XV année, 1973, Numéro 3-4, Page 193

 


Enrique Tierno Galvan, Spagna Memorandum, Roma, I.A.I., Bologna, « Il Mulino », 1972, 101 pp.
 
 
Le petit ouvrage de Tierno Galvan, un des principaux représentants du socialisme ibérique, et leader des fédéralistes espagnols, ouvrage publié conjointement par le Mouvement fédéraliste européen et l’Institut des Affaires Internationales, représente, en même temps que l’autre volume presque contemporain écrit également par Tierno et consacré à la contestation universitaire,[1] une des dénonciations les plus lucides, dans un registre démocratique et européen, du régime franquiste et une des plaidoiries les plus incisives en faveur d’un retour de l’Espagne à sa propre et double vocation ; et il se prête particulièrement à une nouvelle proposition du point de vue fédéraliste sur la situation ibérique (et par contrecoup portugaise), comme l’avait déjà fait, il y a plusieurs années, Mario Albertini[2] et l’auteur de cet ecrit.[3]
Tierno Galvan est professeur à l’Université de Madrid et auteur d’importants ouvrages à caractère politique, historique et sociologique. Il a payé de sa personne son opposition au franquisme et son activité politique de militant et de leader socialiste avec les persécutions dont il a été victime et la perte de sa chaire et de son activité académique, qu’il a remplacées en se vouant à une tâche non moins noble — et au moins aussi dangereuse —, celle de défendre gratuitement et systématiquement, en même temps que d’autres courageux avocats madrilènes, les ouvriers espagnols qui, en raison de leur activité politique ou plus simplement de leurs modestes initiatives syndicales, sont les victimes de la brutale répression du franquisme.
Avec cohérence, et surtout avec cet engagement et cette vocation politique qui lui sont propres, Tierno dégage avec clarté les liens profonds, culturels, politiques, géographiques, économiques et sociaux qu’a l’Espagne avec l’Europe, et, au contraire, les chaines artificielles voulues par le régime et qui lui sont imposées, c’est à dire sa sujétion et son « satellitisme » par rapport aux Etats Unis ; et il décrit avec une particulière efficacité la fonction de charnière et de point de passage entre notre continent et l’Afrique qui devrait incomber à l’Espagne dont la participation au cercle de l’Europe unie est indispensable si l’on ne veut pas que celle-ci reste mutilée et inachevée.
C’est dans cette perspective que Tierno brosse un tableau de la situation espagnole, froidement lucide et exempt de toute illusion, qui nous semble — même aujourd’hui, à la veille du post-franquisme, et des nombreux espoirs inconsistants que sa perspective suscite dès maintenant — pleinement valable.
Au sommet de la réalité espagnole, dit en substance Tierno, domine le « régime » surtout constitué d’anciens qui ont encore la mentalité de « vainqueurs de la guerre civile » : de sa part, il est inutile d’espérer, s’il est encore quelqu’un qui espère — le moindre abandon du plus rigoureux immobilisme.
Immédiatement au dessous de celui-ci, le « système » — on pourrait dire, au sens large, l’establishment — avec sa tendance prudente à procéder à quelque transformation, bien-entendu entre les limites étroites qui permettent à l’Espagne de se présenter sous un jour en quelque sorte acceptable pour l’Europe, et en particulier pour les Six, mais sans plus. Au dessous encore, très nettement séparé de cette frange supérieure de puissants, le peuple, aliéné et ne prenant part à rien, qui se subdivise lui aussi en deux parties. En premier lieu, une minorité de « prolétariat politique » sensible aux problèmes et aux souffrances de son aliénation, et pour cette raison, ayant des propositions rationnelles de réformes qui, pour Tierno Galvan, doivent de toutes façons exclure le recours à la violence et passer péniblement par les étapes, encore bien lointaines, d’un retour progressif à une dialectique libérale à l’intérieur de l’Espagne.
