V année, 1963, Numéro 3, Page 217

 

 

Gerhard Ritter, Das deutsche Problem. Grundfragen deutschen Staatslebens gestern und heute, München, R. Oldenbourg, 1962, pp. 218.

 
 
Dans ce volume, la réélaboration d’une œuvre parue en 1948,[1] Ritter se propose de découvrir les causes historiques du national-socialisme. Il analyse des mouvements de pensée et des événements historiques qui, à son avis, ont eu leur part dans le processus qui a donné naissance au nazisme, à savoir : le luthéranisme, le prussianisme, la Révolution française, le nationalisme dans ses trois moments successifs (idéalisme, réalisme, impérialisme), et la première Guerre mondiale. Ces mouvements de pensée et ces événements historiques sont indiqués par ordre d’importance croissante ; en effet, alors que les rapports entre le luthéranisme et le prussianisme d’une part, et l’hitlérisme d’autre part, seraient extrêmement indirects et d’importance minime, on pourrait déjà découvrir dans la Révolution française des motifs se retrouvant dans la période hitlérienne ; ces motifs se feraient de plus en plus nombreux à mesure que la pensée et le climat nationalistes évoluent, au point d’être prédominants et exaspérés au cours de la première Guerre mondiale.
Mais cette décomposition de l’histoire nous semble un procédé arbitraire. Sur cette base Ritter examine les différentes périodes historiques et les événements qui les ont caractérisées, se préoccupant seulement de découvrir les rapports qui existent entre chacun d’eux et le nazisme et négligeant ceux qui les unissent entre eux. Il s’agit d’une méthode qui n’est pas légitime car elle rompt la continuité historique. Mis à part le luthéranisme dont les rapports avec la politique, après le XVIIIème siècle, sont très discutables, il est en effet illicite de négliger l’étude des rapports de conditionnement qui lient les différents moments étudiés entre eux. Il est certain, par exemple, comme le soutient Ritter, que la dévotion envers le roi, la discipline, le sens du devoir, qui constituèrent l’essence du prussianisme, n’ont que fort peu à voir avec le fanatisme de masse et l’obéissance aveugle qui caractérisèrent le national-socialisme. Mais il est également certain que l’organisation étatique et la mentalité prussienne furent la conséquence d’une donnée qui a caractérisé l’histoire germano-prussienne tout au long de son développement, et jusqu’à la fin de la seconde Guerre mondiale, à savoir la malheureuse position géographique de la Prusse d’abord, de l’Allemagne ensuite, position qui les exposait à être attaquées sur plusieurs fronts, les contraignant à maintenir une centralisation marquée et un appareil militaire puissant, avec toutes les conséquences inévitables que cet état de choses entraîne sur les rapports entre citoyen et Etat. Et il est certain que les idées de la Révolution française, qui parcoururent toute l’Europe, eurent en Prusse des conséquences particulières, justement parce qu’elles furent appliquées de façon autoritaire, d’en haut, par suite de la rigidité structurelle de l’Etat prussien, et que, par conséquent, elles n’alimentèrent aucun ferment révolutionnaire. Par ailleurs, dans un Etat constamment exposé aux dangers d’invasion, le patriotisme était inévitablement destiné à prendre des couleurs nettement réalistes et guerrières. Il ne semble donc pas licite d’évaluer séparément l’influence des différents moments historiques car, toujours dans le cas que nous sommes en train d’examiner, les effets de la Révolution française sur la Prusse ne peuvent être évalués que dans la forme particulière qu’ils assumèrent par le fait qu’ils s’étaient manifestés à l’intérieur d’une structure comme celle de l’Etat prussien, et cette observation vaut pour tous les autres cas.
