VII année, 1965, Numéro 3-4, Page 176

 

 

LA CRISE DE L’O.T.A.N.
 
 
Le général de Gaulle a décidé de reprendre le contrôle direct de toutes les forces françaises, de soumettre à la souveraineté française toutes les forces et toutes les installations militaires alliées en France, et de demander le transfert hors de France du Commandement suprême allié (S.H.A.P.E.) de Rocquencourt et du Commandement Centre-Europe de Fontainebleau. En prenant ces décisions, la France a déjà abandonné l’O.T.A.N., organisation instituée en 1952 pour intégrer les forces militaires du Pacte Atlantique, tout en déclarant qu’elle entend rester fidèle au Pacte. En substance, de Gaulle accepte l’alliance mais refuse l’intégration. La défense de l’Europe et la stratégie atlantique sont par conséquent en jeu. Que va-t-il se passer ? Pour le comprendre, et pour agir efficacement, il convient de répondre à trois questions: l’O.T.A.N. est-elle viable sans la France ? Peut-on se passer de l’O.T.A.N. ? Et si non, que peut-on faire pour la maintenir ?
1) L’O.T.A.N. est-elle viable sans la France ? A long terme, non. Du point de vue militaire, l’O.T.A.N. sans la France n’a aucun sens. Le but de l’O.T.A.N. est de défendre l’Europe occidentale contre l’Union soviétique, et il va de soi qu’on ne peut pas organiser efficacement cette défense en séparant le territoire allemand du territoire français. Du point de vue politique, le départ de la France de l’O.T.A.N. rend plus difficile l’intégration militaire des autres pays. En effet, il renforce la conjonction des forces anti-atlantiques en Italie ; il rend particulièrement difficile l’intégration militaire de l’Allemagne, qui revendique une participation à la stratégie nucléaire de l’alliance et refuse une intégration limitée à elle seule ; il ne soulève pas, c’est vrai, de problèmes particuliers en Grande-Bretagne, dans la mesure où celle-ci est déjà la moins intégrée des nations européennes (les bases américaines en Grande-Bretagne se trouvent sous commandement anglais), mais la met en opposition avec l’Allemagne sur la question nucléaire ; bref, le départ de la France déchaîne toute une série de réactions qu’il est impossible d’arrêter, à long terme, si l’on ne trouve pas d’alternative.
2) Peut-on se passer de l’O.T.A.N. ? Vingt-cinq divisions blindées soviétiques sont stationnées en Allemagne de l’Est ; elles constituent le fer de lance du potentiel militaire soviétique, le second du monde. Ou l’on équilibre ce potentiel — ce qui exige l’intégration militaire — ou l’on renonce non seulement à se défendre, mais même à participer activement à la politique internationale. Qu’il s’agisse de garantir la sécurité des Européens, qu’il s’agisse de la détente, de la réduction des armements, de la non-prolifération des armes nucléaires ou de la promotion des pays sous-développés, on ne peut rien faire sans un poids approprié dans l’équilibre mondial. D’autre part, l’intégration militaire est nécessaire, ne serait-ce que pour des raisons négatives, pour ne pas rétablir au niveau national le critère de la sécurité, de la défense et de la participation à la politique mondiale dans une situation historique qui, sur le plan économique, social, scientifique et moral, crée le besoin de développer toujours davantage l’intégration supranationale.
3) Que peut-on faire pour rétablir l’intégration militaire ? Dans son discours historique du 4 juillet 1962, prononcé pour l’anniversaire de l’Independence Day à l’Independence Hall de Philadelphie, où les treize colonies de l’Amérique du Nord, approuvèrent, le 4 juillet, 1776, la célèbre Déclaration d’Indépendance qui ouvrit l’ère des révolutions démocratiques et nationales, Kennedy, avec une intuition exacte de tout ce qu’il y a de vieux et de dépassé dans la forme actuelle de l’intégration militaire, l’O.T.A.N., avait indiqué la solution: l’Association Atlantique.
« Nous croyons qu’une Europe unie sera capable de jouer un grand rôle dans la défense commune, de répondre généreusement aux besoins des nations plus pauvres, de se joindre aux Etats-Unis et à d’autres pays pour abaisser les barrières douanières, de résoudre les problèmes de la circulation des devises et des marchandises, et de mettre en œuvre une politique coordonnée dans tous les domaines : économique, politique et diplomatique. Nous voyons dans une telle Europe une associée avec laquelle nous pourrions mener sur une base de pleine égalité toutes les lourdes et grandes tâches qui ont trait à l’édification et à la défense d’une communauté de nations libres ».
Et il ajoutait: « La première chose à faire est, pour nos amis européens, d’aller de l’avant en formant l’union plus parfaite qui rendra quelque jour cette association possible ». Mais les gouvernements européens — pas seulement le gouvernement français, tous: il n’en est aucun qui ait su opposer à de Gaulle la Fédération européenne — n’ont rien fait pour accélérer l’union politique, autrement dit pour rendre possible l’association avec les Etats-Unis sur la base de l’égalité. De la sorte, l’inégalité a engendré ses maux : le retour du nationalisme en France, la menace du retour du nationalisme en Allemagne, la désintégration de l’O.T.A.N. au lieu de sa réforme. Pour les chasser, pour éviter un développement des choses qui irait jusqu’à l’armement nucléaire de l’Allemagne, il n’y a qu’un moyen : replacer l’Europe sur la voie du dépassement du nationalisme en fondant la Fédération européenne et en réalisant, avec les Etats-Unis, l’Association Atlantique.
 
(février 1966)
Mario Albertini

 

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