XII année, 1970, Numéro 1, Page 43

 

 

LA CRISE DE L’ETAT EN ITALIE*
 
 
Le plan terroriste qui s’est manifesté par les bestiaux attentats de Milan et de Rome a le caractère de la folie criminelle, mais dépend du climat politique qui se développe en Italie avec la crise de l’Etat. Ce climat menace désormais tous les Italiens, et comporte par conséquent une responsabilité collective.
Il faut rappeler, en cette heure grave, que la folie n’est pas toujours incompatible avec l’ordre politique. La folie est l’aboutissement ultime de la violence généralisée, de la perte, par l’Etat, du contrôle de l’usage de la force. Comme cela s’est produit avec Hitler, la folie criminelle peut s’emparer des Etats et diriger leurs gouvernements.
En fait, l’Etat italien est en train de perdre le contrôle de la force. Il réussit de moins en moins à contenir la violence, à maintenir l’ordre, à assurer la vie pacifique des citoyens. L’heure est donc venue d’aviser, pour éviter que la dégradation de l’Etat aille jusqu’au point où seul un pouvoir terroriste pourrait rétablir l’ordre.
Il est clair pour tous qu’il faut faire respecter la loi et faire rentrer la force dans le cadre de la loi. La première tâche, pour les premières mesures contre le terrorisme, peut être entreprise par le gouvernement de l’Etat italien avec des décisions italiennes, la seconde seulement avec des décisions européennes.
Telle est la vérité, simple et dure. Le contrôle de la force échappe au cadre italien. Dominée dans la politique internationale par les vrais Etats modernes, les Etats continentaux, dans le domaine économique par les entreprises gigantesques de dimensions européennes et mondiales, la nation italienne — comme les autres nations européennes — peut assurer la vie autonome d’un Etat membre d’une Fédération européenne mais elle ne peut plus assurer la vie autonome d’un Etat national doté d’une souveraineté absolue.
Ce ne sont pas les partis, comme on dit de plus en plus fréquemment, qui ont mis en crise l’Etat italien. C’est l’Etat italien qui a mis en crise les partis. C’est un fait que les principes libéraux, démocratiques, socialistes et chrétiens gardent intacte leur validité, que seuls ces principes permettent d’obtenir les comportements indispensables pour subordonner la politique internationale aux exigences de la politique interne, pour imposer à l’activité économique le respect absolu des valeurs prioritaires de caractère civil et social.
Mais en Italie, ces principes ne peuvent être que proclamés, pas réalisés, jusqu’à perdre complètement, comme c’est le cas, leur signification dans le cœur des hommes, parce que l’Italie, en tant qu’Etat à souveraineté absolue, est subordonnée aux grandes puissances politiques et aux grandes entreprises. Seule l’Europe, en tant qu’Etat fédéral, pourrait contrebalancer les grandes puissances politiques et les grandes entreprises. C’est en Europe seulement que ces principes pourraient être proclamés, mais aussi réalisés, en rendant la santé aux partis qui les représentent.
Cette vérité, simple et dure, ne doit plus constituer un secret d’Etat ou une constatation théorique amère comme celles de Luigi Einaudi, mais doit être rendue publique parce que, grâce au stade d’avancement de l’intégration européenne, il est possible, avec l’aide du peuple, de se battre pour la Fédération européenne.
C’est avec l’aide, et même la participation directe, du peuple, que les fédéralistes ont présenté une loi pour l’élection directe des délégués italiens au Parlement européen. L’approbation de cette loi peut constituer, pourvu qu’on le veuille, le point de départ pour obtenir l’élection générale du Parlement européen. A son tour, l’élection générale du Parlement européen peut constituer, pourvu qu’on le veuille, le point de départ pour la véritable construction de l’Europe, celle de son ordre constitutionnel.
Dans l’histoire des peuples et des Etats, le risque des catastrophes les plus tragiques et la possibilité des reprises les plus lumineuses se présentent toujours ensemble. Puisse la chance vouloir que ceux qui ont des responsabilités publiques, qui contrôlent les centres du pouvoir et ceux de l’information, et, en premier lieu, ceux qui ont des responsabilités publiques en Italie, sachent suivre la voie que les fédéralistes ont non seulement indiquée, mais encore proposée, aux partis.
Le spectre du passé, ou un avenir lumineux, sont à la portée de tous les Européens. Ne pas le comprendre est un crime, c’est la défaite. A chacun de réfléchir, à chacun de faire son devoir.


* Il s’agit de la déclaration rendue publique par le Président du Bureau exécutif européen du M.F.E., Mario Albertini, le jour des attentats de Milan et de Rome.

 

 

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