VII année, 1965, Numéro 1, Page 53

 

 

OU EST LA POLITIQUE AUJOURDI’HUI?
 
 
Dans la « Note personnelle » par laquelle il conclut son volume Political Man: The Social Bases of Politics (New York, Doubleday & Co., 1960), Seymour Martin Lipset se demande, comme du reste l’ont fait divers autres spécialistes de sciences sociales,[1] si la politique ne serait pas en train de mourir dans les pays occidentaux. « Au cours des dernières — années affirme-t-il — la démocratie, dans le monde occidental, a subi quelques transformations importantes, en ce sens que les graves conflits intellectuels entre des groupes liés à des principes différents se sont nettement atténués ». A ce propos Lipset rappelle que le théoricien travailliste britannique Richard Crossman « a affirmé que le socialisme est maintenant consciemment considéré par de très nombreux leaders socialistes européens comme un mythe, une utopie… souvent éloigné de la réalité politique quotidienne ». Le sociologue de la politique américaine observe très justement (du moins en ce qui concerne la politique intérieure des Etats) : « Cette transformation de la vie politique occidentale est due au fait que les problèmes politiques fondamentaux posés par la révolution industrielle ont été résolus: les travailleurs ont obtenu la reconnaissance de leurs droits économiques et politiques ; les conservateurs ont accepté le concept de l’Etat du bien-être ; et la gauche démocratique a reconnu qu’une augmentation sans discrimination des pouvoirs de l’Etat, au lieu de conduire à la solution des problèmes économiques, comporte une menace sérieuse pour la liberté ».
Faut-il donc conclure avec David Riesman (cité par Lipset) que « le système économique de la division en classes est en train de disparaître… et que la redistribution de la richesse et du revenu… a ôté toute signification politique à l’inégalité économique » ?[2] Lipset pense que non : « D’un certain nombre de données en matière électorale, tant aux Etats-Unis que dans d’autres pays, il résulte que l’électorat, dans son ensemble, ne croit pas du tout à la fin de la lutte des classes préconisée par tant d’intellectuels ». « Les prévisions concernant la fin de la politique de classe dans la “société du bien-être” ne tiennent pas compte du caractère relatif de tous les systèmes sociaux. La diminution objective des conditions inférieures — faible revenu, insécurité économique, sous-alimentation — réduit, comme nous l’avons vu, le degré potentiel de tension sociale. Mais tant que certains individus seront mieux traités que d’autres du point de vue du revenu et du prestige social, il y en aura toujours qui se sentiront relativement maltraités ».
Cette optique semble raisonnable, mais elle ne change pas les données du problème initial. Il est raisonnable de supposer que des mécontentements de la part de certains secteurs sociaux au sujet de la distribution de la richesse et du prestige social sont destinés à subsister. Mais, si les problèmes fondamentaux de l’intégration équitable de la classe ouvrière dans l’Etat et dans la « société du bien-être » sont résolus, de tels mécontentements ne peuvent causer que des tensions sociales et politiques minimes et secondaires. Ces dernières sont abordées et résolues dans le cadre de l’administration courante de la chose publique. C’est un fait que, sous cet aspect, les programmes des partis progressistes et des partis conservateurs dans les pays industriellement avancés divergent désormais très peu. En d’autres termes : il est vrai que mécontentements et tensions sociales subsistent ; mais il est vrai aussi que la division des classes n’est plus le principe sur lequel puisse reposer la distinction entre progrès et conservatisme — la sève vitale de la lutte politique.