On peut peut-être expliquer la façon de procéder de Ritter en mettant en lumière deux des buts, qu’il poursuivit en écrivant son œuvre. Le premier consiste à mettre en évidence, contre ceux qui imputent la catastrophe de l’Allemagne à une espèce de génie malfaisant de la nation allemande, le fait que les tournants fondamentaux de l’histoire germano-prussienne furent déterminés par des événements non exclusivement allemands, mais dans lesquels fut impliquée l’Europe entière, tels que la Révolution française et le mouvement national, qui se manifestèrent dans tous les Etats du continent. Tout en étant légitime en substance, cette préoccupation fait courir à l’auteur le risque d’oublier en quelque point que, bien que les événements de l’histoire allemande (comme celle de tous les autres Etats européens) ne puissent être compris que dans le cadre complet du système européen des Etats, cela n’exclut pas le fait que la position géographique, les différentes dimensions et le différent degré de développement économique de chacun d’eux aient conféré à leur politique des caractères partiellement différents. Ceci concerne également le nazisme qui, bien qu’il ne soit pas imputable à la « nation » allemande et qu’il ait une cause européenne, est lié à la situation particulière du pouvoir politique allemand dans la dernière phase du système européen des Etats.
La seconde préoccupation de Ritter, préoccupation tout-à-fait légitime d’ailleurs, est de s’opposer à ce courant historiographique éclos dans la deuxième après-guerre et qui, animé par l’horreur suscitée par la cruauté nazi, a prétendu assumer une attitude indiscriminée de condamnation de toute l’histoire allemande, mettant dans le même sac Frédéric II, Bismarck et Hitler et présentant les deux premiers comme des précurseurs du dernier.[2] Ritter est donc poussé à séparer très nettement les différentes périodes de l’histoire allemande et à mettre en lumière avec une évidence incontestable que Frédéric II et Bismarck vécurent dans un climat politique et culturel qui n’avaient rien de commun avec celui que connut Hitler.[3] Sur ce point Ritter rend un indiscutable service à la vérité historique, même s’il court le risque, dans son effort de mettre les différences en lumière, de perdre de vue la continuité de l’histoire germano-prussienne.[4]
Toutefois il s’agit de critiques ne concernant que la distribution du volume et le ton de quelques affirmations. En fait, les analyses suggestives de Ritter, lequel s’insère dans le meilleur courant historiographique allemand, qui remonte jusqu’à Ranke, rompent les constrictions extrinsèques imposées par la répartition et rétablissent la vision générale du déroulement historique.
Dans ses analyses, il applique avec efficacité le canon de la raison d’Etat, dont, dans une autre œuvre,[5] il avait déjà fait la théorie, mettant en lumière les différentes caractéristiques qu’elle assume dans les Etats continentaux et dans les Etats insulaires. Il reprend cette théorie dans un bref paragraphe de ce volume : « L’Etat prussien, autoritaire et militaire, du XVIIIème siècle, écrit-il (pp. 27 et 28), n’était pas autre chose qu’une forme particulièrement rigide et conséquente du type d’Etat continental tel qu’il avait été créé pour la première fois en France, au cours de longues luttes obstinées entre la couronne et les seigneurs féodaux, particulièrement à l’époque de Richelieu et de Colbert. Le but principal de l’Etat était partout l’affirmation et l’accroissement de la réputation du prince, au sein des grandes dynasties européennes, et aux yeux de sa propre noblesse, grâce à la renommée acquise en guerre et à la pompe royale. En opposition à cette forme d’Etat se trouvaient les Etats maritimes, Hollande et Angleterre, dans lesquels les patriciens nobles et bourgeois étaient montés au pouvoir à côté de la Cour et même au-dessus d’elle ; là, l’intérêt pour la prospérité économique jouait un rôle bien plus grand et l’élément guerrier avait une importance décidément moindre. En effet ces Etats combattaient leurs grandes batailles pour le pouvoir, non pas sur le continent européen mais sur mer et dans les colonies : l’initiative privée (qui assumait souvent un caractère typiquement guerrier) collaborait étroitement avec les organes d’Etat, et l’effort militaire était relativement réduit. A ce contraste entre les formes de l’Etat correspondaient également des méthodes différentes entre la politique continentale et celle des Etats