En second lieu, une masse prédominante, qui pour une part ne sait aller au delà d’un certain degré de conscience civique (mais pas encore politique) qui peut se définir comme une « protestation morale », et qui pour l’autre part reste prisonnière du mythe de la paresse, selon lequel « l’après Franco » pourra miraculeusement résoudre tous les problèmes, et qui se confond alors avec cet élément tout à fait dépolitisé que Dionisio Ridruejo dans son œuvre précédemment citée, définissait par une expression d’Antonio Machado, « le macizo de la raza ».
L’espoir, et la tâche obstinée et courageuse de l’opposition espagnole est précisément d’avoir une influence sur la partie la moins informe de cette masse, de lui donner une conscience plus approfondie de la réalité du pays, et de transformer sa protestation morale en un projet politique rationnel. Malheureusement, l’analyse non moins lucide et perspicace de la situation internationale que Tierno Galvan ajoute à celle de la situation intérieure ne pousse pas à l’optimisme.
Avant tout, le principal obstacle au changement, et le principal soutien interne du régime et du système, sont les Etats-Unis qui exercent en Espagne, comme dans tant d’autres parties du monde, une fonction dictée de façon exclusive par leur propre raison d’Etat, dans un sens clairement et directement antidémocratique. En second lieu, ce choix américain clair et décidé dans le sens du statu quo, se lie dans une parfaite harmonie — il en est même consolidé et renforcé — à une tendance identique de la part de l’Union Soviétique : si bien que les deux Grands, en une nouvelle sorte de Sainte Alliance, se garantissent réciproquement le maintien dans chacune des parties de l’Europe sous leur hégémonie respective des régimes — grec ou espagnol d’un côte, tchécoslovaque, polonais ou allemand de l’Est de l’autre — qui conviennent le mieux à chacun d’eux.
D’autre part, les satellites des Etats Unis, et en particulier les Européens, accordent eux aussi, au delà des mots, leur soutien actif au régime franquiste ainsi que des prêts et des aides essentiels pour son renforcement intérieur et international, sans exiger aucune contrepartie politique de libéralisation intérieure : ce qui non seulement ne profite pas peu au régime, mais parallèlement affaiblit d’autant l’opposition et la laisse isolée, divisée et désarmée. Si la pression extérieure a pu avoir de l’effet et pousser à la clémence dans les cas du procès des basques à Burgos — une exception qui confirme la règle — ceci à été dû, comme le constate froidement Tierno Galvan, presque exclusivement à la crainte, de la part du capital international, des désordres possibles qu’une attitude trop « dure » aurait pu entrainer : c’est le retrait d’Espagne de fortes sommes, effectué après la sentence et avant la grâce, et non pas la pression idéologique et démocratique qui a été le principal facteur qui a conseillé la modération.
Enfin, dernier coup de pinceau d’un tableau aussi décourageant, même les forces démocratiques et les forces de gauche des pays européens, ne manifestent guère, pour la situation du peuple espagnol et pour la dure et difficile bataille de l’opposition, qu’une solidarité en grande partie sporadique, verbale et platonique tout à fait insuffisante pour lui assurer ce soutien, ne serait-il que moral, qui au contraire lui serait indispensable.
Ce dernier fait lui aussi, faisons-le remarquer, et comme tous les précédents, n’est pas le fruit du hasard, et ne peut être modifié par des appels a une plus grande générosité, à une plus grande clairvoyance, à un plus grand altruisme. Il est le fruit d’une situation engendrée par l’équilibre du pouvoir international, par cette condition de satellites des pays européens qui ne peuvent avoir désormais de politique extérieure autonome ; et en conséquence par la passivité qui va sans cesse croissante chez les forces démocratiques et d’opposition même dans les Etats et régimes européens qui se considèrent comme libres : c’est-à-dire par la perte de confiance croissante — au fond justifiée, a notre avis — dans la possibilité de pouvoir influer de façon appréciable sur une situation, à l’extérieur et même à l’intérieur d’un pays, que dominent et dirigent des forces beaucoup trop grandes et beaucoup trop intouchables.