Lipset semble s’en rendre compte, et il tente de donner un nouveau sens à la politique de la gauche démocratique : « Les intérêts politico-intellectuels doivent s’orienter, de leur nouvelle forme actuelle axée sur les élections locales pour la désignation des dirigeants de chaque gouvernement national, vers des horizons plus vastes ». « L’intellectuel de gauche, le syndicaliste, et l’homme politique de gauche ont en Occident un rôle important à jouer dans cette lutte politique. En vertu du fait qu’ils représentent encore, dans leurs pays, la tradition du socialisme et de l’égalitarisme, ils peuvent trouver audience auprès des leaders de la gauche non communiste dans les pays où le socialisme et le syndicalisme ne peuvent pas être conservateurs ou même seulement réformistes. Demander à ces leaders d’adapter leur politique au sens de responsabilité propre aux pays occidentaux, c’est oublier qu’en Occident de nombreux syndicats, partis socialistes, et intellectuels, étaient au début également irresponsables et démagogiques". Alors qu’ils constatent que dans leurs pays les graves oppositions idéologiques ont cessé, les dirigeants actuels du monde occidental doivent nouer des rapports avec les révolutionnaires non communistes d’Asie et d’Afrique et collaborer avec eux ». « Il est peut-être vrai aussi que les idéologies et les passions politiques ne soient plus nécessaires pour soutenir la lutte des classes dans les démocraties solides et riches ; mais il est certain qu’elles sont plus que jamais nécessaires dans l’effort international pour développer les libres institutions politiques et économiques dans le reste du monde. Ce n’est qu’en Occident que l’on peut dire que la lutte idéologique des classes soit en train de mourir. Les problèmes idéologiques liés aux problèmes du développement économique et des formes les plus adéquates des institutions politiques, existent et continueront à exister après nous, et ceux qui tiennent à la démocratie ne peuvent pas s’en désintéresser sans courir de graves risques ».
Cette conclusion de Lipset fait naître une double considération. Elle démontre que, si l’on tend à considérer la division en classes comme la seule base de la lutte politique, d’une part on est cependant contraint à déplacer le centre de la politique du plan intérieur des Etats au plan international, et d’autre part on finit par concevoir ce changement de perspective en termes fondamentalement mécaniques et simplistes. Examinons séparément ces deux aspects de la question.
1) Il est clair pour moi que les problèmes politiques fondamentaux de notre époque concernent bien plus le domaine international que le domaine intérieur des Etats. Ce sont les problèmes du dépassement de l’opposition de pouvoir et d’idéologie entre communisme et démocratie, de la marche vers l’instauration d’un ordre pacifique mondial, des rapports entre l’humanité industriellement avancée et celle en voie de développement. La lutte politique prend de nouvelles dimensions. Elle exige un effort créateur qui ne peut plus être conçu dans les termes de l’opposition entre communisme et démocratie, mais dans ceux de l’opposition entre fédéralisme et nationalisme. Et c’est là où cette opposition est désormais arrivée à maturité, dans l’Europe occidentale continentale, que le nouveau chemin peut et doit être commencé. Contre les représentations routinières de la politique et malgré les ironies des socialistes dogmatiques retardataires et des idéologues de la palingénésie sociale, les fédéralistes et en particulier les fédéralistes autonomistes ne se sont jamais lassés de souligner que la division des classes décline désormais dans les sociétés riches en tant que base de la lutte politique, et que la bataille pour le progrès impose une nouvelle perspective. Il est intéressant de constater que Lipset, qui tend à considérer la lutte des classes comme la seule base de la politique, confirme l’impossibilité de concevoir la lutte politique en ne tenant compte que de la situation intérieure des Etats. Contre ceux qui considèrent que la lutte politique des classes a pris fin dans les pays industriellement avancés, il s’efforce de démontrer le contraire. Et pourtant, il doit s’apercevoir qu’il n’a fait que démontrer la permanence de tensions sociales mineures et marginales, certes incapables de soutenir la distinction entre progrès et conservatisme. A ce point, la réalité de la nouvelle dimension politique entre de force dans son raisonnement, même si ce n’est que sous l’aspect d’un seul de ses thèmes cruciaux : les rapports entre pays riches et pays pauvres.