maritimo-insulaires. L’homme d’Etat continental, qui se trouve immergé dans le flux des intérêts de puissance et qui doit toujours être prêt à affronter promptement un éventuel agresseur avant qu’il ne soit trop tard, doit garder son épée à portée de la main, bien plus que ne doit le faire un insulaire qui peut se permettre d’attendre (du fait qu’il se trouve beaucoup plus en sûreté à l’égard de l’extérieur), qui évite de se dédier au développement d’une puissance guerrière terrestre (pour des raisons économiques également) et qui fait confiance aux alliances, aux pressions et à la diplomatie ainsi qu’aux traités et aux accords, plutôt qu’à la puissance militaire. Ce contraste naturel entre la politique continentale et la politique insulaire constitue l’un des traits fondamentaux de l’histoire moderne et a interposé des difficultés infinies à la compréhension réciproque entre les peuples ». Considérés sous cet angle bien des événements de l’histoire allemande sont décrits et expliqués avec une grande lucidité. Prenons par exemple ce passage extrait de la narration concernant les années qui ont précédé la première Guerre mondiale : « En Angleterre, lit-on à la page 131, on se sentait assez tranquilles à l’égard de l’Europe, mais beaucoup moins tranquilles à propos de la maîtrise de l’énorme empire colonial, qui s’accroissait en une grande dispersion territoriale et qui pouvait être menacé de tous les coins du globe. L’Angleterre n’aurait pu maintenir cet empire qu’en conservant une suprématie absolue sur les mers et en ayant la possibilité de dresser l’une contre l’autre, sans s’embarrasser de liens, les grandes puissances continentales, afin de pouvoir garantir sa propre sécurité grâce à leur “équilibre”. Du reste, ce que l’on appelait (de façon plutôt erronée) en Allemagne, “domination du monde” de la part des Anglais était assuré beaucoup plus par une politique systématique d’exploitation économique d’amples espaces coloniaux et par la position centrale de médiateur du riche peuple insulaire dans le contexte de l’économie mondiale d’alors, que par le fait de posséder un pouvoir de coercition physique. Or, les Allemands arrivaient et menaçaient avec leur concurrence industrielle et commerciale la suprématie économique de l’Angleterre, et avec leur flotte sa supériorité sur les mers, et ils demandaient, comme prix de leur amitié, tantôt des concessions coloniales, tantôt des promesses d’alliance, autant dire un renoncement à avoir les mains libres. Mais comment aurait-on pu faire ces promesses sans mettre en danger tout le système politique sur lequel reposait la position de pouvoir de l’île ?
De l’autre côté de la Manche on savait que l’on était dans une position géographique dans laquelle seules des alliances sûres et de prompte efficacité pouvaient apporter une certaine aide, et l’on ne savait que faire de promesses d’amitié de caractère plus ou moins platonique, comme celles que l’Angleterre était prête à offrir, alors qu’elle était angoissée par la guerre des Boers. La politique allemande de construction de la flotte n’était pas seulement le résultat des humeurs saugrenues du Kaiser et de leur exploitation de la part de Tirpitz, le plus tenace et le plus habile de tous les militaristes et de tous les techniciens, engagés à mettre en valeur le secteur dont il sont responsables ; la flotte de guerre était également une espèce d’ersatz des alliances, un moyen de compenser l’isolement international dans lequel le Reich s’était trouvé dès 1890. Malgré toutes les apparences contraires et malgré toutes les rodomontades du Kaiser, elle entendait être un moyen de défense et non pas un instrument d’agression (défense, bien sûr, destinée non seulement à maintenir mais aussi à augmenter l’influence allemande dans le monde…). Tout cela était une manifestation typique de la mentalité continentale : la menace armée, en tant que meilleur instrument de la diplomatie ». Toujours sous ce même angle, l’auteur décrit avec une grande lucidité la course aux armements qui précéda la guerre, et la prédominance progressive des considérations stratégiques sur les considération politiques et du pouvoir militaire sur le pouvoir civil. Il en résulte un tableau impressionnant de l’inévitabilité de la première Guerre mondiale,[6] guerre que personne ne désirait mais qui fut déterminée de façon inéluctable par la nécessité dans laquelle se trouvaient les puissances centrales, d’attaquer pour ne pas l’être elles-mêmes.