A ce sujet, nous ne ferons pas d’objection, mais simplement une légère remarque. Dans l’état de choses actuel, la bataille pour la démocratisation de l’Espagne, dans les formes et dans les moyens indiqués par Tierno Galvan, semble (et est ressentie comme telle par l’opposition espagnole toute entière) être l’objectif principal, et même exclusif à court terme, tandis que l’idée de l’Europe apparait à peine comme un complément, et encore, en réalité, un des plus facultatifs, dont il ne faudrait tenir compte qu’à long terme. En vérité, au contraire, d’après nous, si l’on veut en finir avec le pessimisme qu’impose la froide analyse exposée ci-dessus, il faut renverser les termes de cette affirmation : seule la construction d’un solide pôle politique européen — une Fédération continentale — pourra développer une force de pression suffisante pour imposer au régime espagnol une transformation radicale, et donc une adhésion de l’Espagne au super-Etat européen ; pendant qu’elle permettra en même temps, aux forces politiques de nos pays d’acquérir une nouvelle confiance en leur possibilité de pression extérieure, donc d’ouvrir la voie à une solidarité active — faite d’actions et d’aides concrètes — en somme de faits — qui n’existe pas aujourd’hui, et, les choses étant ce qu’elles sont, ne peut exister.
Mais cette décision, ce changement radical de perspective, que je verrais comme étant premier, et non dernier, dans l’Europe politique, est une décision qui ne peut être prise et activement avancée comme mot d’ordre par l’opposition espagnole : c’est la tâche et le devoir des Européens qui vivent dans des pays encore libres. Et c’est dans ce sens, vers cet objectif supranational, que l’action des forces de gauche de tous les pays devrait surtout, aujourd’hui, être dirigée ; comme, entre autres, la seule aide décisive à un retour effectif de l’Espagne à un régime démocratique.
Et pour que ceci se réalise — fait encore remarquer Tierno, (et c’est une observation encore plus capitale sur laquelle nous voulons conclure et y insistant bien) — il faudrait une alliance de toutes les gauches, des forces, en Espagne et hors d’Espagne, hostiles à un système qui permet et favorise, à un niveau national et international, de telles injustices : alliance qui au contraire fait tout à fait défaut, puisqu’il n’existe qu’une coalition opposée du capitalisme international, voué en Espagne à la poursuite de ses fins aussi efficacement définies par Tierno, et en même temps, voué en Europe, et pour les mêmes raisons, à maintenir l’intégration dans ses limites fonctionnelles et technocratiques actuelles, et à empêcher la formation d’un véritable pouvoir politique et démocratique européen.
Voici l’élément décisif, l’anneau de la chaine qui fait encore défaut : l’absence au niveau de la gauche européenne d’une conscience claire, pourtant si évidente chez nos pères (« nous ne serons libres que si nous sommes unis ») que le cadre national est un cadre qui ne peut renfermer que des équilibres immobilistes, où les classes conservatrices ont toujours et fatalement le meilleur rôle, tandis que les forces du renouveau sont éternellement réduites à la fonction, stérile à la longue, de minorité et d’opposition.
Si cette conscience ne se répand pas et ne parvient pas à prendre pied, aussi bien la cause de la Fédération Européenne, que celle de la libération de l’Espagne — qui sont, et Tierno a raison, deux aspects d’une même bataille, ne pourront connaître de progrès et de succès décisifs.
 
Andrea Chiti Batelli


[1] Enrique Tierno Galvan, La rebelión juvenil y el problema en la Universidad, Madrid, Seminarios y Ediciones, 1972, 140 pp.
[2] « L’Espagne, l’Europe et l’antifascisme », Le Fédéraliste, IV année, numéro 3, octobre 1962.
[3] Dans la préface à sa traduction italienne du volume de Dionisio Ridruejo, Scritto in Spagna, Milano, Comunità, 1962 (édition espagnole : Buenos Aires, Losada, 1962) : préface à laquelle on se reportera, y compris pour une bibliographie sommaire sur ce sujet.

 

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