2) Mais, puisque Lipset part de l’idée que la lutte des classes est la seule base de la lutte politique, il en résulte que son changement de perspective est mécanique et simpliste. Puisque dans les pays industriellement avancés la phase aiguë de la lutte des classes est finie — dit-il — les socialistes, les syndicalistes et les intellectuels de gauche occidentaux doivent nouer des rapports et collaborer avec les révolutionnaires non communistes des pays en voie de développement, dans lesquels la lutte des classes est au contraire aiguë.[3] Que signifie nouer des rapports et collaborer ? Quels sont les instruments d’une telle collaboration ? Est-ce la politique extérieure des Etats ? Dans ce cas les résultats sont devant nos yeux, certes peu prometteurs. Et s’il s’agit d’autre chose, de quoi s’agit-il ? Il me semble clair que nous sommes devant une pure velléité.
Je crois que le caractère simpliste du point de vue de Lipset dépend d’une grave insuffisance inhérente à sa façon de considérer le rapport entre les faits économico-sociaux et la politique. Comme il résulte de la conception générale de son livre (à part l’analyse des syndicats) et plus encore des sources en majeure partie utilisées, le sociologue américain étudie les « bases sociales de la politique » surtout en fonction du fait que les électeurs qui — en un vote ou en plusieurs votes comparés — accordent leur suffrage à un certain parti ou à un certain groupe de partis (ou les individus qui adhèrent à un certain mouvement politique) appartiennent statistiquement à une certaine classe sociale, et que les électeurs qui votent pour un autre parti ou pour un autre groupe de partis (ou les individus qui adhèrent à un autre mouvement politique) appartiennent statistiquement à une autre classe sociale. Cette vue est excessivement limitée. Elle est limitée, en premier lieu, parce que la division en classes n’est pas une donnée ultimative, mais un phénomène dont la dynamique ne peut s’expliquer que sur la base de l’évolution des modes d’organisation de la production (à notre époque le développement et les diverses phases de la révolution industrielle) ; en outre et surtout, le développement de la révolution industrielle exerce un effet politique non seulement sur le comportement électoral mais sur une quantité d’autres phénomènes, comme le mode d’organisation du pouvoir politique, la nature de la lutte politique et des problèmes politiques, la dimension même de la société politique, et ainsi de suite. Ce dernier fait montre que la vue de Lipset est également limitée, en second lieu, parce que la politique ne peut pas être réduite au comportement électoral ou à d’autres données semblables : elle comprend de nombreux autres aspects plus importants, comme l’assiette réelle de la structure gouvernementale, la structure des partis, le cadre politique international dans le quel se trouve un Etat, et ainsi de suite.[4]
Considérons la première remarque : la nécessité d’élargir la vision des « bases sociales » de la politique, de la division en classes au développement de la révolution industrielle. Si l’on prend ce chemin, il apparaît tout de suite que, si elle s’est manifestée jusqu’alors puissamment dans la division en classes et donc dans la lutte politique des classes, et ensuite dans le tendantiel dépassement de cette même division, l’influence de la base sociale sur la politique dans les zones industriellement avancées se manifeste actuellement de plus en plus dans la tendantielle intégration supranationale.[5] Nous sommes ainsi au cœur de l’opposition politique entre fédéralisme et nationalisme. En termes très généraux et simplifiés on peut dire que « dans les premières étapes de la révolution industrielle l’interdépendance de l’action humaine dans le domaine de la production matérielle, et par suite dans les domaines social, politique et culturel se développa surtout en profondeur, à l’intérieur des Etats. Avec la lutte libérale et démocratique de la bourgeoisie contre l’aristocratie et la lutte socialiste du prolétariat contre la bourgeoisie elle-même, ce courant a d’abord intensifié, puis dépassé, la division en classes des sociétés évoluées. Toutefois, à cause de cette intégration, elle a renforcé en même temps la division de l’humanité en groupes séparés constitués par les Etats bureaucratiques et idéalisés, dans la représentation idéologique, comme des parentés de sang et d’on ne sait quoi, les “nations” ». Mais l’évolution de la base sociale ne finit pas là : dans les zones industriellement avancées se déroule la phase de la croissance en extension, au delà des frontières des Etats, de l’interdépendance de l’action humaine. Lorsque cette phase sera complètement développée, elle « fera sauter la division de l’humanité en nations ».[6] Le conflit entre fédéralisme et nationalisme, tel est le nouveau terrain de la lutte politique, où se rénove la distinction entre progrès et conservatisme. Les fruits de la nouvelle lutte politique sont à longue échéance dans l’instauration de la paix effective, avec l’unification du genre humain : la Fédération mondiale. Elle a son objectif de lutte concret et présent là où la contradiction entre fédéralisme et nationalisme est historiquement mûre, en Europe occidentale continentale : la Fédération européenne.[7] On peut le comprendre si l’on ne s’en tient pas à la division en classes, mais si l’on considère la base sociale de la politique dans son sens plus général et dans sa dynamique.