En plus de la raison d’Etat, Ritter, dans sa reconstruction historique, utilise aussi, bien que dans certaines limites, l’idée de la raison sociale, c’est-à-dire de la nature des rapports matériels de production, et de leurs conséquences.
Dans le mesure où il découvre, dans le développement de l’histoire allemande, l’action de ces causes déterminantes fondamentales, Ritter réussit également à évaluer l’aspect idéologique des idées qui fleurirent au cours de la période qu’il étudie, et par conséquent à mettre en évidence leur fonction de justification des situations de pouvoir auxquelles elles se rapportaient. A ce propos l’histoire du nationalisme allemand tracée dans le IVème chapitre du volume est exemplaire : on nous y montre comment l’idée nationale, née avec des intonations idéalistes et humanitaires, assuma par la suite un caractère réaliste pour finir dans l’impérialisme, suivant en cela l’histoire de l’unification allemande qui, de perspective vague et indéterminée qu’elle était en premier lieu, entra par la suite dans la phase de sa réalisation grâce à la politique de conquête froide et calculée de Bismarck, donnant enfin naissance à un Etat puissant, politiquement et économiquement compressé entre ses frontières par ses voisins continentaux et nécessairement animé d’une forte poussée expansionniste et impérialiste.
Mais dans la mesure où il n’y réussit pas, le rapport entre la réalité et l’idée se renverse et Ritter est victime d’idées qui lui cachent la réalité au lieu de la lui révéler. Et c’est ce qui se produit justement en ce qui concerne l’idée de nation, une idée qui suffirait à elle seule à garantir l’existence d’une entité correspondante. En réalité Ritter est un nationaliste, un nationaliste “bon” parce qu’il condamne la guerre et l’impérialisme, mais un nationaliste tout de même, car il n’arrive pas à échapper en esprit au cadre national. C’est ce qui résulte déjà explicitement de la déclaration d’intention contenue dans la préface. « Aujourd’hui, y lit-on (p. 7), il est moins important de discuter avec les étrangers qu’il ne l’est de le faire avec une tendance de notre temps, tendance que l’on trouve surtout dans les plus jeunes générations de notre tradition culturelle, et qui est renforcée par certaines exagérations de “révisionnistes” extrémistes ; elle se manifeste justement dans les individus les plus doués au point de vue intellectuel, et qui consiste à s’éloigner de l’idée de la nation et de la communauté de destin qu’elle représente ; elle assume parfois une attitude d’amère et récalcitrante résignation, parfois une attitude de présomptueuse exhibition d’un modernisme voulu et qui voudrait sauter du germanisme à l’européisme. La tendance aux tournants radicaux et à l’unilatéralisme dans le changement des idées semble être un trait particulier héréditaire (ou historiquement conditionné) de la nature allemande. Mais le renversement rapide du patriotisme exagéré (et dont on avait gravement abusé) en une attitude sceptique et froidement neutraliste à l’égard de l’idée de la Patrie est une conséquence naturelle de la catastrophe totale de 1945 et de cette division imposée du peuple allemand dont on ne sait pas jusqu’à quand elle durera ».
Et cela résulte également de sa définition du nationalisme comme d’une « exaspération unilatérale de la conscience nationale, considérée dans son sens politique, portée jusqu’à la présomption » (p. 55), de laquelle on peut déduire qu’il considère la nation comme une entité réelle et primordiale, reflétée dans la « conscience nationale », et que par conséquent il refuse de concevoir le nationalisme comme un sous-produit idéologique d’un type d’Etat.
