais que nous sommes en présence d’une situation explosive et que nous avons affaire à des monstres parfaitement organisés. Entre l’Etat d’il y a un siècle et l’Etat d’aujourd’hui, il y a la différence que ce dernier a une capacité d’autodéfense beaucoup plus puissante qu’il fut un temps. Il y a de quoi rester découragé; c’est pourquoi je pense que l’unique chance de dépassement de la situation doit être celle de l’utopie. Il est clair que proposer un changement, un bouleversement de la situation actuelle ne peut être fait sans avoir foi en la capacité inventive de la conscience humaine, individuelle et collective.
Il est difficile d’imaginer à l’avance, dès maintenant, tous les pas qui doivent être faits pour renverser la situation. Il y a des objectifs stratégiques qui changent qualitativement l’ordre des choses, tandis qu’il y a des changements qui renforcent au contraire l’ordre actuel. Il faut avoir la capacité de discerner dans les changements d’une société, ceux qui, une fois qu’ils ont eu lieu, mettent en crise tout le système et ceux qui, lorsqu’ils se produisent, au lieu de changer le monde, renforcent la situation existante. Nous sommes tous convaincus que le potentiel atomique qui est aujourd’hui à la disposition des grandes puissances est suffisant pour détruire le monde et que personne ne peut le leur ôter des mains; même le pacte de non-prolifération nous donne une amère consolation, parce que, somme toute, les grands gardent leur potentiel atomique, que les petits s’engagent à ne plus l’avoir et qu’ainsi nous nous dirigeons vers l’assujettissement à l’alliance entre les blocs. Les changements décisifs surviennent dans la conscience, voici pourquoi la révolution est avant tout une révolution culturelle, une révolution des consciences.
Il y a eu des moments historiques où l’opinion mondiale, non pas celle que mobilisent les instruments d’organisation du consensus, mais celle qui se manifeste spontanément à partir de la base, a mis tout le monde dans l’embarras. Nous devons prolonger cette révolution des consciences, faire saisir à l’Etat que, s’il croit pouvoir compter sur nous, il se trompe, parce que nous ne sommes pas disponibles. Cela équivaut à mettre des bâtons dans les roues, mais nous devons par-dessus tout agir dans notre réalité désarmée d’individu sur le rapport conscience-Etat, afin de briser ce rapport. La révolution à l’école, dans la culture, dans l’Eglise, est une graine d’espérance. Espérer que la paix dans le monde tient à un changement des structures est une naïveté, parce que la guerre n’est pas seulement un phénomène de structure, c’est un phénomène de conscience; la violence, nous la portons en nous, elle a des origines complexes, pas simplement économiques. Il faut vraiment affranchir la conscience de la violence qui se niche en nous.
Si tu veux, c’est une amère consolation celle gue je t’offre, pourtant c’est pour le moins un projet réaliste : à l’école, dans la culture, dans nos rapports sociaux, nous devons être des témoins et pas seulement passifs, désarmés, mais actifs, agressifs dans le sens humain du mot. La non-violence est un terme si malheureux que je ne voudrais pas l’utiliser, j’espère qu’on trouvera un autre mot, parce que les mots aussi ont leur force de suggestion et de conviction. L’objection de conscience est un terme qui sans doute a beaucoup de prestige mais est trop individualiste, la non-violence est une notion trop négative. En réalité, le non-violent attaque le mal, et nous devons devenir agressifs contre toutes les formes de violence que nous rencontrons, les battre non dans leurs faits et effets, mais dans les prémisses idéales et morales grâce auxquelles ces faits réussissent à se camoufler, en prenant l’apparence du pouvoir, de la religion, et ainsi de suite. Je parle de mon domaine, parce que l’Eglise aussi a une responsabilité énorme en ce qui concerne la paix dans le monde; elle n’a pas fait ce qu’elle devait faire dans les moments historiques cruciaux, parce que là aussi il y avait un rapport faux entre conscience et institution. Nous devons faire de l’Evangile une force libératrice des consciences; alors même le pouvoir en aura peur. Même si nous n’avons rien de précis à proposer, il y a dans notre proposition une confiance dans la force créative de la conscience humaine qui pour un croyant est chose naturelle. Même pour un non-croyant qui a une riche conscience morale, cette certitude est assez claire. Il faut vivre avec ce courage, autrement on ne fait rien, parce que le fatalisme aussi est un élément idéologique de conservation; le pessimisme crée parfois vraiment le sens de l’impossibilité historique. Il y a une théologie, une culture de type pessimiste qui est ce qu’on peut imaginer de plus conforme au système, parce qu’elle s’exprime par des appréciations idéalistes, utopiques, solitaires, poétiques, de sorte que le système n’est pas troublé. Nous devons au contraire l’attaquer directement avec cette confiance dans la conscience et dans sa capacité à changer le monde.


* Il s’agit des interventions à la table ronde organisée sur ce thème le 8 mai 1971 parla section de Florence du Mouvement fédéraliste européen.
** En français dans le texte (N.d.T.).