Passons très brièvement à la seconde remarque : la nécessité de considérer la politique non plus seulement en termes de comportement électoral mais en tenant compte de tous ses éléments. Prenons par exemple le problème cher à Lipset : le rapport entre pays riches et pays pauvres et le développement de la démocratie dans ces derniers. Le sociologue américain, en centrant son étude de la politique sur le comportement électoral, est hypnotisé par la lutte politique des classes, et il ne peut que conseiller une collaboration imprécisée entre les démocrates occidentaux de gauche et les révolutionnaires non communistes des pays en voie de développement. En réalité, ce problème révèle par exemple l’importance vitale d’un autre aspect de la politique : l’équilibre international du pouvoir. Il y a peu de possibilités de développement démocratique dans les pays sous-développés tant que l’équilibre international du pouvoir suscite continuellement des guerres locales et des guerrillas précisément dans les aires des pays en voie de développement. De même, les pays pauvres seront toujours plus pauvres que les pays riches tant que l’équilibre international du pouvoir poussera les Etats industriellement avancés à se consacrer bien plus aux armements qu’à une politique d’aide et de collaboration effectives vis-à-vis des Etats sous-développés. De quelle façon est-il possible d’agir sur l’équilibre international du pouvoir pour le rendre plus favorable au développement démocratique des pays pauvres ? Il s’agit d’un problème décisif pour l’avenir de l’humanité, que l’on ne peut résoudre que si l’on considère la politique dans ses aspects les plus généraux et les plus significatifs. Il n’est pas question de montrer ici, car cela nous entraînerait trop loin, comment et pourquoi la fondation de la Fédération Européenne apporterait une contribution considérable à la solution de ce problème, soit comme modification de l’équilibre international du pouvoir, soit comme exemple d’organisation fédérale. Il me suffit d’avoir souligné la nécessité de tenir compte de tous les facteurs relevant de la politique (l’équilibre international du pouvoir, que j’ai pris ici en considération et qui est le facteur le plus général, n’est qu’un exemple) pour définir effectivement les nouvelles dimensions de la lutte politique, de la distinction entre progrès et conservatisme.