L’incapacité dans laquelle il se trouve de sortir du cadre national entraîne également de graves conséquences sur son analyse historique qui perd en lucidité et en efficacité démonstrative à partir de la période où commence à se manifester, et de façon d’autant plus grave qu’elle devient plus évidente, l’incapacité des Etats nationaux européens à marcher avec leur temps et la nécessité de les dépasser en créant un Etat plus vaste. Ne voulant pas reconnaître que la fin de l’Etat national est inévitable, Ritter est contraint, chaque fois que cet Etat se révèle inadéquat, à abandonner ses critères d’interprétation historique (les quels le reporteraient à conclure que l’Etat national est constitutionnellement impuissant à résoudre les problèmes posés par l’évolution de la société moderne) et par conséquent à considérer la mauvaise volonté des hommes, ou tout au moins leur manque de bonne volonté, comme étant la seule responsable de la récente catastrophe européenne et à faire appel à leur bonne volonté pour résoudre les problèmes actuels.
Déjà dans son analyse des années qui précédèrent la première Guerre mondiale et au cours desquelles les progrès de la technique accumulent pour la première fois une énorme puissance économique qui ne tient plus dans les frontières des Etats et qui, si on l’y contraint par la force, explose en conflit avec une incroyable violence, il semble penser que le cours de l’histoire aurait pu être différent si les hommes de gouvernement allemands avaient fait preuve d’« une grande capacité politique d’autocontrôle » (p. 137), nécessaire pour poursuivre une politique « de grande prudence et de vastes renonciations » (ibid.). Pour le phénomène hitlérien, qui se produisit dans une situation analogue à celle qui provoqua la première Guerre mondiale, situation accentuée et exaspérée par l’augmentation de puissance due aux progrès ultérieurs de la technique, Ritter est également convaincu que, « sans l’apparition inattendue et imprévisible de la mystérieuse personnalité de Hitler, il n’y aurait pas eu en Allemagne de renversement de régime de la part des nationaux-socialistes et que le monde aurait aujourd’hui un aspect totalement différent » (p. 194). Et quand il s’agit, pour conclure, d’indiquer une voie pour l’avenir, il tombe dans le plus pur volontarisme. Il pense que l’on peut garantir une saine démocratie en Allemagne (p. 201) « grâce à une politique économique intelligente, qui morcelle l’entreprise de masse au lieu de la renforcer, en utilisant toute sorte d’éducation scolaire et populaire, toute sorte d’initiative apte à développer l’esprit d’entreprise et le sens de la responsabilité des particuliers, et enfin et surtout en élevant le standard de vie et le niveau culturel général ». Comme si tout cela suffisait, et comme si tout cela n’était pas conditionné par la balance mondiale du pouvoir et par l’interdépendance toujours plus grande des économies nationales.
 
Francesco Rossolillo


[1] Europa und die deutsche Frage, München, 1948.
[2] Il s’agit de déformations historiques, curieusement parallèles à celles que présente, avec des évaluations opposées, la propagande des Alldeutschen avant la première Guerre mondiale, et qui fut la première à exaspérer les traits guerriers et brutaux de l’histoire allemande précédente. « La figure tragique, dans sa profonde solitude, du grand roi prussien (Frédéric II), écrit justement Ritter à propos de cette propagande (p. 141), est transformée en celle d’une banale idole guerrière, aux nerfs d’acier ; Bismarck, le diplomate génial et ductile à l’intelligence souveraine est transformé en un homme brutal et autoritaire, aux bottes de cuirassier : le “Chancelier de fer”, et le plus clair de son art diplomatique aurait consisté à abattre énergiquement son poing sur la table ».