Jusqu’alors, j’ai cherché à mettre en lumière les raisons pour lesquelles Lipset ne réussit pas à comprendre de quelle manière et en quel sens se sont modifiées les dimensions de la politique pour l’humanité économiquement avancée. Ce sont en partie les raisons mêmes qui désorientent de nombreux intellectuels et hommes politiques en face du dépassement de la profonde division en classes. Je voudrais maintenant donner un nouvel éclaircissement. Ce que j’ai exposé ne se base pas sur une évaluation positive à tout prix de la lutte politique aiguë, qui a eu dans le passé d’importants aspects mythiques et idéologiques. Lipset adopte un certain air de supériorité à l’égard de la politique idéologique. Pour moi, il est clair que l’état ultime de la société politique, dans le cadre de l’évolution de l’humanité, reléguera la politique à la simple administration, en libérant les possibilités de développement autonome des hommes. Mais ce but final implique l’élimination préalable des plus importantes sources de violence entre les hommes : la misère et la guerre. Tant que ces sources de la violence ne seront pas domptées, la lutte politique aura un rôle de tout premier plan dans le progrès du genre humain ; c’est pourquoi il est décisif de définir le terrain sur lequel se manifeste le conflit entre progrès et conservatisme. S’il est vrai que la lutte politique est inévitable là où persiste la misère (c’est-à-dire, comme le montre Lipset, dans les pays sous-développés), il est vrai aussi que, là où la misère a été vaincue, elle doit se manifester dans les termes du dépassement de la division des hommes en nations (source première de la guerre). Comme l’affirme Barrington Moore Jr., bien que son point de vue soit un peu différent, « tant que nous vivrons dans un monde d’Etats concurrents, il n’y aura aucune possibilité de reléguer l’Etat dans un rôle d’administrateur ».[8] De plus : la division des hommes en nations menace la démocratie même là où elle semble solidement établie. Tandis qu’elle se propose comme but final la paix mondiale, cette nouvelle dimension de la politique qu’est l‘opposition entre le fédéralisme et le nationalisme exerce une influence décisive sur les possibilités de maintenir et de réaliser pleinement les idéaux de la démocratie, de la liberté et de la justice, aussi bien là où ils sont partiellement réalisés que là où on lutte encore pour leur réalisation. Là est aujourd’hui la politique. Là est le champ de bataille de ceux qui, dans les régions du monde industriellement plus évoluées, veulent lutter pour le progrès humain.
 
Mario Stoppino


[1] Cf. Daniel Bell, The End of Ideology, Glenooe, The Free Press, 1960.
[2] Cf. l’introduction à Stimson Bullitt, To be a Politician, New York, Doubleday & Co., 1959.
[3] Il est clair que la position de Lipset est, du moins à l’intérieur de certaines limites, le renversement de celle de certains communistes. Ces communistes affirment : dans la mesure où la lutte des classes disparaît dans les sociétés capitalistes, elle se transfère sur le plan international dans la lutte entre pays pauvres et pays riches ; c’est pourquoi les communistes doivent prendre la tête de cette lutte pour le triomphe du communisme. Le démocrate Lipset affirme : si la lutte des classes disparaît dans les sociétés démocratiques riches, elle subsiste dans les sociétés sous-développées ; c’est pourquoi les démocrates doivent aider les révolutionnaires non communistes des pays sous-développés à s’engager sur la route de la démocratie. Il s’agit, dans les deux cas, d’une extension acritique aux rapports entre pays pauvres et pays riches de la représentation idéologique de l’opposition entre communisme et démocratie.
[4] Je n’affirme naturellement pas que Lipset nie l’existence de toutes ces données de l’évolution économico-sociale et de la politique. Par exemple, il considère explicitement les effets politiques d’un développement économique hâtif. Quant aux phénomènes politiques spécifiques, il introduit aussi, par exemple, les concepts de « légitimité » et de « caractère effectif » d’un système politique. J’affirme cependant que sa façon d’étudier les bases sociales de la politique, centrée avant tout sur le comportement électoral, l’empêche de voir les rapports entre base sociale et politique dans leur ensemble et dans leurs traits les plus importants. C. Wright Mills, analysant la tendance sociologique américaine qu’il appelait « empirisme abstrait » a critiqué certaines recherches sur le comportement électoral considérées comme fin en soi. « Il doit être intéressant, pour les spécialistes de science politique, d’examiner une étude ample et complète sur le comportement électoral, sans aucune référence à la machine de parti pour la "production du vote" ou à aucune institution politique. C’est le cas de The People’s Choice, étude très connue et appréciée sur les élections de 1940 dans le comté de l’Eire, Ohio. Ce livre nous apprend que les riches ruraux protestants ont tendance à voter républicain, tandis que des gens d’un type différent penchent pour les démocrates, etc… Mais il nous apprend bien peu sur la dynamique de la politique américaine ». (C. Wright Mills, The Sociological Imagination, New York, Oxford University Press, 1959, chap. III). Le livre de Lipset a une optique bien plus large car il se base sur l’analyse comparative de nombreuses recherches et études concernant divers pays, et il s’efforce de donner une vue d’ensemble ; mais la limite indiquée par C.W. Mills subsiste au moins en partie.
[5] Il est symptomatique que Lipset, dans son récent essai « The Changing Class Structure and Contemporary European Politics » (in Daedalus, Winter 1964), dans lequel il analyse brillamment la tendance à la disparition de la violente lutte politique des classes en Europe occidentale, ne consacre pas une seule phrase à la signification et à l’importance de l’intégration européenne.
[6] M. Albertini, « Vers une théorie positive du fédéralisme », dans Le Fédéraliste, 1963, n. 4, p. 280.
[7] Le Fédéraliste a souligné à plusieurs reprises l’aspect particulier qui fait du mouvement pour la Fédération Européenne le vrai début de la lutte entre fédéralisme et nationalisme. Nous le répétons cette fois en donnant la parole au spécialiste du fédéralisme K.C. Wheare : « Ce que les partisans de la Fédération Européenne tentent de réaliser est quelque chose qui n’a jamais eu de succès auparavant : la Fédération d’Etats qui ont effectivement existé pendant une certaine période, en tant qu’Etats nationaux, souverains et indépendants » (cité par J.A.C. Grant dans son exposé sur « Réalisations historiques du fédéralisme », au Séminaire d’études fédéralistes qui a eu lieu à Florence en avril-mai 1964, publié dans Quaderni della Crisi, nouvelle série, année IV, n. 5, p. 18).
[8] Dans Political Power and Social Theory, Cambridge, Massachusetts, Harvard University Press, 1958. La citation est extraite de l’essai « Réflexions sur le conformisme dans la société industrielle ». Moore était parti du même problème : la fin de la politique des classes (« il se peut même qu’en Amérique et en Angleterre, en réduisant les inégalités économiques et les privilèges, nous finissions aussi par éliminer les sources de conflit et les mécontentements qui suscitent de véritables alternatives politiques… Là est peut-être non seulement la gloire de la liberté mais aussi sa tragédie. Après avoir atteint ou presque l’idéal, la force motrice du mécontentement disparaît et la société se prélasse quelque temps dans l’acceptation stupide du status quo. Quelque chose de semblable paraît s’être produit aux Etats-Unis »). Il est intéressant de noter que, dans un nouvel essai (« Sur les idées de progrès, de révolution et de liberté ») ajouté dans l’édition italienne de son livre, Barrington Moore Jr. arrive à une position plus avancée : « il se peut que pour affronter le problème de la liberté et du progrès les structures intellectuelles marxiste et libérale soient maintenant toutes deux inadaptées… Peut-être sont-elles toutes deux prisonnières de leur histoire passée et des circonstances qui les virent naître, et peuvent-elles nous fourvoyer lourdement quand nous les appliquons sans méthode critique aux problèmes contemporains ». Bien que ce soit avec une série de raisonnements et d’observations que l’on ne peut accepter qu’en partie, il comprend l’importance que le contraste international de pouvoir a eu pour le maintien des idéologies communiste et démocratique comme idéologies dominantes, et il entrevoit l’exigence d’un « gouvernement mondial ». Une critique américaine mieux conduite de l’opposition idéologique communisme-démocratie et une recherche plus engagée d’un dépassement sont présentées dans le livre de H. Stuart Hughes An Approach to Peace and Other Essays (New York, Atheneum, 1963). Une analyse de la signification et des graves limites de la position de H. S. Hughes a été faite dans cette revue (1963, n. 1, pp. 51 et suiv.) dans l’essai « Trois livres américains concernant la politique étrangère des Etats-Unis », notamment dans la dernière partie.

 

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