[3] En politique étrangère, écrit Ritter (p. 8), Frédéric II « ne devait pas ses succès à une impétuosité sauvage, mais à une combinaison rusée, parfois raffinée, de recours aux armes et d’ententes diplomatiques, selon le style normal de la politique de cabinet de cette époque ». « Même sa conduite pendant la guerre, lit-on p. 29, n’a rien à voir avec l’impétuosité sauvage. Fondamentalement elle ne se distingue pas du tout (comme l’a démontré l’historiographie allemande bien avant 1914, et contrairement aux différents préjugés qui dominèrent plus tard au sein de l’Etat major) de la prudente stratégie de son temps, stratégie toute attentive à économiser les forces au maximum, malgré la tactique offensive hardie qui visait à une décision rapide du sort des batailles. Elle n’engageait pas, pour arriver à ses fins, toutes les forces du pays mais s’enorgueillissait au contraire du fait que “le citoyen pacifique ne s’apercevait même pas des batailles que le roi combattait” ». En politique intérieure également, il serait ridicule d’établir une comparaison avec Hitler (p. 30) : « Le grand mouvement humanitaire de son époque, né en Angleterre, et qui se proposait d’instaurer, grâce à l’œuvre de la raison illuminée, une nouvelle ère d’ordre pacifique, de florissante culture et de bien-être économique, l’entraina lui aussi et fut un élément moteur profond de sa vie toute entière. Il s’engagea à fond pour assurer à son peuple, avec un gouvernement éclairé, la liberté spirituelle, un système juridique sûr, basé sur des principes de progrès et d’humanité, et le plus grand bien-être matériel possible. Il ne se contentait pas d’être un condottiere militaire, il voulait être aussi sur le plan humanitaire “philosophe de Sans-souci”, il s’inspirait non seulement de César, mais aussi de Marc Aurèle. La difficulté de concilier ces deux aspects explique le problème et le plus profond mystère de sa vie. Mais cela le détache nettement de ce cliché “prussien” qu’utilise la tendancieuse polémique actuelle pour obscurer sa figure ; et il était aussi loin de la primitivité d’un Adolf Hitler, comme d’autres l’ont déjà fait remarquer, qu’un concert pour flûte de Sans-souci peut l’être du Horts-Wessel-Lied, parce que ces principes humanitaires ne restèrent pas un pur et simple programme de ses testaments politiques, mais devinrent une réalité concrète (à part quelques rechutes occasionnelles dans la vieille justice de cabinet), dans ses lois sur la tolérance, dans sa réforme du droit et du système judiciaire, et dans sa politique économique mercantiliste ».
De son côté, la politique de Bismarck « était foncièrement une pure politique de puissance, inspirée par les intérêts, et guidée par la froide considération de la raison d’Etat prussienne, et non pas par la passion et par l’arrogance d’un nationaliste » (p. 96). Du reste « les cours européennes considérèrent le mouvement national allemand de 1848 comme étant beaucoup plus agressif, beaucoup plus menaçant, que la politique de la Prusse, et à juste titre. En effet, ces libéraux et ces démocrates étaient avant tout orientés dans un sens allemand, c’est-à-dire vers la création d’un Reich qui n’existait pas encore, et ils ne se préoccupaient pas trop de l’Europe. Bismarck, au contraire, était avant tout orienté dans le sens prussien et conservateur et, en même temps, toujours dans un sens européen ; il était toujours conscient des dangers que suscitait toute variation dans les rapports de pouvoir au sein de l’Europe centrale ainsi que de sa responsabilité européenne » (p. 90).
[4] Cfr. Ludwig Dehio, “La continuité de l’histoire germano-prussienne”, Le Fédéraliste, IVème année, n. 2.
[5] Gerhard Ritter, Die Dämonie der Macht, München, 1948.
[6] Tandis que le lecteur retire cette impression de l’analyse faite par Ritter, l’auteur ne partage probablement pas tout-à-fait cette idée. Qu’on lise à ce sujet la dernière partie de ce compte-rendu.

 

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